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L’Opération “Jumelles” en Kabylie

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Plusieurs mois nous séparent déjà de la mort du vaillant colonel Amirouche. C’était le 28 mars 1959 à Djebel Thameur, prés de Boussaâda où il a été intercepté en compagnie de son compagnon de lutte Si Haoues, et tué après un long et violent accrochage. beaucoup de moyens ont été mis en œuvre par l’armée française pour venir à bout de ce redoutable guerrier, puisant même dans les réserves de l’OTAN, pour en finir définitivement avec celui qui avait rendu la vie intenable à l’occupant, du plus simple soldat appelé aux plus hauts stratèges. 60 maquisards à leur tète deux vaillants colonels «fellaghas», ont tenu tête à 2 500 soldats de l’armée coloniale. Artillerie, aviation, parachutistes ont dû faire face, à une résistance héroïque, surhumaine, qui a duré toute la journée. 6 soldats FSE perdront la vie dans cet accrochage dont un avion de chasse, un T6 dont on dit, qu’il tentait une action spectaculaire lors d’une descente en vrille et qui ne reprendra plus le ciel.

Le pilote et son coéquipier seront tués sur le coup. Il n y aura que de rares survivants du coté des «fellaghas» dont certains seront achevés mystérieusement. Malgré l’importance de l’événement, la population algérienne était restée dans l’ignorance de cet événement exceptionnel, en dépit du tapage médiatique des services de propagande colonial, puisque je me souviens, que la même année, alors que plusieurs mois déjà nous séparaient de la mort du «lion du Djurdjura», Mon père était encore vivant à cette époque du début de l’opération jumelles, il l’avait bien su avant nous tous, dans le village. Je me souviens qu’il avait fait cette confidence à ma mère en lui chuchotant à peine à l’oreille cette terrible et foudroyante phrase chargée d’une vérité amère «maintenant que Amirouche est mort, que l’on soit tous exterminés ! Cela m’est bien égal !tant pis si nous devons tous crever un par un et qu’il ne survive aucun d’entre nous à cette guerre ! Je te dis cela à toi mais fais attention de ne pas ébruiter l’affaire. L’info doit être tenue secrète le plus longtemps possible pour éviter de démoraliser la population. Il y va de La résistance de notre lutte, celle de notre peuple, pour ceux d’entre nous qui survivront aux massacres de l’ennemi.»

Cette phrase venant de mon père et que je venais de découvrir pour la première fois, mais surtout très déterminé était pour moi, lourde à supporter, mais assimilable pour l’enfant, pourtant, que j’étais. À cela plusieurs explications :

Premièrement, je ne savais même pas ce que politique voulait dire vu mon jeune âge. Secundo, durant les premières années de mon enfance, mes rencontres avec mon papa chéri, parfaitement gravées dans ma mémoire, se comptaient sur les doigts d’une main.les moments vécus ensemble avec mon «vieux», je suis en mesure de les décrire dans leurs menus détails avec une précision remarquable comme si cela datait d’hier, mais pourtant sans pouvoir mettre la rigueur chronologique, pour rester dans ce contexte du bon vieux temps intemporel pour l’ esprit vagabond d’enfant insouciant. Voilà les images qui seront figées dans mon esprit d’enfant,comme un traumatisme qui m’accompagnera toute ma vie durant, ressurgissant à la surface de ma mémoire de façon récurrente et épisodique:

1- Lorsqu’il revenait de la djemaâ pour annoncer à ma mère, la mort de mon frère ainé au maquis en décembre 1958, au village Ait Mahmoud, dans la commune d’Abi Youcef, non loin de Aïn El Hammam. Mon défunt frère serait dénoncé par un harki du nom d’A.S. Les représailles du FLN ne s’étaient pas fait attendre, puisque ce harki sera exécuté dans les quelques jours qui ont suivi sa mort. Mon frère vengé par ses compagnons et amis moudjahidine, son nom Si Hadj Mohand Cherif figurera sur une liste de 12 autres martyrs, sur le monument érigé sur la place du village. Parmi eux, un jeune de 15 ans, tombé les armes à la main.

2. Mon déplacement en sa compagnie, à dos d’âne vers les années 1954 et 1955 à Tizegoua, un champ très boisé. Arrivé sur les lieux, alors que j’étais à califourchon sur un âne de grande taille, celui-ci piqué par une mouche s’était mis subitement à trotter et dans sa course effrénée, une branche d’arbre me barrait littéralement la route au niveau de mes épaules et me fit chuter par terre. Mon père courrait derrière l’âne pour le rattraper, en se retournant il me consola «c’est rien, fiston ! Tu n’as rien ! Allez, relève toi, tu es un homme !» En effet, il y avait plus de peur que mal.

3. En 1955 prés d’une aire à battre le blé au champ dit Tamazirt, mon père assistait, tout en m’encourageant, à une bagarre que je livrais à mon cousin Bachir, lui supporté de l’autre côté par son papa. Bachir et moi avions, à cette époque le même âge. C’était donc un combat juste et à armes égales … Au final, je m’en étais sorti avec une égratignure au bras. Mais plus tard, mon pauvre cousin perdra son incisive suite à un coup de tête que je lui administrais sans intention calculée, cette fois en l’absence de nos défunts géniteurs.

4. A Aït Ouatas précisément en 1959 lorsque nous avions été expulsés du village par les commandants FAVIER, Wolf et le lieutenant PELARDI du 6°BCA des chasseurs Alpins.

Mais je dois dire tout de même que même si je fais référence dans mes souvenirs d’enfance à ces années, mes rencontres n’ont duré que quelques heures qui me paraissaient des minutes, pour ne pas dire des secondes même. En tout et pour tout je puis affirmer sans risque de me tromper que j’ai vécu pleinement et consciemment en compagnie de mon papa, de façon discontinue, au total, l’équivalent de quelques jours seulement dans toute ma vie de première enfance, avant que la mort ne vienne le happer à mon affection. J’avais alors 9 ans.

Mais avant de nous quitter, mon père avait subi le calvaire dans la prison : torture, privation de nourriture, simulation de noyade. Il avait été plusieurs fois incarcéré aux camps d’Iferhounéne et d’Agouni Adella.

Mais la façon dont s’est pris mon pére pour annoncer à ma mère la nouvelle de la mort de Amirouche me donnait à penser que cet événement avait une une grande valeur et de toute évidence était une catastrophe pour toute la région de la Kabylie, coupée du monde et où l’information reste secrète ne circule pas avec fluidité quand celle-ci n’est pas simplement bloquée par les forces d’occupation. Même d’une mechta à une autre qui ne sont séparées pour la plupart d’entres elles que de quelques centaines voire de dizaines de mètres seulement.

Les villages donnaient l’impression, en ces temps de guerre, de ressembler à des forteresses hermétiquement isolées et qui gardaient jalousement leurs secrets contre tout étranger à la tribu. Seuls les guetteurs, qui pourtant sont là mais invisibles, pour transmettre une seule et unique indication : la présence des militaires français dans les environs.

Les postes TSF étant interdits car ils sont assimilés à des armes de guerre. La Kabylie semblait encerclée autant par la chaîne du Djurdjura au sud et les mamelons qui lui font face au nord que par la galaxie de camps militaires égrainés sur les crêtes les plus stratégiques. Autant dire que la haute Kabylie, de Fort National à Tifilkout, était encadrée, verrouillée.

C’est dire qu’il était difficile pour les hommes et même les femmes et les enfants de circuler, pour se rendre, du reste sans autre but sur d’autres endroits de la région que celui de collecter l’information qui, ne pouvait être véhiculée que grâce au «téléphone arabe» ou l’appel d’une colline à une autre par un berger kabyle.

L’opération “Jumelles” de 1959 avait pour objectif de préparer l’Algérie à la phase post-indépendance, car conscients déjà que l’Algérie n’était pas pour la France, il fallait, pour les dirigeants coloniaux éliminer un maximum d’hommes potentiellement capables d’alimenter la lutte armée du FLN et par la suite, construire l’avenir de l’Algérie indépendante, sous l’ascendance métropolitaine. De Gaulle le savait, mais il était pressé d’en finir avec la «question algérienne» l’Algérie aurait-il confié à ses proches collaborateurs, «on en reparlera dans vingt ans». Peut-être avait-il déjà entamé sa nouvelle stratégie qui consistait à saigner à blanc sa victime pour l’abandonner sur les lieux pour mourir à petit feu.

L’idée chère à l’envahisseur est de niveler par le bas cette population avide de liberté en tuant tous les adultes à partir de l’âge de 15 ans, était le prélude à l’Algérie postindépendante. la politique de pseudo assimilation avait lamentablement échoué dans des simulacres de referendums.

De gaulle, préoccupé par la situation interne de la France beaucoup plus urgente que les enjeux que représentaient ses possessions coloniales, ressassait à qui veut l’entendre que «la nation est en danger» et savait que l’Algérie était irrémédiablement perdue pour la France, s’ingeniait à vider le peuple algérien de son guide, de sa force combattante et dynamique, en lui substituant un acteur pouvant se présenter comme une alternative pour conserver à la France tout ce qui pouvait être sauvé comme intérêts : économiques, politiques et stratégiques.

Amirouche le savait, déjà en 1958

Ce qui s’était passé à Aït Ouatas, une semaine après la mort de mon père, allait me fournir un éclairage assez net et suffisant pour comprendre les intentions de l’armée coloniale. La suite des événements finira de forger ma conviction sur le caractère injuste, inique et violent de cette mission «civilisatrice» :

Nous avions été évacués manu militari par les soldats français dont certains avaient un comportement pour le moins haïssable,en tout cas, n’ attestant point que nous avions en face de nous, des éléments d’une armée d’une nation développée. Une puissance qui a vu naître la déclaration des droits de l’homme il y avait de cela déjà presque un siècle, et qui avait vécu dans sa chair, les plus grands bouleversements socio économico politiques que la terre n’ait jamais connus. Nous nous étions retrouvés enfants femmes et vieillards refugiés dans un village éloigné de quelques kilomètres de notre demeure, sans ressources pour subsister ni protection. Là nous subirons des agressions de toutes sortes, à chaque ratissage ou bouclage effectué dans la région d’Aït Ouatas au seul et unique motif que nous étions une famille de fellagha.

Il me revient à l’esprit ce soldat FSE d’à peine vingt ans, de courte taille, à la démarche sportive, qui ne donnait rien de l’image d’une personne formée dans le système éducatif bâti par les plus grands hommes de l’école française.

Rien ! Nom d’un chien ! Les apparences sont trompeuses ; un voyou qui se recrute non pas dans une caserne d’une grande institution mais un déséquilibré qu’on rencontrerait plutôt dans les milieux pervers, de drogués ; incestueux peut-être ?

Prétentieux et cynique, il ne donnait aucun signe d’intelligence.

Son acte délétère va montrer le degré de retard de ce petit homme à peine sorti de l’âge ingrat. Voilà son haut fait de guerre :

Cet individu n’a pas trouvé mieux pour extérioriser sa virilité que de se jeter sur une vieille femme dépassant l’âge de sa mère, devant l’assistance médusée, composée d’autres soldats français et de femmes «indigènes». Frôlant délibérément de sa partie intime le corps de la bonne femme, de façon ostentatoire, exhibant son sexe vicieux et blasphématoire, infamant sur cette grand-mère qui le repoussa violemment. Cette réplique n’était pas à la mesure du geste bestial qu’elle avait, comme tout le monde, compris à sa juste mesure. Notre «vieille mère» était visiblement déterminée à lui réserver un chien de sa chienne. Débitant un flot d’immondices en son honneur si tant est, il avait un soupçon d’honneur : «espèce de chien ! Lui lança-t-elle. “Eloigne toi de moi ! Et vas voir ta mère !mécréant !dégénéré ! Dieu vous réservera la punition que vous méritez !”

A cette réaction courageuse et rageuse de «notre vieille Mère courage», le petit homme soldat humilié essayait de dissimuler sa honte ne déviant son acte sur une manœuvre infantile, obligeant un jeune, Nafaâ, âgé de15 ans, planté là inhibé par le spectacle ahurissant, à exécuter 40 pompes face à terre.

Quant à moi qui avais à cette époque 9 ans, je donnais l’impression d’en avoir douze peut être même un peu plus à cause de ma taille et de ma carrure.

Nafaa, lui, donnait tout l’air d’un jeunot de 12 ans tant il était chétif court de taille et menu ; il était l’unique enfant mâle d’une progéniture composée de deux personnes. Sa mère venait de mourir dans une embuscade de nuit à son retour d’un abri. Cette mère, celle de Naffa, était en fait la sœur de mon père donc ma tante. Ils sont morts le même jour, le même mois et la même année durant l’opération jumelles. Ils sont frères et sœurs, Ma tante zineb et mon père Hanafi.

Oui, le même jour, ma tante Zineb tôt le matin, mon père en fin de journée, après une séance de torture indescriptible.

Zineb elle, est morte d’une rafale, accompagnée, de omar l’aveugle, qui périra avec elle, ils venaient juste d’approvisionner les «fellaghas» restés sans nourriture, sans eau depuis plus d’une semaine à cause du bouclage imposé par l’Opération “Jumelles”. La région était ce jour là entièrement infestée de soldats, de paras, de chasseurs alpins, de FSNA, de légionnaires sénégalais dont on ne distinguait que deux brillants et ronds yeux blancs au milieu d’une masse noire formée par leur visage

Pour en revenir au petit Nafaâ, il avait plus de 16 ans. Et comme il ne comprenait rien à ce que disait le soldat zélé celui-ci s’efforçait en vain de lui en fournir la démonstration : en une fraction de seconde, le petit soldat est, comme une quille renversé à l’horizontale, face au plancher, soutenu par des bras musclés. Ça oui !et porté à l’extrémité des phalanges par la pointe de ses rangers.

il appliqua à son corps raid comme une planche,un mouvement de va-et-vient vertical, découvrant des bras d’où saillissaient par intermittence des faisceaux de fibres musculaires teintées de rouge pourpre qui attestent de sa bonne santé de son alimentation équilibrée et d’une pratique régulière de l’exercice physique.

«Une deux, trois, quatre, cinq

Allez ! À vous maintenant (face contre terre, quarante pompes !» Se tuait il à répéter.

Le petit Nafaâ chétif, sous alimenté à la limite de l’anémie, lui,essayait tant bien que mal de remonter son corps de sa position figée, presque plaqué contre le sol, en appuyant de toutes ses forces sur ce qui lui servaient de biceps,mais rien ! Il était comme bloqué rivé au même niveau c’est à dire tout prêt du sol, parfois carrément plaqué au sol.

Cette démonstration sportive n’avait pour moi, enfant colonisé privé de son père par cette même colonisation, de sous-alimentés, privé de l’école et de la joie des jeux sportifs, qu’une seule et unique signification : l’alimentation équilibrée, l’entraînement physique des soldats de l’occupant ne sont rendus possibles que grâce à la spoliation de ces indigènes qui eux étaient privés du bonheur et livrés à la sous- alimentation, au stress,aux maladies, à la souffrance et la mort.

Après que le petit soldat français eut abandonné notre petit kabyle Nafaâ, il se retourna alors vers moi pour m’infliger, gratuitement, la même punition ; “face à terre, quarante pompes me dit-il”.

A ce moment ; les soldats qui assistaient avec les femmes à cette scène commençaient à perdre patience devant ce puéril incompréhensible,

Dans ce contexte de torture, exactions et d’exécution sommaire, de viols, de sexes coupés et enfoncés comme un cigare dans la bouche des victimes, d’émasculation et d’égorgement post mortem, moi-même jeune que j’étais, je n’avais pas le cœur à jouer vraiment aux pompes, encore moins exhiber mes muscles ou ma maturité.

Faire des pompes,dans de telles circonstances ;je dirais sans être compatissant avec les soldats de l’envahisseur alors que les éléments les plus durs du redoutable colonel Amirouche pouvaient à tout moment surprendre cette scène et l’accueillir avec des fusils mitrailleurs qui ont fait parler d’eux non loin de là à Tifilkout où le sous-lieutenant Capelle et un adjudant FSE ont fait les frais, un certain mois de mai 1958., ou encore l’adjudant Cuvillier, dans l’embuscade de l’épicerie brulée du village Ait El Mansour.

Me voyant menacé par le petit soldat, c’est alors que notre vieille, ayant un compte à régler avec celui-ci, bondit de son coin, pour emmancher le petit soldat qui se mit sur la défensive. Notre vieille mère courage portait le pseudo kabyle de Thaârvits, qui signifie «la fille de Larbi». Pour Thaarvits, dans son esprit, s’attaquer à l’orphelin que j’étais et de surcroît de guerre était plus qu’un péché monstrueux. Il fallait qu’elle me defende même au prix du sacrifice de sa vie. Rageusement, elle saisit le soldat par la manche de son veston, le tire en esquissant un cercle, l’emporta dans sa course ; puis le lâcha brusquement. le soldat s’en est allé brutalement cogner contre la porte d’une petite maison servant de cuisine familiale : «Ne le touche pas, espèce de chien ! Celui-là est un orphelin ! Vous avez tué son père et vous continuez à le traumatiser !»

Prenant une seconde fois son élan, elle le buta en pleines épaules et le bascula ; il s’en est fallu de peu qu’il cogna sa tête contre le plancher de la cour couverte de pierres noirs saillantes.

Les autres soldats qui observaient la scène n’ont soufflé mot. Ils se sont mis subitement à quitter les lieux, laissant derrière eux le petit soldat zélé mais déçu, le petit Nafaa, triomphante la vieille femme et moi. Le soldat finit enfin par abandonner la partie. Pour moi une seconde leçon était tirée : que la souffrance des enfants orphelins de cette guerre injuste, insensée et cruelle incombant aux décideurs adultes français, est impardonnable.

Les Français portent le lourd fardeau historique, moral et religieux de la responsabilité de ce crime contre les enfants orphelins et fils de fellaghas.

Ce n’est pas par la négation des droits des enfants de fellaghas, encore moins par l’éloge ou l’hypocrite excuse présenté aux harkis qui permettra d’alléger l’acte barbare inexpiable d’assassinat de nos pères fellaghas. Nous sommes fils de fellaghas en toutes circonstances et nous le resterons jusqu’à la fin de notre vie.

La France coloniale a livré la population algérienne aux instincts primaires d’une jeunesse française inconsciente, ignorante des causes même de l’occupation, mystifié la spoliation en mission civilisatrice, émancipatrice

Continuant à fouiller la mechta, le groupe de soldats composant cette section après avoir passé au peigne fin toutes les maisons sont revenus pour ordonner à toute la population un rassemblement sur la plate-forme de la mosquée du village Ait Ouatas portant le nom d’un saint «Sidi Abdelkrim». On sépara les femmes et les enfants des hommes de telle manière à ce qu’ils eussent point à communiquer entre eux, ni à se voir pendant les interrogatoires et les exactions, de façon à prévenir une éventuelle révolte générale spontanée prévisible surtout en considérant le caractère révolté et explosif du Kabyle montagnard. la configuration escarpée du terrain avait favorisé cette disposition, ce parcage des gens sans difficulté aucune pour l’occupant.les grands talus qui surplombent les petites ruelles sinueuses font office de mur et l’endroit très abrité contre toute attaque extérieure. Protégé par de vieux et larges noyers, la placette scintillait des reflets des rayons du soleil sur la surface largement irriguée de la plate-forme. A cet endroit doit se dissimuler une gigantesque nappe aquatique souterraine, où l’herbe y pousse durant les quatre saisons, donnant l’impression d’une oasis en pleine montagne.

Mais un silence brusque s’empara de toute la region après un premier coup d’un fusil garant tiré probablement à partir du village de Mnea, à quelques centaines de mètres à vol d’oiseau et à environ 3 kilomètres de l’endroit où nous étions parqués.

Le village de Mnea est très petit, il compte à peine une dizaine de maisonnettes, et la partie visible de cet «iceberg» se trouve de l’autre côté du mamelon de Timezguida qui descend en cascade pour s’échouer abruptement au pied de ce village

La partie visible est plutôt tournée vers le village de Taourirt qui se trouve à quelque 2 kilomètres seulement. Donc ce village,n’est visible de nulle part, c’est pour cela qu’il constitue un repaire idéal et un lieu de passage des «fellaghas». Soudain, l’arme du tireur embusqué s’était mise à cracher le feu sans interruption. les détonations nous éclataient aux oreilles comme si les balles nous étaient destinées. C’était la même arme à mon avis qui était utilisée, il y’avait juste quelques minutes auparavant. A ce moment l’image et le nom de mon cousin Mohand Ouhmed s’étaient associés dans une seule idée dans ma tête, spontanément, comme par enchantement. L’embuscade tendue par les «fellaghas» à Tikaâtine qui emportera un voltigeur français me revenait à l’esprit

Zi Mohand, c’est ainsi qu’on l’appelait dans la famille, était un petit homme, mais au courage ineffable. une spontanéité dans son parler” et un caractère largement ouvert avec une pointe de finesse. un visage rond au teint basané duquel pointe deux petits yeux noirs qui dégagent un air d’un adulte rusé.

Blagueur, j’ai dit, y compris même dans des situations dramatiques. Je me souviens, et mon dernier souvenir de lui, un jour à Iferhounene, avant que notre famille n’ait été forcée à l’exil, en 1958, était cette blague qui me renseigna amplement sur sa personnalité et la conscience qu’il avait des événements dramatiques que nous vivions. En parlant des soldats français, devant quelques enfants et adultes de la famille qui l’entouraient et l’écoutaient comme un Prophète, improvisant un dialogue entre deux acteurs d’une pièce de théâtre, dans lequel il jouait à lui seul les deux rôles. Il disait.

Lui, «qui c’est ? C’est elles qui arrivent ?»

Réponse de lui «C’est les soldats !»

Lui «Ah ! Bon c’est donc elles qui arrivent, je veux dire les soldats français».

Réponse : «Ah oui, je crois maintenant que c’est eux qui arrivent»

En utilisant de façon intermittente la forme du féminin et la forme masculin, il dépeignait les situations qui prévalaient, que nous vivions ; pour dire que la peur nous faisait redouter l’arrivée des soldats à tout moment. Mais une fois rassurés, nous nous n’en faisons plus cas, et les considérions comme des femmelettes,d’où le terme utilisé «elles» pour en fait eux ironiquement.

Après cette évasion dans mes souvenirs passés, l’espace de quelques secondes, je fus vite rappelé à l’ordre par la dure réalité qui m’entourait. Pendant que je traversais l’entrée de la «fontaine des femmes», des soldats accroupis, en position de tir, me faisaient signe pour m’inciter à me couvrir contre des éventuels projectiles. A ce moment je passais, inconscient, entre le tireur embusqué et une rangée de soldats accroupis, abrités derrière un mur en béton, en position de riposter et, malgré l’insistance du soldat qui se trouvait maintenant presque caché protégé par mon petit corps d’enfant malingre, je continuais d’avancer tranquillement, sans aucune émotion, ne sachant pas ce que mourir par balles voulait dire, pensant que l’on pouvait mourir que de vieillesse ou de maladie. J’avançais tranquillement sous un concert de crépitements et de détonations. Pour rejoindre la maison. A cet instant, et pendant que les coups se faisaient de plus en plus fréquents, et plus rapprochés, émanant de la même source, j’entendis la voix d’ Ahmed Abed,prononcer à haute voix ce nom de fellagha qui serait à l’origine de cette attaque audacieuse, «c’est Marzouk ath Boukhoulef ! Oui, c’est bien lui ! Boukhouzaf Marzouk…

Il avait juré de ne plus s’encombrer de ces détails inutiles en temps de guerre, ni de prendre les précautions avant d’attaquer les soldats français méme si cela devait provoquer des dégâts collatéraux. il avait dit à ceux qui étaient présents devant lui, que cela lui importait peu, quand il s’agissait pour lui d’affronter les ennemis, soldats FSE ou FSNA» Voilà me suis-je dit un guerrier déterminé à en finir ave l’occupant.

En ce moment la panique et l’anarchie totale font place à la discipline imposée par les militaires français. Occupés maintenant à défendre leur peau, les soldats ne se souciaient plus des mouvements des femmes et des enfants qui commençaient à rejoindre leurs demeures, sans prêter attention à ce qui pouvait mettre leur vie en danger. Un véritable sauve-qui-peut s’est emparé de tous sans exception. La riposte des chasseurs Alpins n’a pas réussi à mettre en respect la sulfateuse de notre fellagha, qui continuait à les narguer, sous un soleil brillant dans un ciel bleu azur qui contraste avec l’atmosphère lugubre qui nous enveloppait. Certains villageois jubilaient à cette fin de spectacle qui approchait mais sans en prévoir ni entrevoir le prélude. Puis, Le vide et le silence font place au vacarme et au crépitement des armes.La journée s’acheva, en queue de poisson sans aucun doute, par l’abandon de la partie par les occupants, pour prévenir des pertes humaines. Pour ces soldats français, c’était l’arbre qui cachait la forét,des éléments courageux du vaillant colonel pullulaient dans la région.

Septembre 1959

Vers la fin de l’année 1959, dans la période de Lakhrif «automne en français, saison de la figue fraîche en kabyle» j’avais décidé de ne plus être présent à ces rassemblements forcés qui suivent généralement le bouclage du village. Et pour cause, j’étais vraiment tenté alors que j’avais presque 10 ans, par la rébellion,le djebel. Ce n’était pas une folie d’enfant, mais une decision motivée par un acte abominable, ignoble, inexpiable : l’assassinat d’un jeune de 15 ans par les forces coloniales, dans leur “mission” de pacification.

«Tuer tous les adultes jusqu’à l’âge de 15 ans, n’épargnez que des chiens qui rampent à vos, telle est mon colonel, l’unique solution, si je puis me permettre une pensée politique»

Cette citation de Kateb Yacine, était déjà dans toute sa substance dans mon petit cerveau d’indigène., orphelin et fils de fellagha.

J’avais décidé à mon tour de fuir, car convaincu que nous serions les prochaines cibles de la machine de guerre. De Gaulle bientôt débordé par ses généraux de la colonie, mais aussi et surtout par ses milliers de jeunes soldats inexpérimentés, qui voyaient en chaque adolescents Algériens un fellagha, car, ils n’avaient jamais été confrontés à ce que on leur avait enseigné sur leurs ennemis invisibles : des tueurs, des violeurs, des emasculateurs, des égorgeurs post mortem et des coupeurs de sexes.

Alors que je commençais à fuir à travers champ, Les oueds asséchés Les ravins un jour que le guetteur du village de Boumessaoud annonçait par un signal «le mot» l’arrivée des chasseurs Alpins, je courrais comme un forcené vers le village de Mnea.

A mi chemin, je m’arrêtai brusquement et commençai à réfléchir ; mais où devrais-je donc y aller ? Me posai subitement la question. Bon Dieu ! Mais chez les moudjahiddine, bien sûr ! Mais où peuvent-ils se terrer, ces invisibles ? Je n’en avais aucune idée ; ils sont de toutes façons invisibles de jour comme de nuit, et quand on les cherche on ne les trouve jamais, mais quand ils vous cherchent, ils vous trouvaient sûrement, ils pouvaient à tout moment se pointer devant vous sans que vous vous en soyez aperçus.

En effet, je les avais souvent au dessus de ma tête, en plein jour, non loin du village, pendant que je gardais la vache que nous avait cédée à titre gracieux notre cousin Mohand Oubelkacem après l’exécution de son père par le sinistre lieutenant Pelardi. Après la mort de son père Mohand Oubelkacem était venu à Ait Ouatas,début 59,nous confier cette vache laitière de race. En s’adressant à mon père il disait :

– «Tenez-moi cette vache, elle est à vous,je vous en fais cadeau. Mon père est mort et je ne sais plus ce que je vais devenir.» en fait, le sort des enfants du condamné fusillé par Pelardi et achevé par Ameziane Aït O., était devenu incertain, devraient-ils quitter le village Iferhounene à leur tour ?

En tout cas il ne pouvait s’encombrer de cette bête. Trêve de souvenirs, je reviens à ma fuite, l’image de mon défunt père m’envahit à ce moment et ses paroles sonnaient dans ma tête comme une cloche dans une église, quelques heures avant de mourir. «J’ai vu mon fils Mohand-Chérif dans un rêve». Il faisait en fait allusion à son dernier rêve avant d’être exécuté lâchement sur ordre des commandants Wolf et Favier, leur homme de basse besogne Pelardi

– «Il m’a rendu visite pendant la nuit, je l’ai rencontré il m’a parlé»

Leçon de la vie que j’avais tirée de ces paroles vraies, irréfutables :

La mort inexorable ne peut être évitée, et il faut accepter son destin avec stoïcisme, je suis petit et de surcroît sans arme, je suis vieux d’esprit certes mais la symbiose entre l’esprit et le corps ne pouvait se faire,il y’avait en moi quelque chose de fragmenté ; en effet, je sentais en moi cette paroi étanche entre le corps et l’esprit qui m’empêchait de réaliser cet idéal : me joindre aux fellaghas, car c’était devenu pour moi un rêve une aspiration, un nouveau refuge que je n’arrivais plus à retrouver chez mes parents, tués, malmenés, humiliés, tyrannisés.

Le dilemme était de taille ; une conscience aiguisée, un corps faible, fragile et sans défense.

Je me devais de me soumettre non pas à la force coloniale mais au destin que Dieu m’a prescrit, je suis alors rentré à la maison qui n’était pas celle de mes parents chéris, car nous étions des réfugiés, expulsés de notre village par ce trio, Wolf, Favier et Pelardi qui nous considéraient, enfant femmes et hommes, famille de fellagha, et la bête immonde continuait de nous affamer, nous torturer, nous exterminer un à un, si ce n’est pas cela le nazisme alors je divague, pardonnez-moi, je suis enfant et surtout fils de fellagha, orphelin, qu’importe pourvu que vive l’Algérie française, quelle pensée ridicule !

La bêtise peut être aussi l’œuvre d’un grand responsable d’un grand pays.