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Virée à travers la basse M’Kira

Que de manque à gagner !

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Durant les toutes dernières veillées du mois sacré, une tournée nocturne à travers tout le territoire de la commune de M’Kira nous a permis de constater tout le retard qu’accuse ce grand douar pour se soustraire du sous-développement, dans son sens le plus large.

En effet, au cours de tout ce mois de Ramadhan, la seule et unique activité enregistrée et en grand nombre, pour laquelle ses villages ont battu, sans aucun doute, le record dans toute la wilaya de Tizi-Ouzou, fut celle des fermetures du siège de l’APC alors que la coordination des comités et des associations s’est occupée, pour sa part, du siège de la daïra de Tizi-Gheniff, pour réclamer de l’eau. Ainsi, pour la première étape de nos différents périples, nous avions pris la RN68. Nous nous arrêtâmes d’abord à Tamdikt, cette cité créée à la fin du mois de juillet 1959 à la faveur de la grande opération baptisée « Jumelles », menée par l’armée française à partir du 25 juillet 1959 pour M’Kira, dont les conséquences  et les répercussions se traduisirent par la destruction de presque toute la totalité des villages dont les habitants furent contraints de rejoindre ces fameux camps de regroupement ou plutôt ces sinistres camps de concentration. Tamdikt qui était plutôt connu sous le nom d’ « Ighil N’Aglats » (Plateau du figuier) où n’existait aucune demeure, devint du jour au lendemain un immense village constitué surtout de tentes montées par l’armée et des gourbis érigés avec des roseaux et de branchages. « Après quatre jour de bouclage, l’armée française nous avait ordonné d’abandonner nos villages et de venir nous installer, ici, à Tamdikt, avant qu’ils ne soient bombardés et détruits », nous raconte Si Said, un septuagénaire qui se souvient comme si cela datait d’hier, de ces journées caniculaires à marcher sous un soleil de plomb dans une longue procession constituée de femmes et d’enfants en haillons, pieds nus et le ventre creux alors que leurs bouches étaient asséchées par la soif. Situé sur la première colline qui surplombe la vallée, ce village fut une des grandes bases de la wilaya historique, d’autant plus qu’il était le premier point de chute de tous les maquisards qui venaient de la wilaya IV ou de la zone autonome d’Alger  pour rejoindre le PC de feu Krim Belkacem, installé à Tizra Aissa (Ait Yahia Moussa) ou ceux des feux colonels Amirouche et Si Mohand Oualhadj qui le remplaceront après son départ à Tunis. « Tu vois, maintenant, nous sommes en wilaya IV et juste lorsque tu travers cette chaussée (RN68) tu es en wilaya III. Nous sommes sur la ligne frontière de ces deux wilayas historiques. Que Dieu accueille nos martyrs dans son vaste Paradis », ajoutera, avec beaucoup de tristesse, notre interlocuteur qui traîne toujours sa misère depuis maintenant cinquante quatre longues années du fait qu’il occupe toujours un taudis dans cette cité dont tous les occupants attendent toujours leur recasement malgré les nombreuses visites ponctuées de promesses des différents responsables qui s’étaient succédaient à la tête de la wilaya de Tizi-Ouzou. Au demeurant, Tamdikt compte trois cafés qui restent ouverts jusqu’à tard dans la nuit ainsi que trois épiceries dont une appartient à un jeune qui, pour sa part, est ainsi dire le veilleur de nuit de cette importante voie de communication qui est la RN68.

Tamdikt, Idouchouthène, Bouadj… même combat

« Pour moi, Ramadhan ou pas, je suis ouvert jusqu’à deux heures du matin et tous les usagers sont maintenant habitués à ces horaires et ils n’ont pas peur de rentrer à la maison sans leurs commissions, car ils sont sûrs de trouver tout chez moi », nous confie, avec un grand sourire,  ce jeune brun athlétique. Reprenant notre tournée pour monter vers la partie haute de M’Kira, nous passâmes devant la source dite « Thala N’Cheikh Amar » qui fut le successeur de Cheikh Benabderahmane de la zaouia des Ait Smail, où quelques voitures mais surtout des baudets, étaient là. Leurs propriétaires attendent leur tour, sagement, tout en discutant pour remplir leurs jerrycans. Atteignant le village d’Idouchouthène, on est accueilli par les lampes multicolores qui entourent toute la grande bâtisse de la mosquée où se déroule la prière du « Tarawih ». Au vu des nombreux véhicules de toutes les marques garés de part et d’autre de ce chemin, la salle de prière serait pleine. A quelques dizaines de mètres de ce lieu du culte, d’autres lumières  nous éblouissent, celles du café du village et des épiceries très animés. Ainsi, pour passer le temps, les villageois n’ont que ce lieu pour se rencontrer et pour passer la veillée avec des amis qui sont plutôt des proches, tout en jouant une longue partie de dominos alors que leurs  enfants savourent des cornets de glace. « Dieu merci, ce n’est plus comme avant.  Maintenant avec l’électricité une route goudronnée, une mosquée et des commerces, nous n’envions pas les citadins et nous sommes bien chez nous. Alors qu’auparavant, pour jouir au moins d’une veillée ramadhanèsque, nous étions obligé de nous déplacer jusqu’à Tizi-Gheniff », nous confie Aami Ahmed. Remarquant le grand nombre de véhicules qui passaient devant le café et qui descendait un peu plus bas, nous n’hésitâmes pas à demander à un interlocuteur s’il n’était pas plus intéressant d’aller voir ce qui se passait de ce côté du village. « C’est vrai qu’il y a un autre café et une autre épicerie à deux cents mètres de là mais ces voitures qui viennent d’un peu partout des villages de M’Kira, c’est pour remplir de l’eau de la source de Maafa qui est, sans trop la vanter, meilleure que celle vendue en bouteilles », nous déclare notre interlocuteur tout en ajoutant que depuis la réalisation d’une fontaine, les gens n’hésitent pas à venir s’y approvisionner. En levant les yeux, les lumières du village de Bouadj apparaissent sur la crête et avant de reprendre notre chemin de retour, Ami Ahmed, sans que nous nous apercevions, a envoyé son jeune fils à la maison pour nous rapporter une petite corbeille de nouvelles figues, toutes fraîches qu’ils avaient mis au frigidaire.

Essaid Mouas