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La bataille de Sidi Mohand Aklouche daïra de Cherchell, le 26 avril 1957

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L’héroïsme, le courage et la bravoure qui les ont conduits au sacrifice suprême sont restitués par le présent récit qu’a bien voulu nous faire parvenir le valeureux moudjahid, ancien officier de l’ALN, Si Mohamed Chérif Ould El Hocine, sur une bataille livrée aux abords d’un village, aux confins de Cherchell. Le mérite de ce récit est de rendre, sans fard ni vernissage des faits et des sentiments, la dimension humaine des héros, qui jouent avec l’eau de l’oued et attendent avec impatience la zlabia, avant leur immersion dans une bataille historique qui infligera à l’ennemi, malgré l’énorme différence en nombre, des dizaines de tués et de grandes pertes matérielles, dont deux avions abattus. Puisse la lecture de cet épisode de la lutte de libération nationale renforcer et conforter l’hommage et le respect envers les chouhada et les moudjahidine.

J’apporte le témoignage de ma participation à un accrochage de l’A.L.N avec l’armée française au Douar Si Mohamed Aklouche dans la Daïra de Cherchell région III Zone II de la Wilaya IV. Notre Commando qui portait le nom de notre valeureux Chahid Si Zoubir—de son vrai nom Tayeb Souleimane—été tué le 22 février 1957 au douar Sebaghnia dans la région de Blida lors d’une opération héliportée de parachutistes où 27 lycéens dont une jeune fille ont trouvé la mort.Notre Commando est composé de 36 Moudjahidine dont l’âge varie entre 17 et 27 ans. Chacun de nous avait fait ses preuves de courage dans une mission de Fidayines. Notre chef Si Moussa, son adjoint Si Ahmed Khelassi et Chamouni Abdelkader, tous les 3, originaires de Ain Defla et déserteurs de l’armée française lors de la guerre d’Indochine. Parmi nos compagnons 3 ou 4 ont fait leur service militaire ; tels Brakni Si Braham, Maamar Si Maamar de Oued-Djer, nous avaient beaucoup servi avec leurs instructions militaires et leurs connaissances des armes. Le mercredi, 24 avril 1957, nous étions sur la route de Cherchell qui mène vers les montagnes du Zaccar, durant cette journée l’ennemi ne s’est pas manifesté à part quelques avions qui survolaient la région. En fin d’après-midi, nous avons regagné nos refuges au douar Hayouna, dans la daira de Cherchell.Un agent de liaison apporta une lettre du Capitaine Si Slimane que Si Moussa m’avait donné à lire. Elle faisait état des interventions fréquentes (presque tous les jours) des parachutistes au douar Sidi Mohand Alouche pour terroriser les habitants, il nous demandait de les attaquer et mettre fin à leurs agissements néfastes.Après un repos de quelques heures au douar Hayouna, nous sommes partis en direction de Sidi Mohand Aklouche. Il nous a fallu 7 heures de marche pour arriver au douar. Il faisait froid, le vent était glacial, il était 3 heures du matin, Si Moussa a choisi un emplacement pour une éventuelle embuscade, malheureusement l’ennemi ne s’est pas manifesté. Nous sommes sortis de la forêt vers 16 heures pour aller au douar voisin. Les habitants étaient étonnés de nous voir, et se demandaient d’où nous sortions. Ils nous ont accueillis chaleureusement en se pressant de nous préparer les refuges pour nous permettre de nous reposer.Le jeudi 25 avril 1957 c’était la veille du 27ème jour du Ramdane « Leilat El Kadr », le Moudjahid Si Abderahmane Sahnoun d’El Biar—l’infirmier de notre Commando—nous avait promis de nous préparer une bonne zlabia dont il tient la recette de sa mère. En attendant la rupture du jeûne, nous nous sommes baignés dans les eaux limpides de l’oued, nous étions heureux comme des enfants, jouant avec l’eau, donnant des coups sur le dos de notre compagnon. Si Listiklal, qui nous dit : « faites ce que vous voulez, demain Incha Allah, je sens que je vais vous quitter, je vous devancerais au Paradis, je serais Chahid Incha Allah ». Nous lui répondimes que nous le serons avant lui, tout en continuant à le frapper.Après la rupture du jeûne « El-ftour » nous avons dégusté la succulente zlabia préparée par Si Abderahmane. Nous avons chanté des hymnes patriotiques « Min Djibalina, Fidaou El Djazaire …etc. ». Après, nous fîmes notre prière en demandant à Dieu de nous faire sortir victorieux de la bataille de demain. Si Moussa nous demanda de nous reposer quelques heures pour être en forme, la journée de demain risque d’être dure.Le vendredi 26 avril 1957, à 2 h du matin, nous sommes sortis silencieusement du refuge. Nous avons repris notre emplacement de la veille à quelques centaines de mètres du douar Sidi Mohand Aklouche. Il faisait toujours froid, nous n’étions pas loin du littoral et de la route nationale reliant Cherchell à Gouraya. Le ronflement des moteurs nous parvint vers 4 h du matin, mais nous ne pouvions pas le situer. Entre le douar et l’endroit où nous sommes embusqués, se trouvait une clairière et un champ de blé et soudain nous avons aperçu des soldats français. Les uns encerclaient le douar, les autres, en formation de combat avançaient vers nous. Nous avons compris que nous avions été trahis, c’est normal, car nous sommes restés trop longtemps dans le secteur, alors que d’habitude nous ne restions pas plus d’une journée.Notre plan d’attaque n’était plus valable, il fallait changer de tactique. Le soleil se levait à l’horizon, nous ne pouvons leur faire face. Si Moussa nous ordonna un repli rapide. Au fond de nous, nous voulions combattre, nous avions l’avantage d’être dans la forêt, l’ennemi se trouvait à découvert. Si Moussa voulait surtout gagner du temps, trouver une autre position stratégique. Une distance de 50 à 60 mètres nous séparait de l’ennemi qui avançait toujours. Nous entendions l’ordre de leur commandant qui disait « Avancez, Avancez et tirez à volonté ».Ils commencèrent à tirer sur nous. Nous étions un peu inquiets, car nous avons reçu l’ordre de ne pas riposter à l’ennemi. Si Moussa ordonna le repli, l’ennemi continuait à tirer, heureusement que nous étions dans la forêt, les arbres nous protégeaient des balles.Le Commandant français continuait à donner des ordres à ses soldats « Avancez, avancez, tirez ». Pour freiner leur élan, le Moudjahid Si Mahmoud Enemri, de Hammam-Melouane, tira sur eux quelques rafales de sa mitraillette « Thomson americaine » pour les bloquer. Notre repli consistait à occuper une crête élevée d’une montagne, pour cela nous devons traverser un terrain découvert de quelques dizaines de mètres. En face, l’ennemi avait placé un fusil mitrailleur pour nous empêcher d’accéder à ce point stratégique qu’est la crête, que lui aussi convoitait. Pour nous couvrir, Si Moussa avait pris position derrière un rocher, il tirait en direction du fusil mitrailleur pour le neutraliser en nous disant « vite, vite, la crête ». On devait passer un par un, couverts par les tirs de la carabine U.S. de Si Moussa. A notre droite se trouvaient les paras qui couraient pour prendre la crête. Le Moudjahid Si Tahar avait atteint le sommet de la crête le premier, il prit position, tirait sur les paras avec son fusil garant pour les stopper, Si Tahar hurlait en tirant, criant « Allahou Akbar » sur les paras et nous faisait des appels « Avancez, mes frères, avancez ». Nous sommes tous passés sans aucune perte humaine, nous avons devancé les paras en prenant les hauts des montagnes. Sur cette crête de la montagne, il y avait 3 pitons distants l’un de l’autre d’environ 10 mètres. Nous étions 3 groupes de 11 Moudjahidine. Si Moussa plaça un groupe sur chaque piton. Nous nous sommes installés avec beaucoup de calme, nous étions prêts a faire face à l’ennemi. Notre position dominait tout le terrain, on pouvait voir tous les déplacements des soldats français. L’ennemi nous aurait en face. Il y avait le 29ème Bataillon de Tirailleurs qui avait sa base à Fontaine du Génie, actuellement Hadjrat Ennous, à droite les soldats martiniquais et sénégalais à gauche les parachutistes. Nous étions heureux tout en observant le mouvement de l’ennemi qui se préparait à nous attaquer. Il était 8 heures du matin, c’était trop tôt pour nous, le temps n’était pas à notre avantage. Nous aurions souhaité que ce soit l’après-midi pour pouvoir nous replier avec l’approche de la nuit. Nous étions joyeux, Dieu nous a donné cette occasion, cette journée du vendredi pour combattre et mourir en ce 27ème jour de Sidna Ramadane. Nous chantions « Min Djibalina », faisant entre nous les adieux, souhaitons la mort, nous donnant rendez-vous au Paradis. Notre frère Istiklal nous disait qu’il serait le premier au Paradis il semblait plus joyeux que nous. Nous lui avons donné le surnom “Istiklal” lors d’une discussion sur l’avenir de notre Pays. Notre compagnon Istiklal—de son vrai nom Benmira Tayeb— ne comprenait pas le sens du mot Istiklal (l’indépendance). Il nous a demandé de lui expliquer le sens de ce mot. On lui avait dit : « Quand on chassera le colonialisme français et son armée, l’Algérie retrouvera son Indépendance ». Si Tayeb ne comprenait pas, il disait « moi je combat pour mourir en tant que Moudjahid Fi Sabil Allah », et c’est à partir de ce jour que nous l’avons surnommé Si « l’Istiklal ».

Une partie des soldats français se trouvant à notre droite a reçu l’ordre d’avancer pour nous attaquer. Si Moussa ordonna au chef de groupe Si Larbi, d’El Attaf, de descendre en contrebas à une dizaine de mètres de notre position lui demandant de laisser approcher l’ennemi le plus près possible et de ne pas faire l’assaut (El Houdjoum) lui ordonnant le repli à la position initiale après les tirs sur la première vague de soldats.L’ennemi ne s’est pas aperçu du changement de position du groupe de Si Larbi qui avançait toujours. Il fut reçu par un feu nourri, des dizaines de soldats furent tués et les blessés étaient tirés par le col ou les pieds par leurs collègues. Un martiniquais blessé, rampait affolé, tirant avec son fusil mitrailleur. Surpris et pris de panique, les soldats pensaient que les Moudjahidine allaient donner l’assaut pour récupérer l’armement comme d’habitude. Après cette attaque, notre groupe a repris sa position sur la crête.Le silence était total, les soldats ne bougèrent plus cherchant une solution pour pouvoir nous déloger. Ils avaient sous-estimé notre force de frappe et notre volonté, croyant avoir affaire à des Moussebiline armés de fusils de chasse alors qu’ils furent reçus par des armes automatiques. L’ennemi avait changé de tactique après ce revers. Pendant ce temps nous étions tout heureux de notre avantage, nous étions décidés à combattre jusqu’à notre dernière goutte de sang.A notre gauche, des centaines de soldats nous faisaient des signes en criant « Nous sommes des soldats Algériens musulmans, nous voulons nous joindre à vous, pour combattre avec vous ». C’était des Harkis. Si Moussa à répondu « avancez, si vous avez de bonnes intentions et la volonté d’être avec nous, nous ne tirerons pas ».Si Moussa avait flairé la ruse des Harkis. Il nous ordonna d’ouvrir le feu sur les traîtres sans faire usage des armes lourdes (mitrailleuses) pour ne pas dévoiler à l’ennemi nos capacités. Au signal de Si Moussa, nous avons ouvert le feu. Le tir a été spontané par nos trois groupes, il a duré quelques minutes. Les Harkis, surpris, ont été foudroyés, ils se sont sauvés laissant leurs morts et blessés sur le terrain. C’est ce que méritent, les traîtres à la Nation algérienne.De nouveau le silence ; l’ennemi avait évalué notre force, a su qu’il avait à faire à un Commando mais n’arrivait pas à nous situer. Il cherchait par quel moyen nous déloger de cette montagne. Ses deux tentatives, n’ont pas réussi. Les soldats Sénégalais et Martiniquais qui étaient à notre droite ont été repoussés par le groupe de Si Larbi. L’autre tentative des Harkis qui voulaient nous avoir par la ruse, notre haine à leurs infidélités a été sans pitié, nos tirs étaient précis ; je les voyais sauter, faire des bonds puis retomber morts. Ce fut une grande satisfaction pour nous.

Ould El Hocine MohamedA suivre