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La jeunesse algérienne entre harraga, violence sociale et émeutes

Les heures fastes du désordre social

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Tous les mouvements de réformes annoncés ou enclenchés par les autorités du pays, toutes les gesticulations politiques qui les sous-tendent au sein ou à l’extérieur du sérail, donnent l’inquiétante impression de continuer à prendre pour une ‘’quantité négligeable’’ la jeunesse de ce pays, c’est-à-dire la proportion démographiquement la plus importante de la population algérienne, soit plus de 70 %.

Les consultations menées pendant l’été 2011 par l’équipe de Abdelkader Bensalah pour donner corps à des projets de lois allant dans le sens des réformes politiques annoncées par le président Bouteflika en avril 2011 ont été conduites avec un personnel souvent vieillissant et situé à l’intérieur même du périmètre du sérail politique traditionnel. Ni l’opposition démocratique ni les organisations autonomes de la jeunesse ou des étudiants n’ont été intégrées à ce ballet dont l’ambition première affichée était d’opérer des consultations politiques profondes pour des réformes tendues vers un mieux-être démocratique. C’est à peine si l’on est affecté par un certain étonnement, vu que la tradition politique dans notre pays a longtemps évacué la donne de la jeunesse dans sa réalité la plus complexe. En lieu et place d’une vision prospective et rationnelle de notre potentiel jeunesse- de façon à lui réserver une place de choix dans la décision politique, économique, sociale et culturelle-, les pratiques de gouvernement en usage depuis l’Indépendance du pays ont préféré user d’écrans de fumée, d’organisations faire-valoir et d’autres entourloupettes à même de laisser à la marge la frange de la jeunesse. Il se trouve que, non seulement cette jeunesse a été laissée à la marge, mais elle a été poussée dans ses derniers retranchements du fait du rehaussement de son importance démographique, du recul incessant des perspectives de promotion sociale et des nouveaux moyens de communication qui ont permis aux jeunes algériens de prendre connaissance du développement économique et social des autres jeunesses du monde. N’est-ce pas un inexplicable paradoxe que, au moment même où le pays faisait ses meilleures recettes dans l’exportation des hydrocarbures (150 dollars le baril de pétrole en août 2008), le phénomène de l’émigration clandestine ait atteint ses sommets avec le nombre de personnes installées sur la rive sud de l’Europe et le nombre de jeunes naufragées dans la Méditerranée ? Le phénomène a pris une dimension telle que le mot harraga s’internationalisera, englobant les autres contingents issus des autres pays d’Afrique. Les guillemets entourant le mot harraga ont sauté depuis l’année 2010 lorsque le dictionnaire Larousse de langue française a adopté définitivement ce bel algérianisme que ne s’aviserait à introduire dans son texte aucun dictionnaire de langue arabe puritain, bien que le mot ait pour origine le verbe ‘’hreg’’ (brûler). C’est un des signes du caractère figé de la réflexion sous nos latitudes. On se laisse à être pris en charge même dans la production linguistique censée refléter notre réalité sociale. Et pourtant, le mot harraga a été forgé dans une douleur sans égal par des jeunes Algériens que la dure réalité du pays a poussés hors des rivages du pays et de la raison.
Le Larousse donne cette définition : « Harraga : nom masculin pluriel (mot arabe signifiant « ceux qui brulent [leurs papiers] » : en Algérie, jeunes adultes que l’absence de perspectives d’avenir pousse à fuir leur pays par tous les moyens possibles (une embarcation de fortune, par exemple) ».

Une force saine transformée en énergie explosive

Il serait tout à fait insensé de continuer à monter des projets et à inscrire des programmes de développement à des coûts faramineux- se calculant en milliards de dollars- sans qu’on daigne aborder les nouveaux enjeux charriés par l’évolution rapide des besoins de la jeunesse algérienne et les écueils qui se dressent sur son chemin l’empêchant de s’épanouir et de vivre librement dans un pays aux immenses ressources. Ressources mal gérées ou perverties par un système qui n’avait- sous le règne de l’unicité de la pensée et de l’économie administrée – de compte à rendre qu’à…lui-même. Outre les ressources naturelles avérées- dont la seule qui soit mise en exergue jusqu’à ce jour est l’énergie fossile-, le pays recèle cette ressource humaine qui a pour nom la jeunesse. Cette ressource reste en friche, voire à la marge, tant qu’elle n’est pas prise en considération d’une façon sérieuse et rationnelle dans la stratégie de développement du pays. Les programmes sectoriels de plusieurs ministères ont intégré au cours de ces dernières années la donne des besoins de la jeunesse ; cependant, la cohérence et la durabilité des actions prévues ne sont pas véritablement garanties. Il y a même quelque part amalgame entre, d’une part, les programmes sociaux du gouvernement- pilotés par exemple par le ministère de la Solidarité- et destinés à atténuer, seulement atténuer, les difficultés et l’angoisse générées par le chômage et la mal-vie, et, d’autre part, les projets d’investissements dans lesquelles s’impliquent les entreprises pour créer des richesses et des emplois. Cette confusion se prolonge dans les chiffres de l’emploi donnés par le ministère de la Solidarité et par les discours et explications des officiels promptement répercutés par la presse. Incontestablement, au-delà des chiffres (vrais, approximatifs ou carrément utopiques) qui voudraient établir une certaine ‘’prouesse’’ de la gestion du dossier de la jeunesse, les faits et les drames dans lesquels évoluent cette frange majoritaire de la société demeurent têtus. Ils ne semblent être sensibles à aucune atténuation chiffrée. Ces drames ont pour noms : violence sociale, banditisme, suicide, harga, tentation intégriste, analphabétisme (dans un monde de plus en plus numérisé), chômage, esprit nihiliste,… Une grave question ne manque pas, à ce niveau, de se poser avec acuité : comment a-t-on pu faire pour transformer une énergie juvénile, fougueuse et prometteuse, en un boulet, explosif, que la société traîne nonchalamment et que les pouvoirs publics se contentent d’inscrire sur les tablettes de chimériques projets de développement ? Jusqu’au début des années 2 000, l’Algérie était considérée plutôt comme zone de transit pour l’émigration clandestine africaine que véritable ‘’acteur’’ en la matière. Il se trouve que, en quelques années, notre pays est en passe de rivaliser dans ce domaine avec les pays du tiers-monde les plus enfoncés dans la misère. Cette exportation d’une jeunesse poussée dans ses derniers retranchements et mise en situation de loques humaines n’a probablement pas d’équivalent dans l’histoire sociale de l’Algérie. Y a t-il un signe plus révélateur de l’échec d’une politique sensée servir la frange la plus importante de la population algérienne représentant presque 70% de celle-ci ? A l’échelle des anciennes colonies et du continent africain en particulier, les analystes parlent crûment de l’échec des indépendances.

S’exiler ou naufrager avec, le ‘’soutien’’ de l’État

L’on se souvient du séminaire organisée en 2008 par le ministère de la Solidarité nationale dédié à l’émigration clandestine. Est-ce là l’institution la plus indiquée pour réfléchir sur ce phénomène de société et lui apporter les solutions idoines ? Quoi qu’il en soit, il est heureux qu’une partie officielle ayant compétence de pouvoirs publics manifeste de l’intérêt à ce qui est devenu la réalité la plus symptomatique de l’état de déréliction humaine dans lequel se trouve plongée une importante frange de la jeunesse algérienne en ce début du 3e millénaire. Cependant, faire face à ce phénomène massif et inscrit dans la durée relève d’une action d’envergure engageant tous les secteurs-clefs de la politique algérienne de développement (industrie, PME/PMI, agriculture,…), loin de l’émotion ou du pathétisme conjoncturel, dussent-ils se manifester dans un séminaire officiel. Sans chercher à obtenir de fiables statistiques ni de plus amples informations sur les organisations réticulées qui jouent le rôle de ‘’bureau de main-d’œuvre’’ en matière d’émigration clandestine, l’initiative du département de la Solidarité a certainement permis aux participants au séminaire d’échanger les informations disponibles sur le nouveau drame qui frappe la société et qui, ironie du sort, a même pu profiter des produits des crédits soutenus par le Trésor public-barques de pêche-pour faire prendre le large, avec le ‘’soutien de l’État’’, à des jeunes désemparés. La presse, après avoir régulièrement rapporté les mésaventures de ces candidats à l’exil, parle d’une ‘’affaire d’État’’ ou d’une affaire politique dès lors qu’une structure officielle s’est saisie du dossier. La vérité est qu’elle l’était dès le départ, c’est-à-dire dès le moment où un seul algérien en arrive à mettre sa vie en péril pour quitter ce qu’il considère comme l’enfer afin de rejoindre un hypothétique paradis supposé planté sur la rive d’en face. Que de drames familiaux ce genre de rêve fou a pu charrier ! On en est arrivé à voir se créer de façon informelle des associations des parents de disparus ‘’harragas’’ qui se donnent pour objectif d’interpeller les autorités du pays sur le sort de leurs enfants qui ont embarqué par une nuit sans étoiles, à partir d’un anonyme cap ou d’une discrète calanque, vers une destination que seuls le vent et les courants marins auront décidée, même si le GPS-dernière technologie qui permet de quitter son pays…sans naviguer à vue-peut en corriger parfois les angles. Plus qu’une affaire d’État, un épisode vécu en 2008 a fait de ce phénomène une affaire diplomatique du fait que des parents de harragas capturés et supposés être détenus en Tunisie ont manifesté à Alger pour pousser les autorités algériennes à faire pression sur les autorités tunisiennes afin de révéler le lieu de détention des jeunes Algériens. Les experts- sociologues, économistes, psychologues,…- et tous ceux qui ont l’occasion de plancher sur un tel sujet n’ont pas manqué au-delà des angles de vue propres à leurs métiers respectifs, de faire converger leurs griefs au mode d’organisation de la société en d’autres termes, à l’État, en parlant crûment de faillite d’un système. Faillite économique qui, à l’ombre de la rente, a pu introniser l’injustice sociale, la corruption et la bureaucratie comme règle de conduite ; faillite morale, culturelle et intellectuelle qui a dangereusement discrédité et avili les valeurs de l’école et mis au placard l’éducation esthétique et artistique conduisant les jeunes algériens à la haine de soi et ne voir le paradis que sous les latitudes européennes.

Produit des graines du désespoir semées depuis 1962

Sachant que le processus de descente aux enfers de la jeunesse algérienne ne date pas d’aujourd’hui ni de la dernière décennie, le pays entier- société et gouvernants-est, en matière de prise en charge de sa jeunesse, en train de récolter ce que ses pouvoirs successifs ont semé depuis près d’un demi-siècle. Outre l’aisance financière su pays, un autre paradoxe surgit dès qu’on s’avise à examiner le dossier de la jeunesse : les structures et les institutions conçues pour le secteur de la jeunesse n’ont jamais manqué en Algérie. Néanmoins, plus on fouine dans les arcanes de cette méga-bureaucratie, plus on se résout à considérer que ce sont souvent des corps inertes et désincarnés, en tous cas loin de se mettre au diapason d’une jeunesse travaillée au corps par les frustrations devant un monde, lointain et proche à la fois, où la vie grouille de moult exubérances, brille de mille feux et chante joie et alacrité. Mais, c’est un monde qui ne s’est pas fait ex nihilo. Notre école n’a pas su donner les clefs qui permettent d’accéder au savoir qui a fondé les sociétés occidentales. On en arrive même à oublier qu’avant d’être des société de consommation, elles sont d’abord des sociétés de production. Le pouvoir politique a eu largement à reconnaître, au cours de ces dernières années, la dimension dramatique et l’enjeu politico-social du phénomène de l’émigration clandestine tout en prenant acte de la signification d’un tel suicide collectif qui remet en cause bien des certitudes. Les difficultés de la transition économique ont décidément charrié des pertes de repères sociaux et culturels au point que la jeunesse algérienne se livre en offrande aux immensités océanes. En évaluant à sa juste ampleur un tel mouvement de déchéance, le pouvoir algérien a sans aucun doute senti le poids de la responsabilité morale et politique laquelle, si elle n’est pas tout de suite sollicitée et mise en branle, risque de discréditer pour longtemps les décideurs de la maison Algérie et de compromettre définitivement les chances d’une reprise en main de la situation. Loin de prendre conscience d’une donnée qui est réellement plus un atout qu’un handicap, les responsables qui se sont succédé à la tête du pays ont, le moins qu’on puisse dire, péché par manque d’attention, dans les différents programmes et dans la stratégie globale de développement du pays, à l’endroit de la jeunesse. Toutes les politiques et les initiatives qui auraient dû valoriser cette fougueuse énergie et l’enraciner dans les réalités culturelles et économiques de notre pays ont manifestement manqué de visibilité et de pertinence. Comme le constatent d’éminents analystes, tous les errements du populisme politique et de l’économie rentière ont eu pour principale victime la jeunesse de ce pays. L’illustration de cette déconvenue par la multiplication infernale des cas de harragas en pleine embellie financière du pays n’est probablement que la partie visible de l’iceberg qui tangue au gré des promesses non tenues et des illusions savamment entretenues. Jusqu’à quant l’Algérie continuera à se permettre de faire l’économie d’un débat et d’une étude sérieuse sur le secteur de la jeunesse dans une conjoncture où de grandes réformes sociales et économiques sont engagées dans le pays ?
Le potentiel juvénile algérien est envié par certains pays qui sont en train de subir un net vieillissement démographique. Une jeunesse poussée aux marges pathologiques de la société plongée dans les bas-fonds de la délinquance et du chômage et happée par le vent de tous les intégrismes jusqu’à pouvoir se rendre, au cours des années quatre-vingt-dix du siècle dernier, par contingents pour défendre des causes qui ne sont pas les siennes (Afghanistan, Bosnie, Irak,…) est certainement en perte réelle de repères. Si certaines données politiques ont quelque peu changé par rapport au contexte qui avait permis alors d’aller porter la révolution à des milliers de km du pays, le malaise social et économique et le vide culturel qui ont autorisé de telles aventures sont malheureusement toujours présents.

L’émeute : un face-à-face qui entérine l’échec du système

Outre ce vivier fertile du malaise socio-économique et de la vacuité du champ culturel, le monopole politique, la ‘’légitimité historique’’ et la rente abritant une classe de ‘’médiocrates’’ avaient- par effet de force centrifuge- rejeté sur les bords de la culture et de l’économie les enfants de l’Algérie nouvelle. Les nouveaux défis économiques auxquels doit faire face l’Algérie en ce début du 3e millénaire- ouverture sur le marché mondial, compétitivité nouvelles technologies de l’information et de la communication, développement durable et protection de l’environnement- exigent d’extraire la jeunesse algérienne de la déréliction humaine dans laquelle elle se trouve et des ‘’marchands de rêves’’ qui lui proposent de défendre des causes qui ne sont pas les siennes. Cela demande aussi que soit rendu l’espoir à la frange majoritaire de la population par une formation moderne qui puisse l’intégrer dans la nouvelle économie et par un investissement accru dans le champ culturel pour que notre jeunesse puisse s’ouvrir aux réalités du monde tout en étant fière de son algérianité. Le cycle d’émeutes quasi permanentes dans lequel évoluent presque toutes les villes du pays nous rappelle cette simple vérité que le courant entre gouvernants et gouvernés est loin de passer de façon fluide même si des dizaines de rendez-vous électoraux censés créer cette symbiose ont été organisés depuis le début du nouveau siècle. Depuis le début de l’année 2011, bien des quartiers et des villes se sont transformés en véritables arènes où les blessés se comptent parmi les éléments des services de sécurité et les manifestants. La culture de l’émeute est à ce point ancrée dans l’esprit de notre jeunesse qu’elle vient remplir le vide sidéral frappant cette frange importante de notre population en matière d’emploi, de loisirs et de divertissement. Outre l’émeute, les autres formes de violence sociale ne sont pas à négliger : banditisme et agressions parfois en plein jour avec des armes blanches d’un nouveau genre (épées samouraïs), kidnapping et viol de fillettes, consommation et commerce de drogue,… En plus du fait que la justice sociale se trouve de moins en moins repérable dans un contexte d’embellie financière résultant d’un cumul historique de recettes des hydrocarbures, la culture du dialogue et de la communication entre gouvernants et gouvernés se trouve être la marchandise la plus rare en Algérie. Comme le développement est un tout insécable (niveau de vie, santé culture, éducation,…), le sous-développement l’est d’autant. Et il est difficile de trouver un autre concept que ce mot générique de ‘’sous-développement’’ pour qualifier ou caractériser cette situation d’anarchie où le citoyen se fait justice devant des canaux de dialogue qui n’ont jamais été bien exploités par les pouvoirs publics si, par malheur, ils ne les obstruent pas. À chaque assaut des exclus et desperados de nos villes et villages contre l’ordre établi-et contre les forces de l’ordre qui viennent le rétablir-les autorités locales, les notables et le pouvoir central se trouvent en manque d’explications et d’arguments et surtout paniquent à l’idée qu’une ‘’intermédiation’’ tardive ne puisse pas régler le problème. Décontenancés, ces différents centres de décision n’ont, comme ultime recours, que les forces anti-émeutes. Ces dernières, si elles arrivent à circonscrire la ‘’jacquerie’’ temporairement dans l’espace et dans le temps, ne peuvent empêcher la survenue de dégâts matériels et mêmes humains. En tout cas, le ‘’sang chaud’’ méditerranéen qui coule dans les veines des Algériens ne peut guère expliquer, à lui seul, la tendance à l’anarchie et à l’autodestruction. Face à l’opacité et au clientélisme qui caractérisent les actes d’intervention sociale de l’État (logements sociaux, soutiens à certaines catégories de citoyens, …) et devant la fermeture des horizons pour des milliers de jeunes sans qualification ou diplômés chômeurs, toutes les raisons sont les bienvenues pour en faire un tisonnier de la contestation : match de football (même si le club supporté en sort vainqueur), affichage de la liste des bénéficiaires de logements, recrutements sélectifs opérés par un entrepreneur- à qui, rappelons-le, on refuse le droit de ramener les ouvriers spécialisés qu’il a permanisés sur des chantiers relevant d’une autre commune ou wilaya-, absence d’éclairage public, détérioration de l’état de la route,…etc. L’on ne peut malheureusement s’attendre à des réactions civilisées dans un contexte de confusion des rôles caractérisant nos structures administratives et élues. De plus, la société civile n’a pas encore acquis la maturité nécessaire lui permettant de conduire des protestations pacifiques et de faire intervenir intelligemment les parties concernées par le conflit. L’absence de dialogue qui s’ensuit aboutit rapidement à des dérapages que seule la force publique résorbe temporairement.

Amar Naït Messaoud
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