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Travaux d’inventaire du patrimoine littéraire algérien

Une mémoire culturelle à sauvegarder et à promouvoir

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Publiée aux éditions Karthala en 1984, la recherche de J. Déjeux a essayé d’embrasser le vaste domaine littéraire maghrébin en évitant toute forme d’extrait d’ordre anthologique. Elle s’est limitée- mais sur plus de 400 pages- à l’investigation bio-bibliographique sur les écrivains du Maghreb s’exprimant en langue française. L’auteur s’est servi d’un outil de références assez étendu, sources écrites ou orales, qui lui ont permis de mener à bien le premier travail exhaustif de recension dans ce domaine.
Jean Déjeux ne s’est pas contenté de relever les écrivains au sens strict du terme (auteurs de romans, nouvelles ou poésies), mais il a étendu son domaine d’investigation aux auteurs ayant écrit des ouvrages politiques, religieux ou didactiques et qui font naturellement partie du paysage culturel maghrébin (Aït Ahmed, Mahfoud Kaddache, Mohamed Harbi, Sadek Hadjeras, Monseigneur Duval, Ahmed Boumendjel,…).

L’inventaire du patrimoine littéraire algérien devient une nécessité absolue dans une situation où la production prend des proportions importantes et dans la perspective de lui faire subir le filtre de la critique littéraire, seul à même de créer une certaine ‘’décantation’’ dans un domaine gagné par l’amateurisme et parfois même par une certaine médiocrité.
La recension s’impose également lorsqu’il s’agit d’un patrimoine oral qui n’a pas encore pu accéder aux avantages de l’édition écrite.
Dans les pays occidentaux où la tradition littéraire est bien établie depuis des siècles, il est souvent procédé à des inventaires réguliers des œuvres de l’esprit et de leurs auteurs. En France, en Angleterre et en Allemagne, des encyclopédies et des almanachs ont accompagné la production littéraire d’une façon instantanée ou, le plus souvent, après les grandes décantations des idées et des œuvres réalisées par les organes de la critique (universités, revues littéraires) et …le travail du temps.
Après avoir pendant longtemps figuré dans les répertoires des gens célèbres (hommes d’Etat, hommes de science, musiciens,…), les écrivains ont eu de plus en plus droit à des brochures spécifiques évoluant en véritables dictionnaires presque complets.
L’un des derniers ouvrages de qualité connus dans l’univers francophone est sans aucun doute celui réalisé par les éditions ‘’Robert’’ sous le titre simple mais fort ambitieux : ‘’Dictionnaire des littératures de langue française’’, en plusieurs volumes totalisant 2637 pages de grand format. Publié en 1986 sous la conduite de Jean-Pierre de Beaumarchais , Daniel Couty et Alain Rey, cet ouvrage a choisi la méthode de classification la plus classique- ordre alphabétique des auteurs et des principales œuvres- en l’enrichissant de pertinentes et sobres analyses critiques.
Les technologies de la communication moderne ont permis de faire un bond qualitatif en ‘’démocratisant’’ l’accès à l’information par le moyen de l’informatique devenue à la portée d’un grand nombre de personnes à travers le monde. Ainsi, les mêmes éditions ‘’Robert’’ ont élaboré un Cd-rom portant sur le même sujet.
Pour ce qui est de la littérature algérienne, le travail d’inventaire n’a commencé à se faire qu’au début des années 1980 avec le rassemblement des notes biographiques et bibliographiques réalisées par Jean Déjeux.
Pourtant, de louables tentatives à caractère didactique ont été réalisées au cours des années soixante aboutissant à des ouvrages qui font la part belle aux extraits d’auteurs ; la biographie de ces derniers étant réduite à la portion congrue par une espèce d’inexplicable ‘’pudeur’’. Il est tout à fait vrai que les auteurs eux-mêmes ont été trop discrets quant aux faits relatifs à leur vie personnelle.

Espoir et parole

C’est ce que nous retrouvons quelque peu dans l’ouvrage de Denise Barrat intitulé ‘’Espoir et parole’’ publié en 1963 chez Seghers. C’est un recueil de textes poétiques d’auteurs algériens sorti une année après l’indépendance. Subdivisé en thèmes (réalité guerre, torture, prison, souvenir, liberté), ce livre de 253 pages ne réserve à la vie des auteurs que quelques mots formant généralement une ligne. Mais, par rapport à l’époque où le travail fut réalisé c’était déjà une avancée notable que de voir réunis dans un même opuscule des poèmes d’auteurs algériens qui étaient écrasés par l’anonymat ou même l’interdiction inhérents au système colonial.
Un autre célèbre ouvrage parut aux éditions ‘’Hachette’’ en 1965 sous le titre ‘’Anthologie maghrébine’’. Réalisée par le Centre pédagogique maghrébin, cette anthologie se positionne sciemment dans une perspective spatio-temporelle assez originale, mais très pertinente. Il s’agit de l’espace maghrébin en tant que terreau culturel commun y compris dans sa diversité et du repère Temps qui s’enfonce dans l’Antiquité bérbéro-romaine et qui remonte jusqu’aux écrits modernes. Sur 190 pages, se déroulent des extraits de Tertullien, Saint Augustin, l’Émir Abdelkader, Si Muh U M’hand, Averroès, Ibn Khaldoun, Léon l’Africain, Jean Amrouche, Mouloud Feraoun, Driss Chraïbi, Rachad Hamzaoui et des anonymes.
‘’Par-delà les langages, par-delà les confessions, à travers les siècles, des valeurs, des attitudes, une forme même se retrouvent, au fil des œuvres, avec les modulations inhérentes à la nature et au talent des hommes’’, écrivent les auteurs de l’anthologie. ‘’Un lien s’est renoué entre la tradition et le devenir, qui nous permet de confronter les éléments d’une littérature originale, observatrice et minutieuse, mais aussi déchaînée, hallucinée, passionnée et palpitante ; d’une littérature qui nous apparaît à la fois très proche de la sensation instinctive, liée à la terre comme tout ce qui sort de l’Afrique, et en même temps très savante dans ses formes, par l’intensité de ses images et par l’usage des mots. C’est cette permanence que nous trouverons en filigrane dans les extraits cités ici qui constitue l’originalité propre de la littérature maghrébine’’.
Avec ‘’Le Dictionnaire des auteurs maghrébins de langue française’’ de Jean Déjeux, professeur à la Sorbonne et à l’INALCO, la tendance à la recherche exhaustive des auteurs et des œuvres trouva incontestablement sa rampe de lancement. Publiée aux éditions Karthala en 1984, la recherche de J. Déjeux a essayé d’embrasser le vaste domaine littéraire maghrébin en évitant toute forme d’extrait d’ordre anthologique. Elle s’est limitée- mais sur plus de 400 pages- à l’investigation bio-bibliographique sur les écrivains du Maghreb s’exprimant en langue française. L’auteur s’est servi d’un outil de références assez étendu, sources écrites ou orales, qui lui ont permis de mener à bien le premier travail exhaustif de recension dans ce domaine.
Jean Déjeux ne s’est pas contenté de relever les écrivains au sens strict du terme (auteurs de romans, nouvelles ou poésies), mais il a étendu son domaine d’investigation aux auteurs ayant écrit des ouvrages politiques, religieux ou didactiques et qui font naturellement partie du paysage culturel maghrébin (Aït Ahmed, Mahfoud Kaddache, Mohamed Harbi, Sadek Hadjeras, Monseigneur Duval, Ahmed Boumendjel,…).
C’est à un véritable travail de fourmi que s’était livré Jean Déjeux pour faire connaître le patrimoine littéraire maghrébin dans le monde à partir de notices biographiques assez renseignées et des éléments bibliographiques très détaillés. Publié en 1984, l’ouvrage a arrêté ses recensions aux publications de 1982.
L’auteur participera, en 1987, à la réalisation d’un autre ouvrage publié aux éditions Nathan : ‘’Anthologie du roman maghrébin’’ avec Germaine Memmi, professeur à l’université de Paris-VII. C’est une petite anthologie de 191 pages qui privilégie le texte par rapport aux notices biographiques lesquelles sont sobres et ramassées.

Elargissement du champ de recherche

D’autres travaux, qui ont connu des fortunes diverses, ont été réalisés dans ce domaine précis de l’inventaire du patrimoine littéraire algérien ou maghrébin.
Christiane Achour, de l’université d’Alger, s’est beaucoup intéressée aux productions littéraires algériennes et elle a produit un travail formidable sur les femmes écrivains. Cependant, dans le domaine de l’inventaire exhaustif des œuvres et des auteurs, c’est bien le nouvel ouvrage de Achour Cheurfi qui fera date. Publié sous le titre ‘’Écrivains algériens, Dictionnaire biographique’’, le travail de Cheurfi s’inspire visiblement de l’héritage de Jean Déjeux tout en y apportant des nouveautés évidentes liées à l’ambiance culturelle dans laquelle a évolué notre auteur.
Ayant déjà publié en 1996, aux éditions Dahleb, ‘’Mémoire algérienne. Le dictionnaire biographique’’ (900 pages), Cheurfi est un poète et un nouvelliste qui est passé par l’école des Sciences politiques et de l’Information. Né dans la wilaya de Mila en 1955, il s’est distingué comme journaliste culturel à El Moudjahid.
Le nouveau répertoire de Achour Cheurfi est d’abord intéressant par le caractère récent de l’information qui y est contenue. Depuis l’ouvrage de Jean Déjeux cité plus haut (1984), aucun autre travail n’est venu combler ce ‘’blanc’’ d’information de production littéraire dans un pays où la presse et les magazines littéraires n’existent pas. Ensuite, le nouveau dictionnaire rassemble tous les écrivains algériens d’expression française, arabe ou berbère. Nous retrouvons même des notices sur Benguitoun, Aït Menguellet, feu Abderrahmane Mahmoudi, Sidi Chikh et Youcef Oulefqi C’est là une innovation de poids par rapport à l’idée que l’on se fait habituellement de la littérature. ‘’Les poètes populaires, du moins les plus grands, comme les plus célèbres auteurs-interprètes, trouvent naturellement leur place ici du fait que d’une part l’oralité dispose d’un poids non négligeable et connaît même une certaine vitalité et que d’autre part les problèmes liés à l’édition ne semblent pas connaître, malgré une évolution certaine, de bonds significatifs. Le livre d’une façon générale et la littérature de manière particulière, ne constituent pas encore une industrie, ce qui, forcément, limite leur rayonnement social’’, écrit Achour Cheurfi dans son liminaire.
Véritable instrument pratique pour tous ceux que le métier ou la passion des lettres amènent à citer ou à connaître les auteurs algériens ou bien encore à mener des recherches sur leurs ouvrages, le ‘’Dictionnaire biographique des auteurs algériens’’ constitue une véritable avancée dans la connaissance approfondie de notre patrimoine littéraire et culturel.

Amar Naït Messaoud
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