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Brahim Tazaghart, écrivain

«La rencontre de Matoub avec Aït Ahmed…»

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Brahim Tazaghart est militant du Mouvement culturel berbère (MCB) depuis sa tendre jeunesse. Il est également l’un des plus prolifiques écrivains-romanciers en langue amazighe. Il a connu et côtoyé le Rebelle surtout dans les années 90.

La Dépêche de Kabylie : Pouvez-vous évoquer le rôle joué par Matoub Lounès lors du rassemblement historique du 25 juin 1990 à Alger ?
Brahim Tazaghart :
Matoub Lounès, comme Ait Menguellet d’ailleurs qui a animé un gala de mobilisation au stade d’Akbou, avait participé grandement à la réussite du rassemblement historique du 25 janvier 1990, rassemblement qui a arraché la décision combien importante de l’ouverture de l’institut de langue et de culture amazighes de Tizi Ouzou. Matoub Lounès avait pris part à la préparation du rassemblement, mais il était surtout à la tête de la délégation qui a remis le rapport de synthèse du deuxième séminaire du MCB tenu en 1989 au président de l’APN. En le lui déposant sur la table, il lui a lancé: «Lisez-le si vous avez le temps». Devant l’entrée de l’assemblée, Matoub était en larmes, bouleversé de voir autant de monde ! Lui qui a toujours lutté dans la difficulté, avec quelques rares incorrigibles, voyait devant ses yeux se réaliser le rêve d’un peuple debout. C’était vraiment impressionnant : plus de sept cent mille personnes, dans une discipline exemplaire faisaient irruption sur la nouvelle scène politique ouverte avec les événements d’octobre dont il était l’une des victimes. Alger a repris espoir ce jour-là, l’Algérie avec. Il faut rappeler que quelques temps avant, les islamistes avaient fait une démonstration de force qui affichait un désir fort d’hégémonie politique. Le rassemblement du 25 janvier a rééquilibré les rapports de forces. Matoub était, ce jour-là entre ciel et terre, élevé par les bras des manifestants comme un étendard qu’il est devenu.

Vous étiez présent lors de la rencontre entre Aït Ahmed et Matoub. Pouvez-vous nous en parler avec des détails ?
Lounès Matoub a voulu fortement rencontrer Hocine Ait Ahmed, se réconcilier avec l’un des pères fondateurs de l’Etat algérien moderne qu’il avait critiqué sévèrement suite à la rencontre de Londres qui l’avait réuni avec Ahmed Ben Bella. Lounès Matoub ne savait pas que la rencontre devait inclure Mohammed Boudiaf qui, d’après des témoignages, s’est rétracté à la dernière minute. L’initiative était de regrouper l’opposition et de proposer une alternative à la dictature. Matoub ne le savait pas à l’époque des faits, il avait travaillé son texte sur la base d’analyses de quelques faiseurs d’opinions locaux hostiles à la démarche d’Ait Ahmed. Pour ce faire, il avait demandé à Djamel Zenati de lui organiser la rencontre via Nait Djoudi qui était alors responsable du FFS. La rencontre a eu lieu au siège du FFS à El Biar. Je me souviens que Matoub est rentré dans le bureau de Si Lhocine en compagnie de Zenati, puis Nait Djoudi est venu nous chercher, Foudil, Mourad Assam et moi. Ait Ahmed était constamment à son téléphone, puisque nous étions à la veille de la marche contre la loi répressive sur l’arabisation imposée par Ahmed Ouyahia. Au bureau de Hocine Ait Ahmed, nous avons pris quelques photos et curieusement, seule la photo de Matoub avec Ait Ahmed est sortie. Lounès était pris d’un fou rire en nous disant : «Vous savez pourquoi ? Parce que moi j’ai un cœur net et pas vous !» Puis il s’est mis à parler et à planifier l’accueil de Hocine Ait Ahmed à Taourirt Moussa ; il voulait l’inviter et l’honorer chez lui. Il respectait profondément Ait Ahmed, il disait de lui : «Si l’Hocine est un homme grand, allusion à sa taille!» Il avait toujours ce sens de l’humour même lorsqu’il est sérieux.

Qu’en est-il du gala grandiose animé par Matoub au stade de Tazmalt et dont vous étiez l’un des principaux organisateurs ?
Le gala de Tazmalt est venu après les événements qu’a connus la célébration du 20 avril 1990 à Oued Aissi, à Tizi Ouzou, où Lounès Matoub avait catégoriquement refusé de partager la scène avec Ferhat Mehenni. Il était encore sous le choc de la campagne menée par le RCD contre le rassemblement historique du 25 janvier 1990. Monté en premier, Lounès a annoncé sa décision de ne pas prendre part au gala, avançant ses motifs, chose qui a provoqué un grand mouvement de foule qui a conduit à l’annulation du gala. Suite à cela, il fallait replacer Matoub et le remettre au milieu de ses admirateurs. Tazmalt, dont la politique était structurée autour du MCB, était la ville idéale. Toute la population, surtout la jeunesse a pris part à l’organisation de l’événement. Le gala était grandiose, impressionnant. Il est descendu de la 505 d’Abdelkader Guidjou, paix à son âme, accompagné de Zenati et Ba Ahcene, son fidèle ami et garde du corps. Nous avions trouvé de grandes difficultés à le conduire vers la scène. Les gens étaient déchaînés, ils voulaient le voir de près, le toucher ! Il était déjà un mythe de son vivant. Un homme entier, sans calcul, d’une franchise déconcertante. A un moment du gala, face à l’agitation d’un groupe d’ultra du RCD, je lui ai demandé, entre deux chansons, de calmer la foule. Il m’a souri et s’est retourné en s’adressant à un stade archi comble : «ԑecra deg wallen-nsen», avant d’entamer la chanson : «À dda Mohand Uferhat». Du coup, il a balayé toute voix discordante, gagnant entièrement une foule en délire. Il ne connaissait pas les demi-mesures ! A la fin du gala, rejoignant les vestiaires, un jeune téléguidé lui a jeté un caillou. Matoub ne s’en est pas aperçu, mais le jeune a failli être lynché par la foule. Il n’a dû son salut qu’à l’intervention énergique du service d’ordre. Présenté devant Lounès, celui-ci lui déclara : «On ne m’a pas tué avec des balles, toi avec un caillou tu crois pouvoir me faire mal!» avant de demander aux éléments du service d’ordre de le lâcher sans lui faire de mal. Mais lui, il avait mal, le geste était douloureux à supporter ! Win iwehhan, am win iwten !

Après son assassinat en 1998, la place qu’occupait Matoub dans le combat amazigh et dans le combat démocratique a-t-elle pu être comblée ?
Il y a des hommes irremplaçables. Ils sont nés pour assumer un destin unique et partir. Matoub est de cette race d’homme. Il a brisé toutes les barrières mentales ou de frontières, dynamité tous les tabous paralysants d’une société avide de liberté. D’autres hommes viendront marquer l’histoire, mais pas de la même façon, c’est la règle du monde.

Un dernier mot ?
J’aurais aimé qu’il soit présent pour voir l’étendard amazigh envahir toutes les villes d’Algérie et d’Afrique du Nord. Il aurait été heureux et fier du rétablissement du cours de l’histoire. Ce peuple pacifique, uni, libre l’aurait ému, fasciné par sa maturité. A la fin, je dis : «Paix à sa noble âme. Que le combat continue».
Entretien réalisé par Aomar Mohellebi