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Á nous les livres !

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Le monde de la lecture étant ce qu’il est, c’est-à-dire réduit à la portion congrue et trop fuyant pour être ramené à des statistiques fiables, nous serions bien embarrassés de deviner l’écho qu’ont pu avoir jusqu’à ce jour les pages culturelles des journaux traitant de la production littéraire. Un ami ayant officié dans une telle rubrique de journal, se posait franchement la question de savoir si les fiches de lectures, les ‘’coups de foudre’’ des rédacteurs et les simples annonces de parution pouvaient susciter inclination ou, pour les plus optimistes, engouement, pour les ouvrages présentés.
Malgré la pertinence indiscutable de la question, les invitations à la lecture sont un devoir- nous dirions presque moral- pour une institution culturelle qu’est le journal. Car, on l’oublie paradoxalement souvent, un journal est d’abord un produit culturel ; il l’est par la langue dans laquelle il s’exprime, par le style rédactionnel qui l’anime et par la mise en forme de l’information qui était- à l’état brut- de simples faits disparates ayant lieu dans des points éloignés les uns des autres.
Sur le plan strictement littéraire, l’histoire a enregistré le feuilleton qui se publiait dans la presse quotidienne ou hebdomadaire au 19e siècle. ‘’Le Mercure de France’’ et ‘’Le Figaro’’ ont connu leurs heures de gloires en la matière ; Balzac, Alphonse Daudet, Guy de Maupassant y ont marqué leur passage. Le ‘’J’accuse’’ de Zola sur les colonnes de ‘’L’Aurore’’ a propulsé ce dernier d’une façon fulgurante dans l’arène de la presse qui compte.
Dans un pays où le niveau scolaire a rétrogradé d’une manière inquiétante, le rythme et le volume de la lecture ne peuvent déroger à la règle générale d’un tassement des valeurs culturelles et des connaissances générales.
La presse culturelle- dont le volume est réduit à la portion congrue- est, en tout cas, censée participer un tant soit peu à l’effort de réhabilitation de l’acte de lecture. Il s’agit de faire partager aux lecteurs- happés par les soucis quotidiens de la vie qui se font de plus en plus pesants et par des moyens de distraction qui offrent plus de spectacle et d’attractivité- le goût d’une certaine manière de penser, d’une phrase bien dite, d’une parabole magiquement énoncée, d’une strophe à la musicalité saisissante, d’un monde de rêves qui ne demande que la bonne volonté des hommes pour …tenter de se réaliser, et enfin, d’un savoir qui doit accompagner l’homme du 21e siècle.
Nous serions bien trop ambitieux et gauchement pédants si nous considérions que nous pouvons changer le monde par les livres ou par la présentation de leur contenu. L’ambition d’une page culturelle de journal ou d’une revue littéraire est surtout de contribuer d’abord à neutraliser, autant que faire se peut, l’ennui ; oui, l’ennui que Baudelaire écrit avec un ‘’E’’ majuscule, car, dit-il, ‘’Quoiqu’il ne pousse ni grands gestes ni grands cris, il ferait de la terre un débris, et dans un bâillement, avalerait le monde’’. Il est réellement à plaindre celui qui n’a pas goûté aux succulentes phrases de Feraoun, aux images poétiques de Mammeri, au culte de la raison de Voltaire, aux tableaux surréels de Rimbaud, aux scènes berbères d’Ahmed Sefrioui, au rêves et à la rage de vivre d’Anna Gréki, au monde féerique d’Isabelle Eberhardt, aux cris de révolte de Bachir Hadj Ali, au monde oppressé de Camus et de Kafka, à la correspondance échangée entre May Ziada et Gibrane Khalil Gibrane- lettres aux ailes accrochées à l’empyrée des âmes distinguées- ; pauvre est également celui qui n’a pas pu ou su lire dans le livre, car c’en est un, d’Aït Menguellet, Slimane Azem, Mohand Ouyahia et Ben Mohamed.
Car, on l’oublie souvent, la littérature ne se limite pas aux livres ; nous vivons avec et nous en faisons chaque jour. Un vers ‘’lâché’’ par inadvertance par grand-mère, un apologue illustrant une harangue dans l’assemblée de village ou une maxime par laquelle un adulte a voulu nous donner la leçon, ce sont d’authentiques morceaux littéraires.
Cependant, l’on ne peut disconvenir que dans le monde trop preste dans lequel nous évoluons, la littérature, c’est d’abord et indiscutablement le livre. Il est notre compagnon là où nous nous rendons. Il ne peut être remplacé par aucun autre moyen de loisir (TV, cinéma, multimédia). Car, plus qu’un loisir, le livre est un monde enfermé dans quelques feuilles ; c’est un ensemble de sensations, d’expériences et de visions que nos semblables- après des nuits blanches et angoissées- ont bien voulu mettre entre nos mains. A nous d’en tirer profit et de nous approprier le fruit de la réflexion, des rêves, du chagrin et des espoirs des autres. Ce serait, peut-être, une manière, bien à nous, de réécrire le livre et de le faire nôtre.
André Maurois, en parlant des livres, écrit : « Ils sont toujours des amis fidèles. Je dirai même que je les ai souvent trouvés plus brillants et plus sages que leurs auteurs. Un écrivain met dans ses ouvrages le meilleur de lui-même. On peut interroger sans fin le mystère du livre. En outre, cette amitié sera partagée, sans jalousie, par des millions d’êtres, en tous pays. Balzac, Dickens, Tolstoï, Cervantès, Goethe, Dante, Melville nouent des liens merveilleux entre les hommes que tout semble séparer.
Le livre est un moyen de dépassement. Aucun homme n’a assez d’expériences personnelles pour bien comprendre les autres, ni pour bien se comprendre lui-même. Nous nous sentons tous solitaires dans ce monde immense et fermé. Nous en souffrons ; nous sommes choqués par l’injustice des choses et des difficultés de la vie. Les livres nous apprennent que d’autres, plus grands que nous, ont souffert et ont cherché comme nous (…) Un soir consacré à la lecture des grands livres est pour l’esprit ce qu’un séjour en montagne est pour le corps (…) Le théâtre de Garcia Lorca m’aura plus appris sur l’âme secrète de l’Espagne que vingt voyages faits en touriste ».
Nous pouvons en dire autant de l’œuvre d’Ibn Khaldoun sans laquelle l’historiographie serait bien en peine de récolter les moindres informations sur les Beni Hilal. On serait bien embarrassé d’étoffer un reportage sur le Caire qui dirait mieux ou plus que ce qu’a écrit Naguib Mahfoud. La tentative serait vaine de pouvoir décrire l’âme kabyle- au bout d’un séjour limité dans cette contrée- mieux que la fait Mouloud Feraoun dans la ‘’Terre et le sang’’.
Le retour à la lecture sera considéré comme un signe d’éveil culturel, un signe de bonne santé de notre jeunesse et un acte civilisationnel majeur dans un monde qui prend de plus en plus les contours d’un village planétaire où les sociétés analphabètes, coupés de l’héritage culturel local et universel, n’auront pas le droit de cité. L’enjeu est considérable ; le livre fait partie des voies de salut.

A.N.M.