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Ce mal qui ronge !

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Il s’agit là de la définition « officielle » du harcèlement quelle que soit sa nature, physique, sexuelle, dans le travail, au sein de la famille ou même dans le couple, c’est de ce dernier dont nous parlerons aujourd’hui. Le harcèlement moral, appelé aussi violence morale par certains psychologues, est une fatalité pour ses victimes.

Le harcèlement moral, qui vise la destruction progressive d’un individu au moyen de pressions réitérées destinées à obtenir de force, de l’individu quelque chose contre son gré et, ce faisant, à susciter et entretenir chez lui, un état de terreur ou de soumission, est, donc, la dernière trouvaille de certains maris leur permettant de faire mal à leurs compagnes alors qu’il est plus facile de les quitter et surtout plus salutaire pour elles ! Si en France, la violence psychologique dans le couple n’a pu être reconnue et punie par la loi qu’en 2010, à condition que le projet de loi existant soit voté quand est-ce que cette barbarie sera reconnue en Algérie ? Si la violence physique se prouve facilement avec un certificat médical, si toutefois le mari n’est pas bourré de ruse au point de taper sans laisser de traces, le harcèlement sexuel avec des témoins ou même des enregistrements ; le harcèlement moral reste impuni et non reconnu, de par l’interprétation de certains comportements, notamment dans une société aussi machiste que la nôtre. Ces femmes sont les victimes d’une double injustice. D’un côté l’emprise psychologique de leur mari dans l’intimité ou même en public. Qui pourrait témoigner contre un voisin ou un cousin ou même un frère ? De l’autre, la non-reconnaissance de la société car elles ne peuvent pas porter plainte.

Ce qui les détruit psychologiquement. Au niveau de la société l’amalgame est vite fait entre l’envie de dominer et celle de mépriser, donc, de harceler. Ceci dit, le harcèlement ne s’arrête pas au mépris. Il s’agit de multiples violences insidieuses, bien plus invisibles encore que les bleus.

Des insultes, des humiliations, des menaces, de l’intimidation … et nous en passons des cruautés que subissent ces femmes. Nous parlons des femmes parce qu’elles sont les plus touchées par ce phénomène chez nous, les hommes aussi peuvent en être victimes mais ils sont rares.

Les femmes sont aussi plus courageuses et dénoncent contrairement aux hommes touchés dont la virilité est en jeu ! Il est bien évidemment difficile de chiffrer ces violences, par manque de structure de recensement d’abord, et par l’inconscience des femmes vis-à-vis de leurs droits. L’absence de plaintes contre le harcèlement moral prouve cette ignorance. La non prise en charge de ce genres de plaintes n’encourage pas les meutes ceci dit ! Le harcèlement moral au sein du couple n’est pas reconnu dans notre législation.

On peut avoir recours à la justice pour dénoncer des violences physiques, sous réserve de les prouver. On peut aussi avoir recours à la justice et éventuellement aux services de l’inspection du travail en cas de harcèlement moral dans le monde professionnel. Mais on ne se voit nullement se présenter aux même services pour dénoncer une violence morale dont le premier responsable est son propre conjoint, la première question à laquelle la victime doit répondre est : « qu’est-ce que vous lui avez fait ? » ! Au lieu de punir le coupable, on préfère enfoncer la victime et la culpabiliser.

Ce genre de réactions commence au sein de la famille même de la victime et de son entourage. Dans notre société la femme est toujours coupable quel que soit ce qu’elle fait et surtout subit ! Ceci dit, si elle n’est pas responsable de ce qui lui arrive, la femme a une certaine responsabilité dans la récidive des actes de violences morales envers elle. C’est ce que nous à confirmé Melle Hakkoum Kamélia, psychologue bénévole au sein de la cellule d’écoute « Tafat » au service des femmes et enfants violentés.

Loin de culpabiliser la femmes ni lui endosser la responsabilité de son mal, notre interlocutrice nous explique que la récidive de l’acte de violence morale contre la compagne ne dépend que de la réaction de la victime au premier acte. Si la femme ne se laisse pas faire au premier acte, ne l’accepte pas et surtout le fait savoir, il y a de fortes chances pour que son « bourreau » réfléchisse à deux fois avant de s’y remettre. Il n’est pas évident aussi que cette solution soit valable à tous les cas mais cela montre déjà le refus de la victime d’être traitée comme “un sous humain”. Si la femme cède du terrain au sujet responsable de harcèlement moral, ce dernier recommencera indéniablement et de plus belle.

Il est certainement difficile de faire face à l’homme dans notre société où la misogynie cautionne tous les mauvais traitements envers les femmes. Ces dernières souvent craintives de la réaction de la société préfèrent en prendre sur elle-même et se taire. Se taire mais à quel prix ? Nul autre que ces victimes ne peut l’évaluer ! Selon Melle Hakkoum Kamélia, les femmes sont de plus en plus courageuses et de plus en plus conscientes des dangers du harcèlement moral sur leurs propres personnes et sur leurs enfants. Elles sont nombreuses à décider de réagir pour sauver leurs enfants de l’enfer familial et leur éviter une influence négative qui pourrait les amener un jour à reproduire ce à quoi ils ont été témoins toute leur vie. Elles sont nombreuses, tout niveau d’instruction et toute classe sociale confondus, à pousser les portes du siège de l’association pour demander de l’aide.

Si certaines se contentent de l’écoute des bénévoles de la cellule d’écoute « Tafat », d’autres comptent sur la structure pour trouver une issue pour sortir de ce labyrinthe obscur. « Nous avons reçu des femmes déjà décidées à quitter leurs maris mais qui voulaient être conseillées et accompagnées dans la procédure à suivre pour en finir avec leur mariage. D’autres sont moins déterminées et ne cherchent qu’une oreille attentive et un avis autre que celui de leurs familles qui ne fait que les enfoncer. Elles viennent pour être sûre que ce qu’elles vivent n’est pas aussi normal que veulent leur faire comprendre leur entourage. Elles viennent pour demander des conseils quant à l’attitude à prendre face au comportement de leurs conjoints », nous dit la psychologue. Notre interlocutrice nous confie que la plupart des femmes, qui viennent dénoncer des violences morales, le font en cachette de leurs maris. « Quand nous proposons de convoquer le mari pour lui parler et lui proposer de l’aide, elles ont peur et nous l’interdisent dans la plupart des cas ! « , ajoute notre interlocutrice. Nul ne peut savoir ce qui se trame dans la tête d’une personne qui subit les comportements pervers de son conjoint. Les femmes doivent être terrorisées et perdues alors que leur mal va de mal en pis. Elles doivent aussi être très fragilisées à force de remarques désobligeantes sur leur personne.

Qu’est-ce qui peut pousser une personne, sensée être sa moitié et son éventuel protecteur, à tant de cruauté envers sa propre compagne, souvent la maman de ses enfants ? Les raisons sont multiples et l’origine du mal souvent indécelable, sauf en cas de thérapie, encore, faut-il que le mari s’y soumette. Les raisons les plus connues se résument en premier lieu à l’imitation des sujets des différents scénarios qui ont bercé leurs propres enfances.

Un enfant qui a vu son père maltraiter sa mère et la harceler, reproduira, dans la plupart des cas, l’histoire avec sa femme et ses enfants. Si le narcissisme peut aussi aider ce genre de comportements, les complexes d’infériorité peuvent aussi créer chez l’homme, une envie de mépriser et de détruire tout ce qui est passible de lui rappeler ses échecs où ses failles.

C’est le cas de Ouarda, la cinquantaine, professeur de science naturelle dans un lycée de la ville. C’est la nièce de son propre mari qui nous raconte son histoire. « Mon tonton ne sait pas ce qu’il rate en perdant sa femme. C’est une femme admirable. Elle a toujours été mon exemple. Elle est intelligente, belle, très cultivée, très gentille, très serviable. Elle n’a que des qualités et très peu de défauts. Mon oncle est vraiment quelconque dans tous les sens. Je l’aimais beaucoup et le respectais jusqu’au jour où j’ai été témoin d’une situation que je n’aurai jamais imaginée. Mon oncle et sa femme étaient invités chez nous à diner. A table, tout le monde discutait.

C’est naturellement que la femme à mon oncle de par sa grande culture a intervenu dans le débat. Mon oncle qui avait un avis divergent n’a pas trouvé mieux pour le faire savoir que de lui dire de la fermer, il a fini par lui lancer un « espèce d’ânesse » qui nous a poussé de quitter la table à force de gène. Ma tata est devenue toute rouge et n’a pas cédé. Elle a continué à discuter et soutenir son avis. Elle était morte de honte mais n’a rien perdu de son courage et surtout de sa correction ! Depuis, j’ai évité mon oncle comme on éviterait un lépreux ! Quelque temps après cet incident, nous avons appris que mon oncle battait sa femme. Ça devait être la goutte qui a fait déborder le vase puisque cette femme exceptionnelle a décidé de quitter mon inconscient d’oncle ! C‘est la meilleure décision qu’elle ait prise. Elle était trop bien pour lui. Cela devait être son problème d’ailleurs. Je suis sûre qu’il se sent trop petit devant elle. C’est d’ailleurs le cas ! », nous raconte Lamia, 27 ans. Si l’oncle de Lamia méprise sa femme pour cacher ses propres failles, ils sont nombreux à être dépourvus de toutes ces intentions. Le comportement de ces derniers n’est justifié que par un manque d’éducation qui leur fait faire les pires désobligeances envers leurs femmes. Même si le mal est le même, dans ce cas on peut toutefois se consoler par l’absence de mauvaises intentions animant leurs conjoints. Mais les conséquences et l’incidence de ces actes sur la victime sont similaires que s’il y avait perversité. D’ailleurs, dès qu’il s’agit d’harcèlement moral, la perversité est au rendez-vous.

La perversité sans pousser au sadisme, réside dans la seule idée de faire du mal à la personne qui partage notre vie et qui est sensée être dans les meilleures formes morales pour s’occuper des enfants du couple.

En faisant du mal à la compagne, on fait donc du mal à ses propres enfants ! La solution ? Et bien, selon la psychologue de la cellule d’écoute « Tafat », à chaque cas sa solution, allant de la simple écoute et conseil jusqu’à la psychanalyse, à condition que le conjoint soit d’accord de s’y soumettre.

Il n’est évidemment pas aisé de s’y faire. Selon notre interlocutrice, ce genre de procédés nécessite une grande patience, de par l’absence d’amélioration concrète et du temps relativement long que peut requérir la thérapie.

Le manque d’expérience en Algérie, dans certaines spécialités, telle la thérapie de couple qui peut s’avérer très efficace dans ce genre de cas, rétrécie de choix en termes de solutions pour ce genre de maux. Le travail est plus profond que l’on ne le croît. On ne traite pas seulement le comportement du « bourreau » le traitement doit être poussé à l’origine du comportement. C’est généralement l’enfance et le vécu de la personne durant cette période qui est concernée par la thérapie.

Le travail doit aussi concerner la femme notamment dans sa prise en charge psychologique en vue de réparer tous les dégâts que le harcèlement moral a pu lui infliger. Si certaines femme se surprennent à préférer les coups à ce qu’elles subissent quotidiennement de leurs conjoints, c’est que leur mal doit être grand et leur désespoir encore plus immense. Le harcèlement moral peut prendre des formes aussi inattendues que destructrices. Les bénévoles de la cellule d’écoute nous en délivrent quelques unes. Les sévices sexuels et autres maltraitances autour en sont l’essentiel.

C’est le cas d’une femme de la trentaine à peine qui subit au quotidien les insultes et humiliations de son mari parce qu’elle ne se soumet pas à sa perversité sexuelle. Contrairement à cette victime, Hayet, 34 ans souffre de l’indifférence de son mari. « Je suis mariée depuis trois ans. Je souffre depuis trois ans. Je n’ai pas eu un jour de bonheur. Les rares périodes de félicité dont je peux me vanter je les ai eu durant ma grossesse. Mon mari était très attentionné à mon égard. Mais avant ça, il m’a battue des mois durant sans le moindre motif. Mais les coups ne m’ont jamais fait aussi mal que toutes les insultes auxquelles j’ai eu droit ces trois années durant. Il faisait tout pour m’humilier, notamment devant sa sœur, sa seule alliée dans le harcèlement moral que je subis depuis mon mariage. Il m’a toujours appelée « Thaghyoult » ou « Thabhimth ». Il m’a toujours fait comprendre que je suis nulle. Si cela me blessait et me touchait au plus profond de moi-même, j’ai toujours été convaincue de ma valeur et consciente de l’enfer dans lequel je vivais. Ce qui m’a retenu ? Au début une personne très chère et un peu l’espoir que la situation s’arrange un jour. Mon mari en me faisant subir toutes ces persécutions, me racontait qu’il était malheureux et psychiquement déstabilisé. Quand j’ai voulu l’aider, il m’a traité de folle à mon tour, disant que je pleurais tout le temps et sans raisons. Il est vrai que je pleurais souvent mais jamais sans raisons. Il me maltraitait physiquement et moralement et il voulait peut être que je lui souris ! Je suis restée ensuite parce que je suis tombée enceinte. Même là j’ai eu droit à tout.

Après mon accouchement, mon mari n’a pas trouvé mieux à faire que de me tromper ! Cela a accentué mon chagrin et mes larmes ont coulé de plus belle. Je ne voulais pas le quitter pour mon fils mais la vie est devenue impossible. Il a continué à me tromper avec la même personne et à me dénigrer en même temps comme pour m’achever. Là il a trouvé un autre moyen de me mépriser : l’ABSTINENCE sexuelle !

Depuis plus d’une année, mon mari ne m’a approchée que rarement, disons à raison d’une fois tous les trois ou quatre mois ! Et bien entendu il faut que j’insiste ou que je menace de partir ! J’en souffre énormément. J’ai failli tomber dans son piège et j’ai même commencé à douter de moi-même. Mais je dis bien failli ! Je ne suis pas une déesse de la beauté mais je suis loin d’être moche et repoussante, je suis dotée d’une cervelle que j’utilise à bon escient, je suis une femme aimée de tout mon entourage, j’exclue le sien bien entendu ! En dépit de tout ce qu’il m’a fait subir, je ne me souviens pas lui avoir fait du tort en retour. Il est vrai que je ne suis plus aussi tendre qu’au début de notre mariage, mais il ne faut pas oublier qu’il m’a trompé et avec une fille de mœurs légères avec qui il sort toujours probablement. De toute façon, leur relation a duré longtemps ! Et maintenant il refuse de me reconnaître comme sa femme et me prive de tous mes droits. Je ne pars pas encore parce que je pense à mon fils. Je ne veux pas le priver de son père. J’ai perdu mon père très jeune et je sais trop à quel point on a besoin d’un père. Je n’ai pas à choisir à la place de mon fils. Et je refuse de lui faire subir mes choix ! », nous confie Hayet qui nous dit ne pas accepter ce qui lui arrive et ne pas céder à la fatalité. Hayet est en train de se reconstruire. Elle a commencé par s’entourer d’amis et de renouer avec l’extérieur.

Elle ne connaissait personne à Tizi-Ouzou, elle qui est originaire d’une ville de l’intérieur du pays. Elle récupère peu à peu son mode de vie. Elle a reprit ses études et compte reprendre sa carrière professionnelle. Elle est profondément triste mais terriblement déterminée à s’en sortir et à ignorer ce mari qui n’a cessé de lui faire du mal. Elle est convaincue d’ailleurs qu’il ne s’arrêtera jamais dans sa lancée. Il est vrai que quand on le fait une fois et qu’on ose le pas, les autres pas sont toujours aisés à faire.

C’est, donc, le premier acte qui détermine les autres. Le conseil de la jeune psychologue de la cellule d’écoute est de ne jamais laisser passer la première !

Il faut se doter de beaucoup de courage. Il faut dénoncer ou en parler autour de soi. Il ne faut jamais laisser l’autre ou qui que ce soit culpabiliser la victime ou la convaincre de sa responsabilité dans la situation. Il ne faut pas se fier au tempérament tendre et affectueux que le conjoint manifeste au début de la relation. Il semblerait que les hommes qui maltraitent le plus leurs femmes sont particulièrement avenants et affectueux les premiers temps et n’ont jamais assez de mal quand ils s’y mettent ! Et enfin ne jamais céder et perdre un gramme de sa confiance en soi et la nourrir autant que possible. Mais avant tout, il faut demander l’aide de professionnels et bien s’entourer pour faire face à ce mal qui range les femmes.

Par Samia A. B.