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Dérive coupable ?

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Le projet d’ordonnance fixant les règles générales relatives à l’enseignement dans les établissements privés d’éducation et d’enseignement adopté, mercredi dernier par le Conseil du gouvernement, est vécu par les promoteurs de ce genre d’enseignement comme un couperet qui vient mettre fin à une expérience exaltante et combien indispensable dans l’étape actuelle où tous les regards — celui des acteurs économiques en quête d’encadrement efficient et celui aussi de toute la société assoiffée des grandes valeurs culturelles et éducatives — se trouvent braqués sur l’institution scolaire dans laquelle le pays et toute la société voient une véritable planche de salut.Des questions d’une déroutante simplicité — et qui n’échappent nullement à nos décideurs politiques — s’imposent à l’esprit devant une gestion qui s’apparente à une stupide politique de fait accompli : si l’école privée doit s’aligner rigoureusement sur les programmes du ministère de l’Education qui “sévissent” dans l’école publique et si, de surcroît, ces programmes doivent être enseignés en arabe, quelle serait la raison d’être de l’école privée ? Convenons que c’est une façon qui ne souffre aucune équivoque de signifier à ces établissements leur fermeture pure et simple.Le message aurait été sans doute bien nuancé et mieux perçu si les pouvoirs publics avaient pour souci de soumettre ces écoles à un cahier des charges qui définirait les conditions matérielles et financières (fiscalité, déclarations sociales, conditions d’hygiène et de sécurité) liées à l’exercice de telles activités ainsi que le respect des grands axes des programmes tracés par le ministère de l’Education en termes de concordance avec les différents niveaux scolaires. Il serait tout simplement inimaginable que ledit ministère projette de soumettre la didactique et la pédagogie des écoles privées aux desiderata de quelques fonctionnaires qui ont “fait leur preuve” dans l’école publique sinistrée (la sentence de feu Boudiaf n’est pas du tout exagérée).Car, que l’on se pose maintenant la vraie et dérangeante question, celle qui constitue l’essence même de la problématique de l’école privée algérienne : si l’école publique avait les vertus d’une école moderne ouverte sur l’économie et l’universalité, si ses diplômés pouvaient s’insérer fièrement dans les nouveaux circuits économiques dominés par les nouvelles sciences et les technologies de pointe, quels sont ces Algériens — généralement de classe moyenne — qui feraient de drastiques sacrifices sur leur train de vie pour envoyer leurs enfants dans des établissements privés ?L’idéal serait la réhabilitation de l’école publique algérienne dans ses fonctions d’éducation et de formation, et cela dans l’acceptation la plus large des termes. Au moment où le capital national montre des disponibilités à l’investissement productif et dans une phase où les hautes autorités du pays appellent de leurs vœux les investisseurs étrangers à fructifier leurs capitaux en Algérie, l’école algérienne n’a rien fait pour accompagner ce mouvement inéluctable de l’histoire sociale et économique du pays. Pis, on continue à prodiguer les programmes quasi liturgiques, concoctés par les conservateurs des années 1980 : hégémonie des programmes religieux, récitation mécanique des versets coraniques, vision apocalyptique de la vie avec tous ses corollaires comportementaux à la limite de la schizophrénie, présentation imbue d’une idéologie rétrograde de l’histoire et de la géographie, méthodologie inadaptée pour l’enseignement des sciences et des mathématiques, volume horaire réduit en peau de chagrin pour les langues étrangères… et la liste est trop longue. L’école algérienne forme des chômeurs en puissance, dans le meilleur des cas, et de dangereux prosélytes dans les pires situations.Le traitement du dossier lié à l’école privée mérite certainement des méthodes moins expéditives et surtout un regard critique et novateur sur l’école publique de façon à rester en phase avec la marche du monde moderne et les défis qu’il ne cesse de lancer à des pays pleins d’énergie et de potentialités comme l’Algérie. Toute autre démarche relèvera, à n’en pas douter, d’une dérive coupable.

Amar Naït Messaoud