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Le système d’enseignement et de la formation à la culture citoyenne

L’école et la vie : vases peu communicants

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Dans les limites autorisées par l’optimisme de volonté l’on se prend, chaque année, à espérer que les préoccupations des Algériens inhérentes à la situation de l’école publique -censée assurer savoir, éducation et culture à nos enfants- seront prises en charge d’une façon responsable par les autorités du pays. Depuis des années, partout s’élèvent les clameurs, fusent les protestations et montent les avertissements quant au cours pitoyable, voire dangereux, pris par l’une des plus nobles institutions de la République.
Sur le plan des chiffres, l’Algérie ne peut que se gargariser de posséder une population scolaire qui représente le quart de la population du pays, soit huit millions et demi d’élèves. De même, les infrastructures éducatives ont suivi d’une façon presque régulière et proportionnelle la croissance de la population scolaire à tel point que, suite au dépeuplement de certaines bourgades et autres villages, des salles de classes ont été contraintes à la fermeture.

Par Amar Naït Messaoud

C’est un cas fort répandu dans certaines régions de Kabylie et dans quelques zones des Hauts Plateaux. L’effort de la collectivité a pourtant fait atteindre au secteur de l’Éducation le premier budget des dépenses de la nation. En agissant sur le quantitatif, les pouvoirs publics avaient, au lendemain de l’Indépendance, pour objectif de relever le défi par rapport à la nouvelle situation créée par le départ massif des cadres européens et de soustraire une grande partie de la population à l’état d’analphabétisme dans laquelle elle était enfermée. Nobles objectifs qui auraient pu, au moins dans leurs grands axes, être réalisés si l’idéologie, la politique politicienne et une économie rentière n’étaient pas venues remettre en cause les simples et limpides lois de la pédagogie et de la didactique. Il s’ensuivit une véritable prise d’otage de l’école algérienne par une caste qui a fait prévaloir beaucoup plus les enjeux idéologiques et politicards que les objectifs pédagogiques et de formation. Dès le début de l’Indépendance, de médiocres maîtres ont été ramenés d’Orient pour officier en Algérie, maîtres qui n’ont de mérite que celui de pouvoir déchiffrer quelques phrases en arabe. L’ordonnance d’avril 1976 instituant l’École fondamentale ayant ouvert la voie à la chute aux enfers de l’école algérienne, cette dernière donne l’image quasi parfaite de la décrépitude de toute la société dans ses valeurs fondamentales les plus déterminantes.
La baisse vertigineuse du niveau scolaire est un secret de Polichinelle ; elle a pu même avoir des retentissements peu flatteurs dans certaines institutions internationales chargées de l’éducation et de la culture. Les statistiques officielles nous apprennent qu’il y a plus de sept millions d’analphabètes dans le pays, soit presque l’équivalent de la population scolaire. Ce sont, que l’on se détrompe, des chiffres trop cléments par rapport à la situation d‘illettrisme sévissant même dans le milieu scolaire ou chez les personnes ayant quitté l’école trop tôt.
Le mouvement qui se libère en direction de l’institution scolaire en ce début du 21e siècle- venant des parents d’élèves, des syndicats, des associations, de la mouvance démocratique et des médias- porte sur la nécessité d’une refondation complète de l’école algérienne de façon à donner à la société les moyens d’évoluer au rythme de la mondialisation, des innovations technologiques et des défis du développement. Le nouveau concept de l’économie du savoir diffusé par les chercheurs en ressources humaines ne devrait pas rester un vain mot. La société tout entière est censée tirer la réponse à la vieille question ‘’être ou ne pas être’’ du statut, du contenu pédagogique et des moyens qu’elle aura mobilisés pour l’école.
Parallèlement aux programmes d’enseignement portant sur les matières pratiques et sanctionnées par un diplôme, d’autres enseignements de culture général s’y greffent à l’échelle du monde se donnant pour objectif de former l’homme citoyen de demain.

Sensibilisation aux défis de l’environnement

Chez nous, une opération connue sous le nom « un enfant, un arbre » a été menée depuis 2008. Les services de l’administration des forêts ont multiplié leurs efforts de sensibilisation et de vulgarisation à l’endroit de la population scolaire. Le but affiché par une telle action était d’amener les élèves d’aujourd’hui, qui deviendront dans quelques années des adultes ‘’décideurs’’ de leur destin, à intégrer la vision de l’environnement dans toutes leurs formes d’intervention dans la société et dans leurs comportements quotidiens. L’institution éducative est ainsi associée à l’effort collectif de réflexion et d’action pour la sauvegarde et la promotion de l’environnement, particulièrement celui lié aux espaces verts et à l’embellissement urbain.
Au cours de deux dernières décennies, des d’incendies répétés ont mis à mal le couvert forestier algérien. Le danger est là menaçant le Tell, seule bande verte consistante que nos ancêtres ont pu nous léguer au cours d’une histoire qui ne leur a jamais fait de cadeau. Une histoire faite de guerres et de conflits dont le terrain d’expression est presque toujours les versants forestiers et les maquis du nord du pays.
Cette forme de sensibilisation est aussi censée amener les élèves à réfléchir sur leur environnement le plus immédiat, à savoir surtout les milieux urbains qui étouffent sous la pression du béton, prennent un aspect fuyant et vertigineux sous la couleur ocre des vents de sables qui atteignent même la côte et, enfin, manquent visiblement de lieux ombragés où se rejoindraient le souci d’esthétique et la volonté d’offrir aux populations des aires de repos et de détente. Tout cette vision et cette recherche du vert et de l’ombre ont, en milieu urbain ou dans les milieux ouverts dégarnis qu’il s’agit de réhabiliter en tant qu’espaces forestiers (bosquets, jardins publics, arbres d’alignement), pour dénominateur commun la culture de l’arbre.
L’expérience menée avec les élèves a montré un certain engouement pour une telle coopération qui fait que ce sont souvent ces enfants qui prennent de nouvelles initiatives sur les lieux qu’il faut planter et les espèces d’arbres qu’il y a lieu de choisir.
C’est une opération qui est appelée à se renouveler à chaque début de campagne de reboisement. Elle est décidée conjointement par le ministère de l’Éducation et celui de l’Agriculture et du développement rural. Aux actions physiques menées sur le terrain, ce sont greffées, dans plusieurs établissements, des concours pour le meilleur dessin en relation avec la thématique de l’environnement, et plus particulièrement son versant paysager. Ainsi, l’on a eu le loisir de constater que dans certaines écoles est abrité un trésor d’imagination et de générosité. Lorsque l’esprit de l’enfant n’est pas bridé par de stupides interdictions et d’autres a priori, la réflexion et l’imagination qui en ressortent débordent de clairvoyance et de lumières. Aux arbres et arbustes pris comme sujets initiaux, il est donné un prolongement par la faune et la micro-flore, le travail de l’homme dans les espaces naturels et d’autres petits détails à même de surprendre beaucoup d’adultes. Ce sont, en vérité les éléments de la biodiversité que l’on retrouve ainsi représentés ; une biodiversité sortant du bon sens des élèves, qui n’a pas eu besoin d’un savoir académique pour être dite et illustrée dans un dessin.
Les structures et les organismes ayant pour missions officielles de prendre en charge dans sa totalité la donne environnementale sont nombreuses. Cela commence au niveau du bureau d’hygiène de la commune (BHC) jusqu’au ministère de l’Environnement et de l’Aménagement du territoire, en passant par l’administration des forêts, les directions de wilaya de l’environnement, les associations écologiques, les bureaux d’études et d’autres structures intermédiaires.
L’investissement des écoles dans la grande et capitale thématique de l’environnement ne doit pas s’arrêter à cette expérience d’ « un arbre, un enfant ». Pour qu’elle puisse acquérir un caractère plus étendu et plus efficace, l’expérience devrait se prolonger sur d’autres thèmes à l’image de la pollution du milieu urbain, de la lutte contre la désertification, de la protection des ressources hydriques (barrages, retenus, sources résurgentes, ruisseaux,…). Des sorties sur le terrain avec les services concernés seront un plus qui aidera les jeunes à mieux appréhender les problématiques de l’environnement et à pouvoir les intégrer correctement dans le cursus scolaire. Les bénéfices qui en seront tirés sont multiples : l’élève d’aujourd’hui sera l’étudiant et l’universitaire de demain. Les questions environnementales lui seront d’une telle familiarité qu’il pourra en faire un sujet de recherche, trouver des solutions à des problèmes complexes et tenaces et devenir un interlocuteur privilégié des pouvoirs publics en matière de défense de l’environnement. La citoyenneté c’est aussi de prendre conscience des défis et des enjeux auxquels fait face la société et de participer à l’effort de réflexion. Et Dieu sait combien l’Algérie a besoin d’efforts de compréhension de son environnement et de la complexité des menaces qui pèsent sur lui.

Quelle ouverture sur le patrimoine et l’histoire ?

Ce qui est valable pour l’environnement, l’est sans doute davantage pour le monde de la culture. En dehors des programmes purement scolaires, l’on a du mal à dénicher une place honorable pour la culture générale dans nos écoles. Les anciennes bibliothèques scolaires qui abritaient Jules Vernes, Taha Hussein, Tawfiq El Hakim, Victor Hugo, Cervantès,…ont vécu et les lecteurs qui humaient les pages de ces livres sont aujourd’hui des cadres de la nation ou des cerveaux exerçant sous d’autres cieux. Plus complexe est encore la prédisposition des établissements à aller sur le terrain de la culture pour faire tâter aux écoliers l’effort de l’homme à construire une culture et une civilisation. La tradition culturelle dans notre pays ne destine malheureusement pas les jeunes écoliers ou universitaires à se rendre sur les sites historiques ou dans les musées dans un geste censé devenir naturel et spontané. C’est un travail long et ardu qui attend aussi bien les responsables de la Culture que le monde associatif et les établissements d’enseignement pour faire aimer les lieux de culture et d’histoire comme les musées, les sites vierges ou les points de fouilles.
La culture muséale dans notre pays n’a pas encore acquis ses véritables lettres de noblesse pour qu’elle devienne le ‘’pain quotidien’’ de nos enfants à l’école et en dehors de l’enceinte scolaire. Pour avoir assisté à une démonstration pédagogique au musée Cirta de Constantine, nous avons mesuré l’immense besoin en matière de sensibilisation des élèves pour tout ce qui a trait au domaine de l’histoire et de la culture. Le cas de l’ ‘’Association des amis du musée de Cirta’’ est ainsi à mettre en exergue particulièrement lorsqu’on sait qu’elle agit dans un environnement peu favorable à ce genre de pratique considérée par certains comme un ‘’luxe’’ ou un ‘’exotisme’’. Peut-être unique dans son genre sur le territoire national, elle mobilise souvent des adultes et des enfants autour de l’art muséal, de la préservation du patrimoine matériel et immatériel et, plus globalement, autour des valeurs de la culture, la vraie, et non celle du simple folklore et de l’apparat. Et lorsqu’on visite les rayons et les établis de ce musée, c’est l’histoire de l’Algérie- dans sa chronologie et sa diversité- qui est rendue pour nous.
L’association en question prend sur elle d’initier les élèves, dans le cadre de ce qui dénommé ‘’Ateliers juniors’’, à l’archéologie et aux moyens de préserver le patrimoine culturel national. Elle organise pour eux des ateliers et des sorties sur des sites historiques de l’Est du pays, la région d’Algérie qui compte le plus de sites et de vestiges de l’histoire ancienne du pays (antiquité berbéro-romaine, dynastie hafside, vestiges ou pièces turcs, période coloniale). Pour avoir visité à plusieurs reprises ce bel édifice planté en plein centre de la ville du Rummel, au milieu d’autres édifices publics du XIXe siècle, nous avons pris conscience de la valeur des pièces, outils, statues, mosaïques et autres objets qui y sont conservés depuis près d’un siècle. De Batna,Tébessa, Khenchela,&hellip,; des bustes, des mosaïques, des silex, des lampes, des dessins, ont été acheminés jusqu’ici pour rendre ‘’visibles’’ notre patrimoine, notre histoire et notre ‘’moi’’ national. Mais, comment rendre visible, faire percevoir le sens et la portée d’une telle accumulation et d’une telle succession d’étapes, d’efforts de l’homme et de civilisations qui ont eu pour théâtre la terre d’Algérie à des écoliers, collégiens et lycéens qui n’ont de l’histoire qu’une notion abstraite à l’aspect rébarbatif ? Comment contribuer par ces actions à former le citoyen de demain, fier de son passé riche et varié et s’intégrant sereinement dans la communauté nationale ? C’est le défi lancé par cette association dans une ambiance non seulement d’indifférence, mais, parfois, d’adversité.
«Nous n’avons reçu que deux subventions durant cinq années d’existence. Un argent dépensé essentiellement pour l’achat du matériel de bureau. Depuis, l’association s’est vu couper les vivres pour deux saisons consécutives. Si notre programme a été bien mené c’est bien grâce au dévouement et aux sacrifices des membres de l’association», affirme la directrice du musée.
Cependant, il serait sans doute malséant de se lamenter lorsque des énergies bénévoles et des compétences passionnées viennent combler, du moins en partie, les déficiences et les ‘’omissions’’ de l’école algérienne. Ces dernières sont malheureusement trop nombreuses pour qu’elles puissent être rattrapées par un simple travail de volontariat. Si seulement celui-ci pouvait bénéficier de l’aide et de l’assistance des pouvoirs publics. Pour les cours de botanique et de géologie, rares sont les établissements qui prévoient des sorties sur le terrain. Sous d’autres cieux, la première connaissance géographique est celle relative au village et à la commune où résident les élèves. En prenant connaissance des roches, de la nature du sol, des ruisseaux, des plantes et des bestioles qui composent le paysage local, l’écolier commence à se fixer dans un ‘’pays réel’’, une terre qu’il apprendra à aimer. C’est lui éviter, ainsi, la haine de soi et le complexe de l’étranger, paradis pathologiquement magnifié jusqu’au stade de l’esprit ‘’harraga’’.

Les risques sismiques à l’école

À travers le monde, l’école a été conçue de façon à ce qu’elle puisse s’insérer dans les réalités sociales de chaque pays et tous les moyens pédagogiques sont mobilisés pour y parvenir. Dans ce cas de figure, ce n’est pas un hasard que ce soient les Japonais qui sont les mieux informés sur les phénomènes sismiques et qui ont développé les moyens les plus appropriés de sensibilisation de la population et de construction parasismique.
En Algérie, et en matière d’innovation par rapport aux programmes de l’éducation traditionnelle, la prévention des risques sismiques est la deuxième expérience que le département de Benbouzid a voulu introduire dans notre système éducatif après l’enseignement des Droits de l’homme. Cela remonte à 2007, lorsque le ministre de l’Éducation annonça ce projet devant l’ambassadeur du Japon à Alger. À propos de la matière ‘’Droits de l’hommes’’, quelle enseignement peut-on en tirer depuis son introduction dans certains établissements ? Aucun bilan n’a encore été établi par les pédagogues ou par les pouvoirs publics pour connaître l’impact d’une discipline hautement citoyenne qui est censée contribuer à la formation de l’Algérien de demain. De même, l’importance de la connaissance des mécanismes géologiques qui sont à la base des tremblements de terre et les méthodes de prévention tendant à en minimiser les dégâts sur la vie humaine sont des éléments important dans la formation scientifique qui doit faire dépasser à nos écoliers l’ ‘’âge théologique’’ (selon l’expression d’Auguste Comte) où tous les phénomènes méconnus étaient ramenés à une fumeuse mystique. Cependant, d’autres matières dispensées dans nos écoliers- et qui ont une côte surestimée aussi bien chez les décideurs que chez le corps enseignant- font tout le contraire, c’est-à-dire un travail de sape qui tire l’élève vers le bas. Certains cours culpabilisent la société- face aux phénomènes naturels tels que les inondations, la sécheresse et les séismes, comme ils suintent un dogmatisme médiéval devant le droit à la différence qui est l’un des piliers de l’esprit des Droits de l’homme. L’on ne peut jouer sur les deux registres- un savoir religieux dépouillé de toute dimension scientifique et des préoccupations pédagogiques saines tendant à former un citoyen responsable- sans courir le risque de créer chez nos potaches névrose et schizophrénie. Les conséquences de ces pathologies sont présentes dans les comportements quotidiens des jeunes où la violence, le banditisme, l’extrémisme religieux, le suicide et, dernière funeste ‘’innovation’’, l’immolation par le feu.

A. N. M.
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