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Retards et avatars de la culture scientifique en Algérie

Une variante d’un insidieux analphabétisme

1968

La nouvelle tension qui prend dans À l’ère du village planétaire où les moyens de communication instantanée (web, téléphone cellulaire, satellites, paraboles,…) et le traitement numérique de la quasi-totalité des données ont investi l’université les administrations, les entreprises, les ateliers, les centres culturels et les foyers domestiques, des ‘’niches’’ et même des territoires d’analphabétisme continuent à avoir leur place dans la cartographie de beaucoup de pays du Sud. Les spécialistes qui ont parlé de la « faille numérique » entre le Nord et le Sud n’ont pas trop dramatisé la situation. Convenons que, déjà à l’échelle des connaissances enregistrées jusqu’au début des années quatre-vingt du siècle dernier, le retard était être bien consommé entre les anciennes puissances coloniales et les nouveaux pays libérés.

Le nouvel ordre économique mondial tant réclamé par ces derniers- supposant à la fois juste répartition des richesses et transferts de technologie- a été vite phagocyté par la rampante mondialisation en cours. Avec la fuite des cerveaux des pays du Sud vers l’Europe et l’Amérique du Nord, le transfert technologique semble même prendre le chemin inverse puisque les ressources humaines formées sur les maigres fonds des pays pauvres ou à peine émergents servent les laboratoires et les ateliers occidentaux.
Sur le plan des représentations culturelles et symboliques, le même fossé sépare les pays du Sud et ceux du Nord quant à l’intériorisation et à la ‘’socialisation’’ des valeurs de la culture scientifique.
La culture scientifique- avec tous ses attributs et ses exigences aussi bien académiques que culturels- s’est imposée depuis plus d’un siècle dans les pays occidentaux à l’échelon populaire et particulièrement chez les franges de la jeunesse. Le progrès scientifique ne pouvait pas se limiter à l’évolution de la technique et de la technologie, mais s’est accompagné aussi d’une révolution mentale. Dans les pays en développement, particulièrement ceux dont le système économique est bâti sur une rente (pétrole, banane, caca0, café canne à sucre,…), la frénésie de la consommation et l’impréparation structurelle à fournir les efforts nécessaires pour se mettre, sur le plan culturel, au diapason de la technologie importée installe une situation de dualité voire de véritable déchirement qui fait que les populations vivent dans les contradictions les plus flagrantes.
Certains spécialistes européens de l’islam politique ont parlé du ‘’syndrome de l’ingénieur intégriste’’ ; cela signifie une formation techniciste pure qui exclut toute forme de réflexion ou d’esprit critique.

Faux bilinguisme

Le phénomène n’est pas nouveau. La dévalorisation qui a affecté les sciences humaines et sociales remonte à la période où les matières se rapportant à ces disciplines étaient enseignées en langue française, aussi bien pour la philosophie au lycée que pour la sociologie, le droit, l’histoire, l’anthropologie culturelle, l’ethnologie ou l’économie dans les universités. Le problème a pris une ampleur considérable depuis que la plupart de ces matières ont été ‘’officiellement’’ arabisées à partir du milieu des années 1980 ; officiellement, car, dans la réalité des choses, dans les amphithéâtres de nos universités, le français se trouve mêlé à l’arabe, une cohabitation qui n’est pas toujours issue d’une ambition d’élever le niveau, de donner des horizons nouveaux aux étudiants et d’embrasser les différente facettes d’un panel de disciplines qui n’ont pas toujours l’avantage de la ‘’lisibilité’’ immédiate. Le ‘’sabir’’ en vigueur dans nos salles de classe pour expliquer la matérialisme dialectique de Marx, les concepts d’inconscient collectif, de classe sociale ou de sublimation, est plutôt dicté par la nécessité impérieuse de faire passer le message aux étudiants, par quelque moyen que ce soit, vu l’état de faux bilinguisme dans lequel ils se trouvent, situation où aucune des deux langues n’est maîtrisée.
Les étudiants en sciences humaines et sociales pataugent dans plusieurs difficultés en même temps. En tant qu’ensemble de disciplines participant à la préparation des cadres de la nation pour prendre en charge, demain, les questions économiques et sociales du pays, et en tant que domaine faisant partie de la culture de la citoyenneté et de la formation des élites, ces matières sont, à dessein, dévalorisées par les décideurs de la plupart des pays arabes. C’est, en quelque sorte une conséquence logique- voire même un axe fondamental- du travail de soumission des peuples à la volonté des princes, travail qui exige l’anéantissement de toute pensée critique et de réflexion citoyenne.
Un diagnostic critique de la situation de la culture générale- qui est censée englober les questions de l’homme moderne, qu’elles relèvent des sciences humaines ou des sciences exactes- donnerait des résultats effrayants. Que ce soit chez les populations adultes ayant quitté l’école ou chez la frange universitaires, les lacunes et les approximations ont atteint des seuils intolérables.
Où en est la culture scientifique dans notre pays dans le vaste univers de ce qu’il est convenu d’appeler la culture générale ? Quelle part lui réservent l’édition et les programmes scolaires ? Combien de revues et publications techniques sont produites par l’Algérie en sa qualité d’un des grands pays pétroliers et gaziers du monde ?
Qu’est-ce que c’est que le pétrole ? C’est quoi le gaz ? Les réponses auraient dû être évidentes pour les écoliers et les étudiants d’un pays qui vit presque exclusivement d’hydrocarbures. Les vocations économiques de certains pays consacrant des activités particulières prédominantes font que, généralement, les habitants sont plus ou moins imprégnés du climat culturel et scientifique de ces activités. On peut prendre l’exemple des sociétés traditionnelles du Maghreb où la culture des céréales, l’exploitation de l’alfa, certains métiers artisanaux comme la poterie, la vannerie, la fabrication du goudron végétal,…etc. font partie du quotidien du peuple et donnent naissance à des discussions, des légendes, des poèmes et des chants. L’ancien pilier de l’économie kabyle, à savoir la culture de l’olivier, fait partie des techniques, du savoir et de l’imaginaire de la société tout entière.
De même, les habitants de pays comme l’Argentine, l’Australie, la Nouvelle Zélande , fiers de leurs productions ovines et lainières, sont en contact permanent avec les techniques et les sciences qui régissent ces activités : zootechnie, cultures fourragères, filière agro-alimentaire du lait, traitement de laine, mégisserie,…etc. Même l’école, par ses textes de lecture, ses cours de sciences naturelles et de géographie, essaie de mettre l’élève dans l’ambiance économique, industrieuse et industrielle du pays.
L’activité d’exploration et d’exploitation pétrolière en Algérie a débuté avec la découverte des premiers puits au début des années cinquante. La production et l’exportation iront crescendo, et la nationalisation des hydrocarbures intervenue 24 février 1971 a été un moment phare de ‘’l’euphorie socialiste’’ de l’époque. L’importance de cette énergie, comme matière première servant à la fabrication de nombreux produits raffinés ne s’est jamais démentie et ce malgré des recherches continues visant à inventer et utiliser des énergies alternatives renouvelables et, probablement, plus propres que les hydrocarbures.

Déficit de curiosité scientifique

Mais, le chemin qui mène vers la substitution d’une autre source d’énergie au pétrole paraît long, en tous cas l’or noir et le gaz ont encore de beaux jours devant eux.
S’il y a un point fondamental dans la connaissance scientifique de cette matière première qui semble ne pas s’imposer à l’esprit du commun des Algériens c’est bien son caractère éphémère dans le temps. Si, par rapport à une génération, le volume de cette énergie paraît infini, la vérité la plus banale est que c’est une énergie fossile, donc non renouvelable. Son utilisation, qui a atteint un certain degré de ‘’démocratisation’’, s’est, du même coup, trop banalisée au point de ne susciter aucune interrogation particulière qui aiguiserait l’esprit de curiosité de la part des citoyens.
Une des conséquences fâcheuses de cette rente à bon marché qui nous donne le carburant, l’électricité les matières plastiques, le butane, le propane,… etc, est que l’ancienne source d’énergie, à savoir le bois, est sujette à une destruction massive par les incendies, les coupes anarchiques pour s’approvisionner en bois de construction, les pâturages dans les jeunes reboisements et autres délits ayant entraîné un grave effacement du couvert végétal sur les versants de nos collines et montagnes ; ce qui nous a conduits à vivre des phénomènes d’érosion, d’inondations et de glissements de terrains qui n’avaient jamais atteint un tel degré de gravité par le passé.
Il est connu que les populations, particulièrement celles qui ne sont pas instruites, ne sauvegardent que ce qui leur paraît immédiatement utile. Pour des questions écologiques, esthétiques et d’équilibre naturel, aucun travail de sensibilisation d’envergure n’a été fait jusqu’à présent. Même l’école ne joue pas son rôle dans ce domaine précis.
Le paradoxe est que, maintenant, le pétrole et le gaz, qui sont la source principale de nos revenus, donc de notre pain, sont allègrement ignorés par les jeunes algériens ; ignorés dans leurs aspects scientifiques et économiques. Que le problème relève de la géologie, de la chimie, de la physique, de la géographie de l’exploitation ou du marché pétrolier, l’ignorance semble être le maître des lieux. Certes, on peut relativiser le jugement quand on sait que l’exploitation pétrolière est le monopole de gens spécialisés sur une portion du territoire national qui est un peu loin des yeux ; cela ne peut pas être la même chose que l’élevage ou la production de la laine, par exemple, qui étaient des métiers populaires dont les techniques et les petits secrets pénétraient jusque dans les foyers les plus modestes. Cependant, l’industrie et la science, tout en continuant à relever de corporations et de corps de métiers très spécialisés, ont également accédé aux moyens d’information et de communication les plus pointus et les plus répandus.

Le goût des sciences au placard

L’actualité des hydrocarbures tient plus que jamais le devant de la scène médiatique. Cependant, peu de gens connaissent ce que c’est que le baril ? Il contient combien de litres ?
L’esprit d’assistanat alimenté par la rente pétrolière pendant des décennies a fait que notre attention n’est attirée que par la côte ou la bourse du baril. Aucune autre connaissance, scientifique ou d’ordre pratique, ne semble déranger notre béate quiétude.
De même, les cours de géologie des collèges et lycées n’insistent pas sur l’origine du pétrole en expliquant que cette matière est d’abord une roche huileuse qui provient de la décomposition sur des anciens fonds marins ou lagunaires, sous l’action des bactéries, des cadavres d’une multitude d’algues et d’animaux. Et, pour faire ‘’sentir’’ le facteur Temps, il faut aussi apprendre aux élèves que ce processus a commencé il y a au moins 160 millions d’années.
La distillation du pétrole qui a lieu dans des raffineries donne plusieurs produits ou sous-produits. Une grande partie de la population n’en connaît que l’essence automobile et le mazout. Et pourtant, les résultats du raffinage sont autrement plus riches : produits plastiques (vaisselle, sachets,…), produits pour peintures, pour la pharmacie, lubrifiants, hydrogène industriel, le soufre,…etc. Nous sommes déjà dans la pétrochimie, une grande branche industrielle créée par l’industrie pétrolière. La méconnaissance des hydrocarbures touche avec la même importance la branche du gaz. Combien de personnes se posent la question de savoir d’où nous vient l’énergie électrique que nous consommons sans modération ? Et combien savent qu’une partie de cette énergie nous vient des stations hydroélectriques héritées de l’administration coloniale ?
Les mots propane, butane, méthane, acétylène peuvent-ils signifier quelque chose pour les jeunes Algériens ? Nous savons que l’enseignement de la chimie au lycée reste le parent pauvre des sciences expérimentales. Souvent, dans le cours de physique/chimie, c’est la physique qui est privilégiée. Le tableau périodique des éléments de Mendéleiv est vu par une grande partie des lycéens comme une véritable corvée. Pour un pays comme l’Algérie qui a investi dans l’enseignement spécialisé pour former des cadres dans le secteur pétrolier, c’est un véritable paradoxe. Le sérieux et la rigueur ayant prévalu dans les instituts de chimie, pétrochimie et pétrole de Boumerdès n’ont pas pu rayonner ou déteindre sur les autres structures scolaires ou universitaires pour inculquer aux élèves le goût des sciences, et particulièrement celles en relation directe avec notre économie pétrolière.

Formation et sensibilisation : le parent pauvre

La formation de l’esprit scientifique peut être aussi rehaussée par les médias audiovisuels. Néanmoins, ces moyens ne jouent presque aucun rôle dans ce sens en Algérie. La télévision nationale n’est pas connue pour ses documentaires et ses analyses sur le secteur qui fait vivre toute l’Algérie. Il n’y, en toute évidence que la fameuse journée du 24 février, journée pendant laquelle la télévision d’Etat nous rabat les oreilles avec les slogans aujourd’hui périmés. Des documentaires sur l’exploration, l’exploitation, le raffinage, la pétrochimie, la connaissance des sociétés nationales et étrangères intervenant dans ce secteur, tout cela, niet ! Même si nous avons tous des proches et des amis travaillant dans les chantiers et entreprises du sud, le personnel pétrolier et gazier nous paraît comme une corporation repue et discrète parce que nous ignorons presque tout des missions et du labeur qui sont les siens.
Dans l’enseignement général, les programmes et les livres de lecture ne nous apportent presque rien en matière de ‘‘climat culturel’’ de façon à donner un prolongement didactique à la première branche de l’économie algérienne. La base de la culture scientifique chez nous est censée prendre son élan à partir de cette matière première que sont les hydrocarbures. Les derricks, les oléoducs, les gazoducs, les stations de pompage, les forages, les activités d’exploration, le commerce de l’or noir,…sont aussi censés être des objets et des opérations qui nous soient familiers. Tel n’est pas le cas, et il y a loin de la coupe aux lèvres.
Le ministre de l’Éducation avait lancé au milieu des années 2000, l’idée consistant à concevoir des cours de prévention des risques sismiques aux élèves de l’école algérienne, et, ce, avec la collaboration du Japon, pays connu pour la fréquence de ses séismes et pour les méthodes de prévention qu’il a développés pour limiter les dégâts occasionnés par ce sinistre. Il est vrai qu’au cours des vingt dernières années, les écoliers, collégiens et lycéens algériens ont eu à vivre, dans différents points du territoire national, des scènes parfois dramatiques succédant à des tremblements de terre de plus ou moins grande intensité. Les stigmates et conséquences de ces douloureux phénomènes naturels sont encore visibles sur certains édifices et infrastructures, mais surtout au sein de familles qui n’arrivent pas encore à se remettre d’un événement d’une exceptionnelle puissance qui leur a fait perdre leurs biens meubles et immeubles et parfois de chers proches. À travers le monde, l’école a été conçue pour s’insérer dans les réalités sociales de chaque pays et tous les moyens didactiques sont mobilisés pour y parvenir. Dans ce cas de figure, ce n’est pas un hasard que ce soient les Japonais qui sont les mieux informés sur les phénomènes sismiques et qui ont développé les moyens les plus appropriés de sensibilisation de la population et de construction parasismique.
Incontestablement, l’importance de la connaissance des mécanismes géologiques qui sont à la base des tremblements de terre et les méthodes de prévention tendant à en minimiser les dégâts sur la vie humaine sont des éléments important dans la formation scientifique qui doit faire dépasser à nos écolier l’ ‘’âge théologique’’ (selon l’expression d’Auguste Comte) où tous les phénomènes méconnus étaient ramenés à une fumeuse mystique faisant intervenir une ‘’volonté divine’’ de punir une partie de ses créatures ! Cependant, d’autres matières dispensées à nos écoliers- et qui ont une côte surestimée aussi bien chez les décideurs que chez le corps enseignant- font tout le contraire, c’est-à-dire un travail de sape qui tire l’élève vers le bas. Les cours d’éducation islamique, les leçons d’histoire et même les modules de langue arabe ont fini par émousser l’esprit critique des élèves, en ce sens qu’ils développent souvent un discours suranné qui consacre la fatalité-pis que cela, ils culpabilisent la société- face aux phénomènes naturels tels que les inondations, la sécheresse et les séismes.
L’on ne peut impunément jouer sur les deux registres- un savoir religieux approximatif dépouillé de toute dimension scientifique et des préoccupations pédagogiques saines tendant à former un citoyen responsable- sans courir le risque de créer chez nos potaches névrose et schizophrénie.

Amar Naït Messaoud
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