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Extrait : Le village

1995

Dans le massif Agawa, de nombreux et gros villages rassemblent de très fortes densités de population. Ils coiffent la plupart des hauteurs arrondies jalonnant les crêtes qui montent, depuis la plaine du fleuve Sebaou au nord jusque vers les sommets du Djurdjura au sud. Chacune de ces hautes collines est couronnée de leurs pâtés serrés, très denses, aux murs extérieurs des maisons autrefois jointifs, de façon à former une sorte de muraille continue, propice à la défense.
Les maisons, toutes tassées les unes contre les autres, offraient ainsi à la vue leurs toits de tuiles rouges que séparaient d’étroites et tortueuses ruelles en pente. Juste en dessous et autour des villages, s’étale encore le tapis de verdure des jardins, en contrebas des maisons, y profitant des eaux usées et de la fumure des étables. Plus bas encore, la végétation s’étage : des vergers de figuiers, d’oliviers sont relayés dans les fonds par le maquis ou les prairies et potagers.
Désormais, les villages s’étalent davantage : ils se desserrent un peu en descendant sur les pentes. Les constructions s’en modifient et de nouveaux immeubles à plusieurs étages, supportés par des piliers pour compenser la déclivité des versants, s’aventurent le long et en contrebas des routes d’accès.
L’agglomération villageoise comprenait différents quartiers (iderman, adrum), familiaux ou de voisinage, une ou quelques places selon l’importance des villages et une maison des hommes, tajmaât, souvent proche de l’une des portes du village. Aujourd’hui, l’on compte aussi quelques commerces : surtout des cafés et des épiceries.
Après la famille, le village a été toujours été le groupe d’appartenance le plus important de chacun. Si l’individu était d’abord défini par sa famille d’où procédait son identité il n’avait point de salut possible en dehors de la communauté villageoise dans laquelle sa famille était insérée. La communauté villageoise comme cercle d’appartenance a toujours été considérée comme un foyer de socialisation, voire de civilisation, seul apte à protéger les hommes contre la nature sauvage et les multiples dangers extérieurs.
Aussi, cette communauté villageoise manifeste-t-elle sa solidarité et veille-t-elle farouchement à la sauvegarde de son honneur (lherma). Le village, lieu de résidence des hommes, est une entité sociologique dont tous les membres se disent apparentés ; ils sont en effet qualifiés de imawlen n taddart (les parents du village), groupement de quelques familles dont les membres sont aussi qualifiés de at-taddart (fils du village ou gens du village).
Le changement individuel de village était fort rare et seulement contraint, par exemple, par bannissement pour quelque faute grave.
Cependant, il pouvait arriver exceptionnellement que certaines familles migrent d’un village à l’autre, pour quelque motif lié à son activité artisanale principale (forgeron par exemple) ; mais la chose était assez rare.
Entre eux, les villageois étaient non seulement solidaires mais égaux et l’on soucie fort du maintien de cette représentation d’égalité entre tous. Aussi, pouvait-il arriver que l’on mette un terme à l’enrichissement de l’un d’entre eux, prié par ses compatriotes de cesser d’accroître sa fortune, tout comme l’on redoutait l’appropriation du pouvoir par un seul qui, s’il se révélait dangereux pour le village, pouvait en être chassé ou banni. La solidarité villageoise, représentée sur le modèle de la fraternité s’accompagnait d’une image de grande égalité entre tous, comme il était donné à voir lors des sacrifices-partages, à l’occasion de travaux par l’entraide, ou des fêtes, par l’échange de dons et contre-dons (tawsa), qui permettaient la circulation des richesses.
Le village était géré par une instance politique : l’assemblée des hommes du village (jemaâ), sous la responsabilité des grands (imgharen), et où chacun des hommes présents (femmes exceptées sauf exception ponctuelle) avait droit à la parole.
Le village faisait toujours face, uni, contre un danger extérieur ; mais si celui-ci se révèle que le village était mis en difficulté alors il pouvait recevoir l’aide des villages voisins qui l’aidaient à repousser l’ennemi devenu commun. Ainsi, en a t-il été à maintes reprises par exemple pour les habitants des villages en bordure de la plaine du Sebaou qui eurent à combattre les empiétements des Turcs.
Dans certains cas de développement prospère grâce à une activité artisanale et commerciale, des villages ont pu se réunir en constituant de véritables petites villes ou cités, par exemple aux At Yenni, sous le nom de tlata tuddar (trois villages)*


*Tlata tuddar : Taourirt-Mimoun, At Larbaâ, At Lahsen.