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Extrait de nouvelle

Sur les traces d’Isabelle

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«J’arrange volontiers ma vie comme un roman ; les moindres désaccords me choquent… »

Nerval (Lettres à Aurélia)
Entre les denses buissons où un chat ne s’aviserait pas d’entrer, sur les hauteurs de Toudja, entre Ibaouchène et Tagamount, Massi part avec la bénédiction du saint Sidi Ali Amechdal à la recherche d’une silhouette, d’une forme dont il n’a pas idée, d’une comète peut-être, appelée Isabelle. Il a entendu, par le passé qu’elle a poétiquement foulé les grains incandescents des sables d’El Oued, humé les fragrances des salines de Annaba et fini ses douces heures africaines dans les eaux inamicales de Aïn Sefra. Cependant, une légende persistante situe ses derniers mouvements sous les falaises d’Adrar Aghbalou après avoir parcouru le chemin montueux en partant de la Réunion (Oued Ghir). Depuis qu’il a eu vent de ces bribes historiques, Massi est pris par la bougeotte et il a exploré les moindres recoins depuis la banlieue de Bougie jusqu’à Oued Dass en passant par Boulimat et Timri n’Tguerfa. Que savait-il d’Isabelle, alias Si Mahmoud, pour s’en éprendre comme par amour platonique ?
Massi voit, dans son esprit, se confondre et se fondre l’antique source d’Aghbalou, l’aqueduc romain de Toudja et l’image angélique d’Isabelle. Depuis les premières heures de la matinée, il marchait à travers bois et clairières, sur d’abrupts raidillons, par des chemins qu’Isabelle est censée avoir pris. La sueur dégoulinant de ses tempes et l’effort qui le faisait ahaner lui paraissaient provenir d’une autre personne ; lui, il ne ressentait rien, il marchait ; mieux, il pressait le pas et reluquait les dépressions et les valons où Isabelle pouvait se trouver.
Incorrigible que ce Massi ! Après avoir passé plus de deux années à vainement chercher Aurélia sur les plages d’Aokas et de Melbou, le voilà dans une quête effrénée à vouloir saisir l’image fuyante d’Isabelle et happer sa frêle silhouette. Des bribes de phrases écrites par Nerval au sujet d’Aurélia résonnent encore dans sa tête :’’ ma passion s’entoure de beaucoup de poésie et d’originalité ; j’arrange volontiers ma vie comme un roman, les moindres désaccords me choquent…’’. Tout en pressant gauchement le pas, Massi a l’intime sensation qu’il fait plutôt du surplace. Arrivé à cette petite place de Tala Oudrar, il fait une pause bien méritée. Des enfants de Tirdiouine lui apportent une bouteille d’eau pour se désaltérer. Mais, il ne comprend pas leur étonnement lorsqu’ils voulurent savoir comment et pourquoi il s’est donné tant de peine de traverser les bois et les buissons depuis Oued Ghir jusqu’ici. Il salua le petit groupe de marmots et en prit affectueusement congé.
Massi poursuit tranquillement son chemin. La descente du versant qui donne sur la mer n’exige de lui comme effort que de retenir son corps en arrière pour éviter de dégringoler. Là il se rappelle ces phrases musicales d’Isabelle, mieux, il les lit de l’intérieur :’’C’est le grand arrêt du retour, l’arrêt subit des impressions qui, depuis trois mois, se succédaient tyranniques, en un torrent débordé…A l’horizon, des lointains de montagnes à peine distinctes, diaphanes…Il est des coins de pays qui semblent échapper à la tyrannie du temps, et qui se conservent presque intacts :ceux-là seuls peuvent rendre aux âmes les plus lasses le frisson et l’ivresse qu’elles croyaient perdus à jamais.’’
Il marmonnait ses phrases et d’autres aussi succulentes qu’il avait apprises dans ‘’Mes Journaliers’’ ou dans ‘’Notes de route’’. A partir de Ighil n’Tzizoua, il prend le sentier épousant la crête jusqu’à Oumadène. Debout, Massi voit se télescoper dans sa tête les fabuleuses images des dunes de sables qu’il a puisées dans les textes d’Isabelle, les métaphores prégnantes de Nouara chantant Djerdjer et la féerie indicible qu’il a devant les yeux : une mer étale ponctuée par le bout de terre qu’est l’île Pisan, Adrar Ou Fernou ciselé sur son flanc ouest par Ighzer Tifilkouthine.
Descendu sur la grande route, Massi tombe face à face avec Samia, son ancienne camarade de classe qui l’avait initié à Baudelaire et Mallarmé bien avant qu’elle lui passe les plus belles pages d’Isabelle Eberhardt disposées dans un classeur. Samia lui dit maintenant que le passage d’Isabelle par Toudja est une simple légende, mais qu’il serait toujours doux d’en parler comme si cela a réellement existé.
Quant à Aurélia, fougueusement sortie de la tête de Nerval, il serait toujours apaisant de lire les lettres qui lui étaient destinées sur le sommet de Adrar Ou Fernou, face aux embruns revigorants de la mer.
Massi, voyant s’effondrer une de ses anciennes certitudes par laquelle il situait Isabelle entre Bougie et Toudja, remit son destin entre les mains de Samia qui lui a promis de lui raconter d’autres histoires, véridiques celles-ci, et lui a proposé de construire ensemble une bibliothèque où seraient classés tous les carnets d’Isabelle et les lettres d’Aurélia.

A.N.M.