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Ramadhan et les dérives de la gestion du culte

Lorsque le zèle et la bigoterie font bon ménage

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A quelques détails près, pratiquement chaque mois de Ramadhan voit revenir les mêmes comportements et les mêmes angoisses élisant domicile dans les “superstructures’’ ou les instances religieuses que sont le ministère du Culte et les mosquées

Cette année, ce sont les prières de Tarawih qui ont fait l’objet d’une instruction du ministère dans le sens de leur “allégement’’. De même, une prière spécifique au courant salafiste vient d’être officiellement tolérée dans les mosquées par le département de Ghulamallah.
Comme l’a plaisamment rappelé une caricature de presse publiée la semaine passée,  » aucun non jeuneur n’a encore été signalé jusqu’à présent  » (observation faite par un policier en faction). En effet, les ‘’incidents’’ de l’année passée où des non jeuneurs ont été arrêtés par des policiers et conduits devant le procureur à Aïn El Hammam et à Ighzer Amokrane demeurent un épisode peu honorable pour le tant vanté régime républicain. C’est, disons-le tout net, le régime des libertés individuelles consacré par la Constitution qui est remis en cause par de telles pratiques.
L’on se demande pourquoi les pouvoirs publics se démènent-ils à apporter de l’eau au moulin du courant intégriste de façon à faire presque cause commune. N’a-t-on pas encore tiré la leçon de l’extrémisme religieux qui en est arrivé à imposer une guerre aux Algériens pendant presque deux décennies ?
De toute façon, l’on comprend de moins en moins les pratiques et arguments développés par le ministère des Affaire religieuses dans ce dossier si sensible des libertés individuelles. Depuis le fameux inventaire des lieux de cultes chrétiens réclamé par ce département en 2005- et derrière lequel se cachait déjà une intention claire de ‘’réprimer’’ les conversions présumées massives des Algériens au christianisme-, le ministère n’a pas cessé de s’encombrer de lois tendant à codifier la pratique du culte musulman, à mettre des commissions pour réguler la pratique des cultes non musulmans et à “mettre fin à l’anarchie des fatwas’’ d’importation ou de d’inspiration étrangère.
Comme on ne manque pas de le constater, certaines décisions sont venues trop tardivement, c’est-à-dire après que notre jeunesse, via des émissaires orientaux et des émissions de télévision intégristes, eut été engluée dans une nouvelle “métaphysique’’ qui lui fait renier ses origines et les valeurs ancestrales de la société au point de déchirer la cellule familiale dans ce qu’elle a de plus précieux. Outre les chaînes satellitaires intégristes, la jeunesse algérienne subit aussi le matraquage des hebdos arabophones en couleur qui mêlent la libido avec une mystique à l’emporte-pièce. Sur ces points et sur bien d’autres encore, la réaction des autorités algériennes est souvent tardive, voire parfois inexistante. Dans la foulée, les responsables des Affaires religieuses semblent avoir les “pinceaux mêlés’’ en délirant, au cours de ces dernières années, sur une hypothétique campagne d’évangélisation qui viserait spécialement la Kabylie.
Désormais, la pratique d’un culte autre que musulman (apprécions les contorsions sibyllines du style) est codifiée par le décret 07-158 du 27 mai 2007 qui prévoit l’installation d’une ‘’Commission nationale des cultes’’. Cette dernière comporte des représentants de la Défense nationale, de l’Intérieur et des Collectivités locales, des Affaires étrangères, de la DGSN, de Commandement de la gendarmerie nationale et de la Commission consultative des droits de l’Homme. Ici, comme on le constate, l’on a tendance à avoir affaire plus à une question de sécurité de l’État qu’à la pratique du culte. Le chargé de communication des Affaires religieuses avait déjà justifie ces mesures par la  » multiplication des actes de prosélytisme menés par des étrangers entrés en Algérie en tant que touristes ou journalistes « .
Là où certains pays ou organisations internationales voient une volonté de limitation de la liberté religieuse en Algérie, le ministère des Waqfs voit le  » comblement d’un vide juridique  » de façon à  » veiller à l’ordre public (sic) et protéger la communauté étrangère de confession chrétienne (…) lors des manifestations religieuses. Il ne s’agit pas de textes de répression « . Par ingénue déduction, la communauté algérienne de confession chrétienne- et elle existe, de l’aveu même du ministre du Culte- n’est pas concernée par de telles dispositions. On tombe à pic en contradiction avec l’intitulé du décret qui parle des cultes non musulmans sans préciser de nationalité. Il faut dire que la gestion des pratiques religieuses a été décriée par le courant démocratique au courant de la décennie 1990. Tout à fait au début de l’ouverture politique, des partis et personnalités se réclamant de la démocratie avaient lancé le débat sur la laïcité. Mais, c’était compter sans les pesanteurs et les retards historiques qui ont obéré les chances de l’éclosion d’un vrai débat, et surtout sans les manœuvres scélérates qui préparaient le courant intégriste à la gestion des affaires du pays. À la veille du référendum sur la Charte sur la paix et la réconciliation nationale, M.Mohamed Mechati, ancien militant nationaliste et membre du groupe des 22, a lancé un appel solennel et pathétique par voie de presse à l’adresse des intellectuels algériens pour faire aboutir le principe de la séparation du religieux et du politique dans la vie publique nationale.  » Le fait d’ériger l’islam en religion d’État est une aberration, une erreur monumentale qui, pratiquement, assure le droit à celui qui est au pouvoir d’user et d’abuser en bonne conscience. L’islam ne doit pas être la religion de l’État. Il ne peut pas être la religion de l’État « , déclare Mohamed Mechati, ajoutant : ‘’il n’a pas suffi au pouvoir d’utiliser les mosquées et tous les médias de l’État en exclusivité ; il a fait ressusciter les zaouïas, il en a même créé de nouvelles avec le budget de l’État pour les besoins de sa politique’’. Que représentent- sur la scène politique, culturelle et médiatique- les intellectuels auxquels s’adresse solennellement cet appel ? L’intelligentsia algérienne au sein de la société n’a pas bénéficié des conditions historiques qui en feraient un salutaire contre-pouvoir éclairé une interface et un espace d’intermédiation. La frange des intellectuels a été laminée : les purges de la révolution, la prise du pouvoir par la force dès l’indépendance par une caste, la dérive rentière installée par les recettes pétrolières- la trahison des clercs est une notion connue depuis longtemps-et, in fine, la liquidation physique qui a ciblé dans les années 1990, les porteurs de modernité politique et culturelle.

Amar Naït Messaoud