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Le charme discret du monde des lettres

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La création littéraire est une aventure humaine dont il est difficile de dater avec précision les premières formalisations. Il n’en demeure pas moins que de grands textes anciens, à l’image du mythique poème Mahabharata, ont pu être gardés, appris et chantés jusqu’au aujourd’hui.
Dans cette contribution, il est moins question de dresser une chronologie de la création littéraire que de nous interroger sur les motivations ayant été à la base de certains écrits (roman, poème, théâtre,…) et sur le sens que leurs auteurs respectifs leur confèrent.
En tout cas, le débat sur le rôle et le message de la littérature est aussi vieux que l’exercice de l’écriture elle-même. Avec la vision classique, on a considéré un certain moment l’écrivain comme un mémorialiste, un historien de l’instant qui enregistre les événements et les faits dont il est témoin. C’est, bien entendu, une vision très restrictive qui ne prend pas en considération les motivations psychologiques, esthétiques ou même politique du message écrit.

Par Amar Naït Messaoud:

Certes, des écrivains ont assumé avec brio cette tâche de transmettre aux générations successives les faits et gestes des rois, les hauts faits de guerre et les menus détails de la vie commerciale, économique et sociale d’une époque. Le cardinal de Retz, Saint-Simon ou, bien avant dans l’Antiquité Salluste, Polybe et Hérodote, ont admirablement su décrire les personnages et les événements de leurs époques respectives. Mais, au sens de la littérature, tel que le concept est forgé depuis l’explosion du roman à partir du 18e siècle, une autre race de ‘’ceux qui écrivent’’ a jeté les bases d’une nouvelle conception de l’écriture, donc de nouvelles motivations qui fondent l’acte d’écrire et même l’acte de lire.
En 1948, Jean-Paul Sartre, philosophe, romancier et dramaturge, s’interrogeait et interrogeait ses contemporains sur le sens de l’activité littéraire. « Pour lui, écrivent les auteurs de ‘’Littérature et Langage’’ (Fernand Nathan, 1977), l’écrivain surtout l’écrivain en prose, est ‘’engagé’’, qu’il le veuille ou non, du fait même qu’il a choisi le langage comme matière de son travail. Parler, écrire, c’est parler du monde, donc de ceci plutôt que de cela. Toute parole oblige. L’écrivain est constamment marqué idéologiquement et politiquement désigné par ses mots et par ses silences. D’où la légitimité et la nécessité d’une critique des contenus, qui sera en somme une lecture idéologique des œuvres, analysant leur discours manifeste, explicite et leurs non-dits ».
L’ouvrage de Sartre, ‘’Qu’est-ce que la littérature ?’’, a essayé de sonder le monde de l’écrivain et a préparé le terrain à la sociocritique moderne qui a rationalisé sa démarche par un appel combiné à la linguistique et au marxisme. « N’a-t-on pas coutume de poser à tous les jeunes gens qui se proposent d’écrire cette question de principe :’’Avez-vous quelque chose à dire ?’’ Par quoi il faut entendre : quelque chose qui vaille la peine d’être communiqué. Mais comment comprendre ce qui en ‘’vaut la peine’’ si ce n’est par recours à un système de valeurs transcendant ?’’, écrit Sartre.

Faut-il justifier un acte de passion ?

Une question que, par un travail de diagnostic spéculaire et d’introspection, se posent beaucoup d’écrivains, comme ne manquent pas de la poser les journalistes et le ‘’commun des curieux’’ aux écrivains. Dans ses ‘’Notes et contrenotes’’ (1964), Eugène Ionesco écrit : « ‘’Pourquoi écrivez-vous ? ‘’Demande-t-on souvent à l’écrivain. ’’Vous devriez le savoir’’, pourrait répondre l’écrivain à ceux qui posent la question. ‘’Vous devriez le savoir puisque vous nous lisez, car si vous nous lisez et si vous continuez de nous lire, c’est que vous avez trouvé dans nos écrits de quoi lire, quelque chose comme une nourriture, quelque chose qui répond à votre besoin. Pourquoi donc avez-vous ce besoin et quelle sorte de nourriture sommes-nous ?
‘’Si je suis écrivain, pourquoi êtes-vous mon lecteur ? C’est en vous-mêmes que vous trouvez la réponse à la question que vous me poser ».
Ionesco pose ici le problème de la relation auteur/lecteur en termes d’une connivence dialectique dont le premier explique le second et vice-versa. L’on peut schématiser cette série de questions en disant que le besoin de dire rejoint le besoin de lire. Mais, peut-on ou doit-on exiger de l’écrivain qu’il réponde exactement à nos attentes en matière de questionnements ou de goût ? « Dès que quelqu’un a écrit un sonnet, un vaudeville, une chanson, un roman, une tragédie, les journalistes se précipitent sur lui pour savoir ce que l’auteur de la chanson ou de la tragédie pense du socialisme, du capitalisme, du bien, du mal, des mathématiques, de l’astronautique, de la théorie des quanta, de l’amour, du football, de la cuisine, du chef de l’Etat. ‘’Quelle est votre conception de la vie et de la mort ?’’ me demandait un journaliste sud-américain lorsque je descendais la passerelle du bateau avec mes valises à la main. Je posai mes valises, essuyai la sueur de mon front et le priai de m’accorder vingt ans pour réfléchir à la question, sans toutefois pouvoir l’assurer qu’il aurait la réponse. ‘’C’est bien ce que je me demande, lui dis-je, et j’écris pour me le demander », ajoute Ionesco.
Dans bien des cas, sans doute dans la plupart des cas, l’écrivain nous transmet ses inquiétudes existentielles, partage avec ses lecteurs l’angoisse des questions sans réponse ; il est inquiétant parce qu’il est inquiété ! L’écrivain essaye parfois de nous suggérer un ordre, une imbrication des choses telles qu’il les perçoit. C’est ce que propose la romancière américaine Toni Morrison en disant : ‘’J’écris pour créer de l’ordre, de la beauté de la vie à partir de ce qui m’entoure et qui n’est que chaos, misère et mort’’.
Tentant de replacer le concept d’engagement dans son acception la plus pertinente après qu’il fût malmené par des idéologues attitrés, Alain Robbe-Grillet souligne dans ‘’Pour un nouveau roman’’ (1963) : « L’art ne peut être réduit à l’état de moyen au service d’une cause qui le dépasserait, celle-ci fût-elle la plus juste, la plus exaltante ; l’artiste ne met rien au-dessus de son travail, et il s’aperçoit vite qu’il ne peut créer que pour rien ; la moindre directive extérieure le paralyse, le moindre souci de didactisme ou seulement de signification, lui est une insupportable gêne ; quel que soit son au parti ou aux idées généreuses, l’instant de la création ne peut que le ramener au seul problèmes de son art (…) Redonnons donc à la notion d’engagement le seul sens qu’elle peut avoir pour nous. Au lieu d’être de nature politique, l’engagement c’est pour l’écrivain, la pleine conscience des problèmes actuels de son propre langage, la conviction de leur extrême importance, la volonté de les résoudre de l’intérieur. C’est là pour lui, la seule chance de demeurer un artiste et, sans doute aussi, par voie de conséquence obscure et lointaine, de servir un jour peut-être à quelque chose – peut-être même à la révolution ».

Portée et sens d’un acte

Pour Mouloud Mammeri, on écrit quand on a quelque chose à dire ; mais ‘’d’une part, on ne dit pas n’importe quoi et d’autre part, on ne le dit pas n’importe comment (…) Cela ne veut pas dire qu’il y a des sujets plus prestigieux ou plus louables que d’autres…La valeur vraie d’un livre ne se confond pas avec les valeurs, celles de convention, des événements qu’il relate et redire un héros ne rend pas plus héroïque la narration (…) Je crois qu’il n’y a pas de littérature s’il n’y a pas de souci de ce que les manuels de mon enfance appelaient : la forme’’ (in Entretien avec T. Djaout 1987).
Mammeri s’inscrit en faux contre l’engagement qui, dans certains pays à l’image de l’Algérie du parti unique, signifiait embrigadement inconditionnel, pensée unique et uniformisation stérilisante : ‘’Il traîne après lui des relents d’encasernement…le petit doigt sur la couture du pantalon et que je vois une seule tête. J’avoue que personnellement, à la fois par tempérament et par principe, je suis allergique à ce genre de sport. Des têtes, je pense personnellement que plus on en voit et mieux c’est…Quelle fête formidable on peut faire quand plusieurs têtes entrent dans le jeu…et quel paysage morose, aride déprimant quand il n’y a qu’une qui pense ou qui fait semblant…une qui parle, une qui dicte ce que les autres doivent dire et penser. Quand mille voix dociles bêlent à l’unisson la voix de leur maître, quel immense bêlement bien sûr, mais aussi quel bâillement immense !
Force est de constater que presque toujours, le terme engagement a pris chez nous un sens univoque ; il veut dire défendre par l’écrit la vérité officielle. Etrange avatar d’un concept inventé pour défendre les victimes, l’engagement a fini par consister à être du côté du prince. En tout cas, l’engagement, il vaut mieux le pratiquer que le crier (…) Comment un écrivain algérien peut-il décrire la réalité algérienne sans être par cela même engagé’’ ?
Pour Mouloud Feraoun, parlant de écrivains algériens de sa génération, il dit : « Les plus significatives de nos œuvres contiennent toutes l’essentiel de notre témoignage : on le retrouve un peu partout, discret ou véhément, toujours exprimé avec une égale fidélité et le même dessein d’émouvoir. Chacun a parlé de ce qu’il connaît, de ce qu’il a vu ou senti et, pour être sûr de dire vrai, chacun a mis dans son livre une grande part de lui-même. Mais puisque la vision reste la même sous des angles différents, des drames identiques ont été observés : drames sociaux d’où résultent le chômage et l’émigration ; drames politiques avec les luttes intestines, les brimades administratives ou l’inhumaine opposition des races ; ceux enfin de l’ignorance, qui sont aussi cruels que les autres et auxquels on voudrait imputer l’origine de tous nos mots.
L’écrivain ayant dénoncé la faim comme un mal profond mais guérissable qu’il importait vite de soigner a désiré faire connaître le malade, non établir des ordonnances ou proposer des remèdes(…) Nous sommes des intellectuels issus d’un monde à part et nous possédons la culture française. Notre paradoxe- ou notre drame, comme l’on dit communément- est fort compréhensible. Attachés par toutes les fibres de notre âme à une société figée, ignorante et misérable, en marge du siècle nouveau, nous avons la claire conscience de ce qui nous manque et le devoir de le réclamer. L’aspect revendicatif de notre œuvre n’a donc rien de surprenant. Ce qui peut surprendre et rassurer à la fois, c’est cette absence de passion qui marque presque toujours nos propos » (in‘’L’anniversaire’’).
Le cas de Kateb Yacine est un peu différent. Ayant pris conscience des limites de l’impact de l’écrit dans une société analphabète, il se redéploiera d’une façon résolue sur le terrain du théâtre lequel, pense-t-il, établit un lien charnel entre l’auteur et le spectateur. Son expérience dans le domaine a, de l’avis de tout le monde, été concluante. En tout cas, la mission de la littérature telle que la conçoit Kateb- dans sa version écrite ou dans son expression sur les planches- demeure l’éveil des consciences. Sans pouvoir faire l’impasse sur le souci de l’esthétique- le chef-d’œuvre ‘’Nedjma’’ est à ce sujet un exemple extraordinaire de réussite littéraire-elle fait partie des instruments de la libération et de la désaliénation des peuples.
« Je tente toujours de communiquer quelque chose qui n’est pas communicable, et d’expliquer quelque chose qui n’est pas explicable », disait Franz Kafka.
Quels sont les motivations et les mobiles intimes qui font que le lecteur s’approche de l’incommunicable et apprivoise l’inexplicable ? Dans un monde de plus en plus happé par le désordre entropique, l’angoisse existentielle et la dissolution des repères traditionnels, l’écrivain et le lecteur sont condamnés quelque part à faire jonction et cause commune dans un élan instinctif de conservation.

Amar Naït Messaoud
Iguerifri]@yahoo.fr