Accueil Histoire L’enlèvement de la famille Césaro, un sujet non-épuisé

El-Hachimia L’affaire remonte au 27 février 1959 (2e partie et fin)

L’enlèvement de la famille Césaro, un sujet non-épuisé

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L’affaire Césaro n’a pas livré tous ses secrets. Cette famille italienne qui vivait dans une ferme près d’El-Hachimia (Sud de Bouira) et qui a été enlevée le 27 février 1959 par des moudjahidine, donne du grain à moudre à tous ceux qui s’intéressent à l’Histoire de notre pays, tant les témoignages qui affluent encore sont contradictoires.

(Suite de la 1ère partie publiée dans notre édition d’hier)

Deux membres de la Katiba racontent: Au moment de l’enlèvement, Ali Abdoun avait vingt-cinq ans. Au moment de l’enregistrement de son témoignage et de celui de son ancien compagnon d’arme (le 20 mai 2010 au musée du Moudjahid de Bouira), il avait soixante-quatorze ans. Grand et costaud, il semble bien conservé et s’exprime dans un arabe parfait. Il n’a pas participé à l’enlèvement. Mais il a rejoint la section commandée par Mohamed Zine et Aïssa Blindi un peu avant d’atteindre Hamam Ksena. C’est la nuit. Sa douceur annonce le printemps. C’est peut-être pour cela qu’il situe le moment de la prise d’otages en avril et non en février. Mais il se reprend vite. Il évoque ensuite la séparation de la section en deux groupes. L’une chargée de diriger le bétail de la ferme vers M’Sila, l’autre chargée de veiller sur les otages. Le premier jour se passe sans le moindre incident. Mais le lendemain, vers dix heures, alors que la famille Césaro est installée au refuge, au lieu-dit Maghlia, non loin de Bordj Khreis, les avions entrent en action. Les moudjahidine tentent de leur échapper en changeant sans cesse de lieu. Ce qui complique encore les choses pour eux, c’est lorsque l’artillerie donnent de la voix. C’est l’apocalypse. Ce déluge de feu et de métal dure jusqu’au soir. Le bilan est de trois morts et d’un blessé. Du côté de l’ennemi, les pertes sont plus importantes, mais pas de moyen de les évaluer de façon sûre. Parmi les martyrs, il y avait le commissaire Mohamed Zine. Bien que la forêt soit complètement encerclée par les soldats français, les chars et les blindés, les moudjahidine réussissent à briser ce cercle et à reprendre la route vers l’Est avec leurs otages. Ici, le récit d’Ali Abdoun s’interrompt. Le directeur du musée donne la version d’Ahcène Boughnout, une version totalement opposée à la sienne, comme on le verra plus loin. Le narrateur la repousse poliment et continue. «Si le bébé que je portais sur mes épaules ne m’avait pas mouillé, je croirais que je n’étais pas là !», observe-t-il sur un ton égal. Le témoin dit ensuite, la longue marche à travers la forêt jusqu’à M’Chedallah où les moudjahidine restent pendant la journée dans le bois, puis de là jusqu’à Mansourah, l’ennemi est partout. Dans la forêt et dans le ciel où les avions tournent sans arrêt. Après avoir remis les otages à une autre section, ils reçoivent l’ordre de se disperser pour rejoindre leur secteur. Les otages ne sont plus dans la wilaya IV. Ils sont dans la wilaya III. Celle commandée par le colonel Amirouche. Au retour, le moudjahid raconte les accrochages essuyés aux côtés de Bouachrine, à Semmache, puis à Oued El Bared, du côté de Mzarir. Un de leurs frères tombe cette nuit-là. Ali Abdoun peine quelques secondes à retrouver le nom. Mais la mémoire revient et sauve les apparences. C’est Belhadj, un gars d’El Oued. Après, la route jusqu’à Djurdjura se passe sans incident notable. Le témoin raconte ce qu’il a vu et vécu. Sa version reste assez près de la version officielle. Et surtout avec celle d’Ahcène Bouthanourght qu’il assure ne pas le connaître, ni même l’avoir rencontré durant l’enlèvement.

Le récit du second témoin, Mohamed Hrizi

Assis à la droite de son ancien compagnon d’arme, Mohamed Hrizi reste coi. Il n’intervient qu’après que toutes les versions ont été rappelées. Son récit est bref et coïncide parfaitement avec celui de son ami Ali Abdoun, les deux hommes étant restés ensemble du début de cet enlèvement jusqu’à la fin. Le seul point sur lequel il diffère c’est lorsqu’il évoque les accrochages entre Semmache et Oued El Bared et qui avaient duré toute la nuit. De passage à Bordj Khreis dont il est natif, nous l’avons rencontré au siège de la daïra où se déroulait une cérémonie. L’ayant reconnu parmi l’assistance, nous avons échangé quelques mots au sujet de l’enlèvement, mais il n’a pas pu ajouter un seul détail à ce qu’il affirme dans l’enregistrement. Il parait plus vieux encore qu’il ne parait sur le CD et plus affaibli encore. Mais le costume est le même : gandoura et turban blancs.

La version Bouthanought

Mérite-t-elle seulement qu’on la mentionne ? Elle est de toutes celles connues, la moins crédible comme on va le voir. Si l’homme n’avait pas donné de conférence ni d’entretien à des journaux, elle serait tombée d’elle-même et il aurait été vain de l’évoquer. Mais avec le retentissement qu’elle a eu, il est difficile de l’esquiver. Pour cet aspirant, l’enlèvement de la famille Césaro a été décidé par lui seul. Il fallait une réponse ferme à l’ambassadeur italien en Algérie qui aurait déclaré à la presse étrangère qu’il ne se passait rien en Algérie. Il fallait un démenti cinglant à ces propos négateurs. Après débat avec quelques chefs de la Katiba, il a été décidé que la famille Césaro soit enlevée. La mission est confiée à la section commandée par Maous. Celui-ci s’exécute et le 2 février, la ferme Césaro est encerclée et le propriétaire et sa famille enlevés. Celle-ci se composerait de dix membres : le père et la mère Césaro, leur fils, la femme de ce dernier et leur six enfants. L’âge des enfants varie entre 2 et 17 ans. Le bétail pris comporterait 5 vaches et 30 moutons. Le 4 février, la famille Césaro arrive à Tamzien. Bouthnought prend l’affaire en main. Désormais, la famille est sous son entière responsabilité. Elle y demeure deux jours. Le 6 février, elle se met en route encadrée par la section chargée de sa protection, les deux autres assurant la surveillance et la reconnaissance des lieux. Elle traverse sans encombre plusieurs localités (Ychouthène, Hamda, Ighil Ali…) avec de courtes haltes ici et là et arrive le 9 février à Aba Ali, près de M’Chedallah, où les Césaro restent deux jours. La famille arrive à M’Zarir au milieu de la nuit, puis elle atterrit à Taghzout où le ratissage d’Aghouilal les contraint à y demeurer un jour. De là l’opération militaire terminée, la famille italienne est dirigée vers Oued El Bared, où la Katiba est violemment accrochée. Elle perd deux hommes : Ameur et Aghini. Elle fait une halte de deux jours à Ahrrach, dans un verger d’oliviers, puis une autre d’un jour à Akbou. Le lendemain, elle est à Ighil Nacer. Un émissaire du colonel Amirouche arrive vers midi. Il est porteur d’une lettre d’Amirouche et d’une somme estimée à 70 000 francs anciens. La lettre ordonne la libération immédiate des femmes. L’argent servant de frais de voyage pour la famille, dont 20 000 francs anciens destinés à indemniser la section responsable de l’enlèvement. Le 22 février, les enfants et les femmes sont relâchés. Un quart d’heure après, l’aspirant Boughanought écoute la radio qui annonce la nouvelle de leur libération. Césaro et son fils continuent seuls le voyage vers le lieu où le colonel Amirouche a établi ses quartiers. Cette version est seule qui s’écarte le plus de la version admise. Elle comporte en plus un certain nombre de faits peu crédibles. Par exemple, on remarque que les opérations de ratissages ne sont déclenchées que le 11 février à Taghzout. Il ne dit rien du combat qui a eu lieu à Hammam Ksena. Il affirme en plus que Mohamed Zine est tombé à Tamalaht et non près de Bordj Khreis. En outre, il y a la presse et les photos prises le jour de la libération de la famille Césaro. La presse parle du 27 février 1959 comme la date de cette libération. Les photos montrent clairement trois hommes en discussion avec un officier français. Sans doute, le Général de Maison Rouge. Et on peut également identifier trois femmes sur ces photos. Pour les enfants, c’est plus difficile à cause des angles de prise de vue. Mais si sur les photos on ne voit pas plus de deux, il est absolument hors de question de parler de six. Comme en dehors de la version de cet aspirant, toutes les autres, y compris de Abdoun et de Hrizi, s’accordent sur le chiffre trois, comment ne pas les croire ? Ces précisions sont nécessaires non pas pour confondre ceux de nos frères qui faisaient la guerre, non œuvre d’historien, mais pour tenter de situer les faits dans leur contexte historique et en rejeter ceux n’y ont pas leur place. À cet égard, Abdoun en rapporte deux qui montrent combien les relations qui s’étaient établies entre eux et cette famille pendant sa captivité avaient été fraternelles. Un jour, alors que la section avec ses otages approchaient d’El-Adjiba, une des trois femmes qui s’est isolée un instant a cherché à fausser compagnie aux moudjahidine. Mais ceux-ci veillaient trop à sa sécurité et elle a été ramenée aussitôt parmi les autres. Près de M’Chedallah, c’est une autre qui avait exprimé sa peur de voir toute la famille assassiner. Et si Abdoun affirme n’avoir pas saisi le sens de cette phrase en français, Aïssa Blindi a, lui, compris et répondu déjà : «Madame, n’ayez crainte, nous ne sommes pas des tueurs». Et c’était pour rassurer et non pour faire le moindre reproche. Il est dommage que les photos au nombre de onze soit si flou. Et si l’on voit l’entrée monumentale de la ville de Sour El Ghozlane où la famille Césaro arrive dans la voiture de l’ambassade, il reste que les informations qu’elles fournissent sur elles sont maigres, très maigres même. Elles ne donnent aucune date, aucun détail sur la famille. On ignore le nombre de celle-ci, les prénoms de ces membres. On ne sait pas non plus la durée de leur captivité. Toujours est-il que ces derniers qui ont été traités respectueusement et avec des égards d’hôtes de marques, n’ont pas tari d’éloges sur la noblesse de caractère de leurs ravisseurs. On pourrait déplorer les pertes faites dans les rangs de nos valeureux moudjahidine.

Aziz Bey