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Deux exemples de l’écriture de l’exil : Mohamed Grim et Nina Hayat

Le lyrisme vibrant d’une âme blessée

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« Kabylie ma Mère, au grand vent de mon cœur Je conduis mes ancêtres sous ton ciel de clarté Cueillant une étoile au calme chant du pipeau Sur les monts des genêts éclatant de candeur’’ M .Grim

C’est par un vers de Si Muh U M’hand, ‘’l’exil est inscrit au front’’, que Mohamed Grim a voulu illustrer sa situation d’exilé. La strophe se termine par ‘’Je ne sais plus être heureux’’. Est-ce le cas de notre écrivain ? L’ensemble de ses écrits témoigne d’un effort herculéen de se soustraire à la morosité d’un ‘’cafard’’ qui guette les esprits les plus vigilants et à la fatalité d’une descente aux enfers. Écrire est une thérapie ; mieux, c’est une catharsis qui épure l’esprit et élève l’âme. Les tresses et épissures que l’écriture noue en tant que vaste champ de communication réduisent les distances, rapetissent le fardeau de l’exil et assurent l’éternité au moins à l’échelle de la vie. Interdit d’écriture dans son pays au temps du parti unique, se sentant en danger de mort au début de la décennie rouge du terrorisme intégriste, Mohamed Grim s’installe à Paris et s’adonne à l’écriture qu’il avait commencée il y a déjà des années.
En 1992, il publie ‘’L’Astre éclaté’’ chez L’Harmattan, un recueil de poèmes de 72 pages pleins de verve, d’émotion et de sensations fortes qui a reçu le pris de ‘’La Rose des Poètes’’ en 1993.
Le lyrisme qui s’en dégage et le style somptueux qui le soutient nous réconcilient avec la vraie poésie, celle dont la mission est de nous transporter au plus profond de nous-mêmes, de remuer ce qu’il y a de plus humain en nous et non de servir d’une quelconque tribune idéologique- comme malheureusement nous avons l’habitude d’en rencontrer ces dernières années- qui casserait les ressorts les plus essentiels de l’esthétique. Le verbe magique de Grim contraste d’une façon patente avec toute la production poétique qui nous est servie par la génération de ‘’l’urgence’’, un concept qui justifie plutôt une certaine facilité encouragée par la confusion et la perte de repères qui règnent en Algérie.
« La poésie, art des vers, écrit Grim dans son introduction à ‘’L’Astre éclaté’’, doit évoquer, suggérer les émotions les plus rares, exprimer les sentiments les plus sublimes afin de créer avec les mots de tous les jours, employés par chacun, un univers de beauté et d’harmonie (…) La poésie est l’^me de ces couleurs du rêve que le poète saisit et fait vibrer (…) Elle a le pouvoir de ramener le passé au présent, à fleur de conscience, à fleur de peau ». Dans son introduction, Grim- sans doute involontairement-, fait de la poésie ; sa prose en prend toute l’allure et en épouse tous les rythmes.
C’est que, comme nous l’ont appris Goethe, Lamartine, Péguy et bien d’autres monstres sacrés du vers, la poésie est le langage des dieux, l’expression la plus sublime qui ait été donnée à l’homme.
Le lyrisme qui parcourt ‘’L’Astre éclaté’’ sourd de partout. Qu’il s’agisse d’amour, de méditation, de contemplation ou des hymnes dédiées à la terre nourricière, la Kabylie, la même force du verbe, la même puissance d’évocation mènent le bal et installent une atmosphère d’émotion et de solennité.

‘’L’Astre éclaté’’

Le préfacier du recueil, Jehan Despert, souligne que « ‘’L’Astre éclaté’’ nous apparaît- et de quelle manière !- essentiellement comme étant le livre de l’Amour immense et fraternel envers tout ce qui vit et se transforme dans l’inimitable creuset qu’est le cœur du poète ! ».
En 2004, Mohamed Grim publie aux éditions ‘’Cahiers Bleus’’ un autre recueil de poésie, ‘’Chemin d’exil’’ pour lequel il reçoit le Charles Vildrac de la ‘’Société des Gens de Lettres’’. Dans cette plaquette, dont le titre sent une inspiration amrouchienne (O mère, l’exil est un long calvaire !)-, on retrouve la nostalgie des origines et de la terre que notre pied a foulé pour la première fois ; on y lit aussi la douleur indicible de l’homme pris dans la nasse des horizons étrangers, durs même s’ils ne sont pas nécessairement étranges.
Dans la préface au ‘’Chemin d’exil’’, Sylvestre Lancier écrit : ‘’Quoi de plus beau et de plus émouvant, en effet, que cette poésie de la mémoire vive du pays tant aimé sa Kabylie natale, qui est à la fois appel nostalgique du passé et aiguillon d’un ressourcement indispensable au poète pour continuer à vivre dans la douleur de l’exil’’.
Eternel thème chanté par la tradition orale, des compositeurs comme Slimane Azem, Chérif Kheddam, Akli Yahiatène, Aït Menguellet, des écrivains kabyles de langue française à l’exemple de Jean Amrouche, Mouloud Feraoun,…l’exil marque d’une façon profonde et indélébile le corps social kabyle et alimente abondamment l’imaginaire littéraire et culturel de la communauté. Sur ce plan, Mohamed Grim continue une tradition déjà bien ancrée et l’auréole d’une nouvelle esthétique bien originale.

Retour sur la culture ancestrale

Quel est l’écrivain kabyle de langue française qui ne s’est pas fait ‘’ethnologue’’ l’espace d’un livre ou d’un article de presse ? Une question posée dans un cours de philosophie : ‘’Peut-on juger la culture à laquelle on appartient ?’’. Complexe interrogation qui n’a pas empêché des dizaines d’écrivains et de chercheurs issus de la Kabylie de se pencher sur leur culture d’origine et particulièrement la littérature orale. Boulifa, Jean et Taos Amrouche, Malek Ouary, Mammeri, Feraoun,Rabah Belamri, ont, chacun selon ses possibilités, investi un domaine relevant de l’anthropologie culturelle. Exhumer les fondements de la culture kabyle, décrypter et traduire des textes jugés essentiels pour les sauver de l’oubli dont les menace la fausse modernité envahissante, voilà une noble tâche dont une partie est déjà menée par des chercheurs étrangers dont les Pères Blancs ayant exercé en Kabylie.
Mohamed Grim n’a pas dérogé à la tradition. Il publie en allemand ‘’Contes et légendes berbères’’ (Berlin, 1983). Et, en 1999, il les réédite en français chez ‘’Cahiers Bleus’’ sous le titre ‘’Contes et légendes kabyles du Djurdjura’’ avec des illustrations qu’il a réalisées lui-même. En tout huit récits qui expriment la sapience et la moralité kabyles, le sens de la ruse et de la débrouillardise imposées par un milieu austère et, enfin, des valeurs d’humanisme et de grandeurs qui rejoignent l’universalité.
« Entreprenant de recueillir et traduire- avec l’émotion que l’on devine- ces contes, mythes et légendes du Djurdjura, que les siècles filtrèrent, j’ai le sentiment de me dessaisir d’un trésor de famille ; mais, est-t-il meilleure manière de sauver de l’oubli cette richesse immense qu’en l’habillant de cette belle langue française, arme du miracle, langue qui m’a nourri de son lait et qui me colle à la peau ? (…) Monument sociologique de la Kabylie, la langue berbère a su résister à mille tempêtes et conserver une littérature très dense, toute de sensibilité qui atteste la floraison des us et coutumes d’un peuple viscéralement attaché à son terroir : ce qui est sans doute une excellente façon d’atteindre à l’universel », écrit dans son introduction Mohamed Grim.
Dans la même veine, Grim a déjà publié en 1996, toujours aux ‘’Cahiers Bleus’’, un recueil de sagesses et de dits mémorables de sa terre ancestrale sous le titre ‘’Proverbes et dictons kabyles : l’expression d’un peuple’’. La préface est signée par Dominique Daguet, directeur de la maison d’édition. Là aussi, Grim s’insère dans une tradition de recherche dont les premiers éléments se retrouvent dans ‘’Le Grain magique’’ de Taos Amrouche, une femme de lettres que Grim estime et apprécie beaucoup. D’autres auteurs plus récents ont exploré cette richesse littéraire kabyle inépuisable. Parmi eux, figure Youcef Nacib qui a innové en la matière en transcrivant en latin et en arabe des dictons kabyles avant de les traduire et d’en donner le sens. En tout cas, l’entreprise de Mohamed Grim est d’autant plus méritoire qu’elle est accompagnée d’une longue introduction, véritable petit livret d’ethnologie kabyle, suivie de quelques monographies d’auteurs kabyles allant de Si Moh U M’hand à Feraoun en passant par Belaïd Aït Ali et Fadhma Ath Mansour.
Il est tout à fait établi que le proverbe, la maxime, la parabole, l’apophtegme et la métaphore constituent l’éloquence et la rhétorique d’une littérature aussi marginalisée soit-elle. La recherche parémiologique continue chaque jour à exhumer d’autres formules en usage dans la littérature kabyle et qui sont aussi percutantes les unes que les autres. Les efforts de création de sens dans ce domaine précis du proverbe, de la sapience et des mots d’esprit ont été poursuivis par les auteurs de poésies kabyles modernes à l’image d’Aït Menguellet dont beaucoup de chansons fourmillent de ces catégories littéraires adaptées au contexte de la vie actuelle.
Le livre de proverbes de Mohamed Grim a reçu le prix Thyde Monnier de la ‘’Société des Gens de Lettres’’ en 1996.