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Tensions sociales, contre-performances économiques et perspectives de réformes politiques

Les heures incertaines de la démocratie

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Les tensions cumulées enregistrées sur le front social depuis quelques mois traduisent inéluctablement les dommageables tergiversations qui grèvent de leur poids les choix économiques du pays. Ce qui est supposé être des réformes allant dans le sens de plus de rationalité et de mouvement d’investissements via une politique offensive de création d’entreprises s’est limité à des investissements publics- infrastructures et équipements-permis par les recettes pétrolières. Ces investissements sont sans doute nécessaires mais loin d’être suffisants. Entre-temps, la logique de la croissance démographique fait de l’Algérie un pays fort des ses 36 millions d’habitants avec plus de 70 % de jeunes. Le chômage, officiellement estimé à 10,2 %, lorsqu’il est décrypté dans ses détail, touche plus de 25 % de jeunes. De même, sur le marché du travail, arrivent chaque année, des dizaines de milliers de diplômés universitaires qui n’arrivent pas à s’insérer dans le peu performant tissu économique du pays.

Par Amar Naït Messaoud:

Le déficit de formation d’une autre catégorie de jeunes fait d’eux presque des marginalisés à vie. Quelques-uns pourront activer dans l’informel selon leurs possibilités ou quelques solidarités familiales.
Aux grandes incertitudes qui pèsent sur l’économie et sur les perspectives de promotion sociale des populations, se sont logiquement greffés les remises en cause du système politique lequel, dialectiquement, se trouve être le pendant obligé d’un système économique à la recherche de ses marques.
La remise en cause de l’ordre politique bénéficie, d’une part, d’un capital de contestation qui ne s’est pas éteint depuis octobre 1988- hormis le reflux de la période du terrorisme-, et d’autre part, de circonstances exceptionnelles à l’échelle régionale du monde arabe depuis le début de l’année 2010. Le climat de contestation et de révolte populaires ayant entraîné la chute de régimes autocrates en Tunisie et en Égypte, et tendant à gagner d’autres contrées à l’exemple du Yémen, de la Libye et de Bahreïn, n’est pas sans provoquer des ondes de choc touchant imparablement la société algérienne.
Cependant, les initiatives lancées jusqu’à présent pour faire valoir les libertés politiques n’arrivent pas encore à s’harmoniser ni, à plus forte raison, à épouser les vraies préoccupations sociales. Elles semblent pécher par un certain ‘’élitisme’’ qui les expose à toutes formes de déchirements, de récupérations et même comportements fantasques.

Sous-développement politique

Malgré d’énormes retards qui grèvent la culture politique dans notre pays, l’on ne peut, cependant, nier que l’ouverture du champ politique initié après les événements d’octobre 1988 a pu, malgré les limites et les inattendus avatars de l’entreprise, faire consacrer, ne serait-ce que dans la culture ambiante et dans certaines professions de foi, la distinction entre responsable administratif et responsable élu. Car, il faut bien le reconnaître aujourd’hui, sous le régime du parti unique, la confusion des rôles et des genres-malgré quelques inaccessibles subtilités que les textes de référence politique se piquaient de faire valoir- le personnel administratif désigné et le personnel supposé élu par les populations étaient tout bonnement honnis. Ils étaient le symbole de la gestion tyrannique et clientéliste du pays. Pour les responsables administratifs, le devoir d’allégeance, l’opacité de recrutement et les voies impénétrables d’évolution de carrière furent les règles éthiques et déontologiques en vigueur. Quant aux responsables déclarés élus, tous les Algériens se souviennent des coteries, des lobbyings et d’un certain esprit féodal qui présidaient aux parodies d’élections. L’arriération politique-due à plusieurs facteurs dont l’analphabétisme et la prise de pouvoir par la force au lendemain de l’Indépendance- ainsi que la rente pétrolière ont longtemps entretenu cette situation de sous-développement politique et de paresse économique du pays.
Ce qui est considéré- dans les théories politiques et sociales connues depuis J.J.Rousseau- comme ‘’contrat social’’ devant lier gouvernants et gouvernés pour un équilibre général de la société où le commandement ne signifierait pas atteinte aux libertés et où la liberté ne remettrait pas en cause l’ordre et la discipline, se trouve dans le cas des pays libérés du joug colonial à partir des années 1960 faussé d’avance. Ce ne fut, dans le meilleur des cas, qu’une belle utopie politique dont se gargarisaient des cercles restreints de l’opposition clandestine.
Le postulat du contrat social, par lequel l’individu passe de l’état de nature à l’état civil, entraîne logiquement que la société ne puisse être légitimement fondée que sur les deux principes de liberté et d’égalité. Le souveraineté appartenant au peuple, il revient à ce dernier d’en déléguer l’exercice à ces représentant élus.
« Puisque aucun homme n’a une autorité naturelle sur son semblable, et puisque la force ne produit aucun droit, restent donc les conventions pour base de toute autorité légitime parmi les hommes », écrit Rousseau dans son Contrat social.
Ces conventions, dégagées sous forme de pacte, fondent la société sur le consentement des individus et substituent légitimement à la liberté naturelle la souveraineté du corps social. « Afin que la pacte social ne soit pas un vain formulaire, ajoute Rousseau, il renferme tacitement cet engagement qui seul peut donner de la force aux autres, que quiconque refusera d’obéir à la volonté générale y sera contraint par tout le corps ».
Cette volonté générale est dégagée par la voix de la majorité. «Il n’est pas toujours nécessaire qu’elle soit unanime, mais il est nécessaire que toutes les voix soient comptées », précise l’auteur du Contrat social.
L’intermède historique que vit l’Algérie depuis la fin du régime du parti unique n’a pas conduit nécessairement à l’éclaircissement des rôles des acteurs politiques, des opérateurs économiques et des représentants symboliques de la société (‘’symbolique’’ au sens positif du terme, ce qui signifie représentation idéologique et culturelle).
Il s’ensuit que, au cours de cette phase du long cheminement de la société civile vers une expression publique libre et autonome, une forme de ‘’parasitage’’ tente d’attiédir ses ardeurs et de freiner son mouvement.
Les groupes d’intérêts, les associations satellitaires, les notabilités, tous ces fatras informels, jouent parfois des rôles et disposent d’influences autrement plus importants que les organisations structurées.

Insécurité reflux des libertés et ajustement structurel

Le concept de sous-développement appliqué à un certain nombre de pays exprime le plus souvent un retard dans les structures économiques et un faible un niveau de vie des populations. Cependant, ce concept ne peut être limité à cette sphère. Ses effets sont aussi et surtout à constater dans la situation socioculturelle du pays et dans les pratiques politiques de ses gouvernants, de son élite et de ses élus. Ce qui complique et aggrave la position de l’Algérie par rapport à celle des autres pays sous-développés est incontestablement la nature des enjeux autour desquels gravitent une grande partie des acteurs politiques. La puissance de la rente pétrolière a conduit à une sorte de paralysie intellectuelle.
Le pluralisme politique introduit dans notre pays par la Constitution de février 1989 ne pouvait décidément pas régler un lourd passif fait d’hégémonie politique du FLN, de pensée unique, d’économie rentière et de dommageables retards culturels. La frénésie et l’enthousiasme ayant accompagné ce formalisme juridique-la nouvelle Constitution- furent, deux ans plus tard, mis entre parenthèse par la conjuration de tous les malheurs que l’Algérie couvait dans ses entrailles depuis des décennies. La montée des périls extrémistes et le spectre de la cessation de payement étaient les parties les plus visibles d’un monstre qui montrera de proche en proche ses dangereux tentacules. Les conséquences immédiates ont été l’arrêt des élection parlementaires en janvier 1992, la démission du président de la République, le début de la violence islamiste, le reprofilage d’une partie de la dette extérieure, le licenciement de dizaines de milliers de travailleurs des entreprises publiques, le rééchelonnement de la dette extérieure et les conditionnalités du FMI accompagnant ce genre d’opération sous le nom de PAS (plan d’ajustement structurel). Sous le règne de ce dernier, le soutien des prix des produits stratégiques fut réduit à la portion congrue (d’où une infernal libéralisation des prix), le taux de chômage atteint le 31 % de la population active et les recrutements dans la fonction publique ainsi que les salaires ont été gelés.
Devant cette boite de Pandore qui laissait répandre toutes les malédictions sur les Algériens, le premier réflexe de la population, des individus et forces engagées dans le redressement national était d’abord la survie. Survie d’un peuple et d’un pays. Parler de démocratie, de libertés et de bonne gouvernance apparaissait comme un luxe ou une coquetterie intellectuelle que l’on ne pouvait se permettre.
Après le retour relatif de la paix civil et le lancement des grands investissements publics permis par les recettes historiques en hydrocarbures, la population et la société politique ont commencé à montrer un certain frétillement pour ‘’normaliser’’ ou pacifier la relation entre gouvernants et gouvernés.
Hormis l’élection présidentielle qui a gardé une certaine ‘’aura’’ malgré les récriminations de l’opposition politique, le processus électoral devant consacrer l’esquisse d’un ‘’contrat social’’ en Algérie tarde à cheminer vers une efficiente maturité. Les dernières élections de 2007 (législatives et locales) n’ont pas manqué de laisser sur leurs faim tous ceux qui espéraient une participation politique des citoyens à la gestion du pays. Le faible taux de participation aux législatives- auquel s’est greffée l’adoption d’un traitement salarial de faveur pour les députés- a même contribué à discréditer quelque part le travail parlementaire
Y a t-il meilleur indice de la réussite d’un projet politique que l’adhésion ou l’indifférence qu’il aura suscités auprès des premiers concernés, à savoir les citoyens-électeurs ? Et puis, à quoi servirait une représentation du peuple-basée sur la représentativité- si la participation se limite à accorder son blanc-seing à toutes les décisions de l’exécutif ou, dans les cas les plus extrêmes, à ne contester les textes soumis à examen par le gouvernement que sur quelques articles subsidiaires qui remettent rarement en cause l’idée fondamentale ?

Défiance légendaire

Le traitement qu’a subi la semaine dernière le texte du projet de loi sur le nouveau code communal constitue sans doute une exception qui a ses raisons. D’abord, la majorité des élus APC appartiennent aux trois partis de l’Alliance présidentielle. De ce fait, les députés de ce ‘’conglomérat’’ ont tout fait pour procurer de nouvelles prérogatives à leurs maires qui les libéreraient de la ‘’camisole’’ de l’administration. Ensuite, le vent de rumeurs qui souffle ces derniers jours sur l’Hémicycle- forte probabilité de dissolution de l’APN à côté d’autres ‘’initiatives’’ politiques attendues de Bouteflika- semble conférer une combativité tardive et surfaite aux députés, une sorte de ‘’baroud d’honneur’’.
Depuis longtemps, les citoyens-électeurs n’arrivent pas à donner un quelconque crédit à cette noble institution qu’est l’Assemblée populaire nationale. Cette confiance est d’autant plus frêle et vacillante qu’elle ne se voit pas confortée par un quelconque bilan des législatures passées. Car, il faut bien qu’un jour les vérités soient dites et que gouvernants et gouvernés se regardent droit dans les yeux : la logique voudrait qu’on accorde sa confiance à l’institution d’abord avant de l’accorder aux partis se proposant à y siéger. Et il semble que sur ce point, la non prise en charge complète des prérogatives constitutionnelles de l’Assemblée par les élus qui la composent et le déficit en communication qui jette un voile opaque sur les bilans de la législature ne sont pas faits pour rassurer complètement les citoyens/électeurs sur le rôle et l’efficacité de l’Assemblée, pierre angulaire de l’édifice institutionnel d’un pays qui a pour ambition de donner des fondements solides à la démocratie naissante.
Est-on fondé à blâmer ou vouer aux gémonies ceux qui seraient tentés, comme en mai 2007, de faire acte de démission devant le devoir électoral ? La logique et la raison voudraient qu’ils soient rassurés sur l’efficacité de l’acte de voter et sur son importance dans la vie institutionnelle, économique et sociale du pays.
En outre, la crédibilité de l’assemblée législative ne peut faire l’économie de la présentation de bilans réguliers de cette instance. On saura sans doute à l’occasion que les séances des questions au gouvernement manquent d’à-propos et de punch, que la procédure d’auto-saisine dans des dossiers capitaux de la vie de la nation ne sont pas utilisés et que le procédé de médiatisation des débats en plénière par la télévision tel qu’il est conçu est souvent contre-productif du fait qu’il se transforme en plaidoyer pro domo face aux électeurs des chaumières algériennes.
Même si des élections législatives anticipées venaient à être décidées par le président de la République, il serait pour le moins difficile de rompre avec le climat de défiance qui caractérise la relation des deux assemblées parlementaires avec la population. Il faudra sans doute d’autres initiatives politiques plus hardies pour espérer fertiliser et promouvoir cette relation.
Au niveau de la superstructure politique de l’État, des propositions et des idées allant dans le sens d’une meilleure répartition des pouvoirs et dans le sens aussi de la modernisation de la relation gouvernants/gouvernés sont parfois émises ou contenues dans d’autres mesures sans que leur prolongement sur le terrain puisse se réaliser concrètement. La volonté du pouvoir politique que l’Algérie soit dotée d’une administration forte, efficace et décentralisée, pouvant se mettre au diapason des nouveaux enjeux induits par la démographie du pays, la mise en œuvre du Schéma national de l’aménagement du territoire et l’insertion de l’économie algérienne dans le marché mondial avec les coûts les moins préjudiciables possible pour la société et l’État a été déjà exprimée par le président de la République lors de l’audition, l’année dernière, du ministre de l’intérieur et des Collectivités locales

Quid du projet démocratique ?

Néanmoins, de tels vœux ne peuvent avoir de résonance particulière auprès de citoyens happés par les difficultés quotidiennes d’une vie de plus en plus chère. Pareilles projections, dénuées de la volonté politique d’asseoir la bonne gouvernance, ne sont pas destinées à avoir un quelconque impact le rythme ou le niveau de vie des populations. Il y a même des indices qui invitent les citoyens à plus de pessimisme lorsqu’ils constatent que, depuis les élections locales de novembre 2007, leurs communes sont toujours prises en otage par les luttes homériques interminables entre élus ou entre ces derniers et une partie du pouvoir exécutif.. Retrait de confiance, blocage des délibérations, poursuite de la gestion opaque des affaires de la collectivités,…etc.
Plus globalement, les nouveaux défis posés par les réformes de l’État et de l’économie du pays mettent d’une manière franche sur la table les questions de la gestion des territoires et de la gouvernance locale. Au niveau de l’administration centrale (ministère de l’Intérieur, Chefferie du gouvernement, présidence de la République), des initiatives de modernisation de l’administration et de la gestion des affaires de la collectivité ont été ébauchées. Certaines ont même eu un début d’application. Mais, des revirements sont aussitôt constatés suite à des changements dans les rapports de force dans la sphère du pouvoir politique.
À l’occasion d’un débat, organisé il y a trois ans, sur les rôles et missions du wali en tant que premier représentant de l’État, premier magistrat de sa province, mais aussi agent de développement, la problématique de la décentralisation a naturellement refait surface aussi bien dans ses aspects institutionnels que dans ses aspects territoriaux. Le monopole de la décision et l’arrogance dans le comportement des représentants de l’État neutralisent toutes les énergies susceptibles de faire la jonction avec la société et la communauté pour une vision plus harmonieuse, plus intégrée et plus participative du développement. C’est tout le projet démocratique qui risque d’être pris en otage avec des comportements en décalage total avec les aspirations de la société et les exigences de la modernité.

A. N. M.
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