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Malaise social, harragas, émeutes et horizons de la jeunesse algérienne : Le bivouac des incertitudes

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Les guillemets entourant le mot harraga ont sauté depuis le début de l’année 2010. En effet, le Larousse de langue française vient d’adopter définitivement ce bel algérianisme que ne s’aviserait à introduire dans son texte aucun dictionnaire de langue arabe, bien que le mot ait pour origine la verbe ‘’hreg’’ (brûler). C’est un des signes du caractère figé de la réflexion sous nos latitudes. On se laisse à être pris en charge même dans la production linguistique. Et pourtant, le mot harraga a été forgé dans une douleur sans égal par des jeunes Algériens que la dure réalité du pays a poussé sur les rivages du pays et de la raison.

Par Amar Naït Messaoud :

L’on ne peut se permettre de concocter des programmes de développement et se contenter de monter des projets à coûts faramineux sans qu’on daigne aborder les nouveaux enjeux charriés par l’évolution rapide des besoins de la jeunesse algérienne et les écueils qui se dressent sur son chemin l’empêchant de s’épanouir et de vivre librement dans un pays aux immenses ressources. Ressources mal gérées ou perverties par un système qui n’avait- sous le règne du parti unique et de la rente pétrolière- de compte à rendre qu’à…lui-même. Outre les ressources naturelles avérées- dont la seule qui soit mise en exergue jusqu’à ce jour, est l’énergie fossile-, le pays recèle cette ressource humaine qui a pour nom la jeunesse. Cette ressource reste en friche, voire à la marge, tant qu’elle n’est pas prise en considération d’une façon sérieuse et rationnelle dans la stratégie de développement du pays. Les programmes sectoriels de plusieurs ministères ont intégré au cours de ces dernières années, la donne des besoins de la jeunesse ; cependant la cohérence et la durabilité des actions prévues ne sont pas véritablement garanties. Il y a même quelque part amalgame entre, d’une part, les programmes sociaux du gouvernement- pilotés par exemple par le ministère de la Solidarité- et destinés à atténuer, seulement atténuer, les difficultés et l’angoisse générées par le chômage et la mal-vie, et, d’autre part, les projets d’investissements dans lesquels s’impliquent les entreprises pour créer des richesses et des emplois. Cette confusion se prolonge dans les chiffres de l’emploi donnés par le ministère de la Solidarité et par les discours et explications des officiels promptement répercutés par la presse.
Visiblement, par-delà les chiffres (vrais, approximatifs ou carrément utopiques) qui voudraient établir une certaine ‘’prouesse’’ de la gestion du dossier de la jeunesse, les faits et les drames dans lesquels évoluent cette frange majoritaire de la société demeurent têtus. Ils ne semblent être sensibles à aucune atténuation chiffrée. Ces drames ont pour noms : violence sociale, banditisme, suicide, harga, tentation intégriste, analphabétisme (dans un monde de plus en plus numérisé), chômage, esprit nihiliste,…
Une grave question ne manque pas, à ce niveau, de se poser avec acuité : comment a-t-on pu faire pour transformer une énergie juvénile, fougueuse et prometteuse, en un boulet, explosif, que la société traîne nonchalamment et que les pouvoirs publics se contentent d’inscrire sur les tablettes de chimériques projets de développement ?
Jusqu’au début des années 2 000, l’Algérie était considérée plutôt comme zone de transit pour l’émigration clandestine africaine que véritable ‘’acteur’’ en la matière. Il se trouve que, en quelques années, notre pays est en passe de rivaliser dans ce domaine avec les pays du tiers-monde les plus enfoncés dans la misère. Cette exportation d’une jeunesse poussée dans ses derniers retranchements et mise en situation de loques humaines n’a probablement pas d’équivalent dans l’histoire sociale de l’Algérie. Y a t-il un signe plus révélateur de l’échec d’une politique sensée servir la frange la plus importante de la population algérienne représentant presque 70% de celle-ci ? A l’échelle des anciennes colonies et du continent africain en particulier, les analystes parlent crûment de l’échec des indépendances.

Partir en harga avec le soutien de l’État

Le ministère de la Solidarité avait organisé il y a trois ans, un séminaire sur l’émigration clandestine. Est-ce là l’institution la plus indiquée pour réfléchir sur ce phénomène de société et lui apporter les solutions idoines. Quoi qu’il en soit, il est heureux qu’une partie officielle ayant compétence de pouvoirs publics manifeste de l’intérêt à ce qui est devenu la réalité la plus symptomatique de l’état de déréliction humaine dans lequel se trouve plongée une importante frange de la jeunesse algérienne en ce début du 3e millénaire.
Sans prétendre détenir de fiables statistiques ni de fines informations sur les organisations réticulées qui jouent le rôle de ‘’bureau de main-d’œuvre’’ en la matière, l’initiative du département de la Solidarité a certainement permis aux participants au séminaire en question d’échanger les informations disponibles sur le nouveau drame qui frappe la société et qui, ironie du sort, a même pu profiter des produits des crédits ANGEM-barques de pêche-pour faire prendre le large, avec le ‘’soutien de l’État’’, à des jeunes désemparés.
La presse, après avoir régulièrement rapporté les mésaventures de ces candidats à l’exil, parle d’une ‘’affaire d’État’’ ou d’une affaire politique dès lors qu’une structure officielle s’est saisie du dossier. La vérité est qu’elle l’était dès le départ, c’est-à-dire dès le moment où un seul algérien en arrive à mettre sa vie en péril pour quitter ce qu’il considère comme l’enfer afin de rejoindre un hypothétique paradis supposé planté sur la rive d’en face. Que de drames familiaux ce genre de rêve fou a pu charrier ! On en est arrivé à voir se créer de façon informelle des associations des parents de disparus ‘’harragas’’ qui se donnent pour objectif d’interpeller les autorités du pays sur le sort de leurs enfants qui ont embarqué par une nuit sans étoiles, à partir d’un anonyme cap ou d’une discrète calanque, vers une destination que seuls le vent et les courants marins auront décidée, même si le GPS-denière technologie qui permet de quitter son pays…sans naviguer à vue-peut en corriger parfois les angles.
Plus qu’une affaire d’État, un épisode vécu en 2008 a fait de ce phénomène une affaire diplomatique du fait que des parents de harr agas capturés et supposés être détenus en Tunisie ont manifesté à Alger pour pousser les autorités algériennes à faire pression sur les autorités tunisiennes afin de révéler le lieu de détention des jeunes Algériens.
Sociologues, économistes, psychologues et tous ceux qui ont l’occasion de plancher sur un tel sujet n’ont pas manqué-au-delà des angle de vue propres à leurs métiers respectifs-de faire converger leurs griefs au mode d’organisation de la société en d’autres termes, à l’État, en parlant crûment de faillite d’un système. Faillite économique qui, à l’ombre de la rente, a pu introniser l’injustice sociale, la corruption et la bureaucratie comme règle de conduite ; faillite morale, culturelle et intellectuelle qui a dangereusement discrédité et avili les valeurs de l’école et mis au placard l’éducation esthétique et artistique.

Récolter le désarroi du désespoir semé

Le pays entier- société et gouvernants-est, en matière de prise en charge de sa jeunesse, en train de récolter ce que ses pouvoirs successifs ont semé depuis plus de quarante ans.
Ce ne sont évidemment pas les structures et les institutions conçues pour le secteur de la jeunesse qui manquent en Algérie. Néanmoins, plus on fouine dans les arcanes de cette méga-bureaucratie, plus on se résout à considérer que ce sont souvent des corps inertes et désincarnés, en tous cas loin de se mettre au diapason d’une jeunesse travaillée au corps par les frustrations devant un monde, lointain et proche à la fois, où la vie grouille de moult exubérances, brille de mille feux et chante joie et alacrité. Mais, c’est un monde qui ne s’est pas fait ex nihilo. Notre école n’a pas su donner les clefs qui permettent d’accéder au savoir qui a fondé les sociétés occidentales. On en arrive même à oublier qu’avant d’être des société de consommation, elles sont d’abord des sociétés de production.
Le pouvoir politique a eu largement à reconnaître, au cours de ces dernières années, la dimension dramatique et l’enjeu politico-social du phénomène de l’émigration clandestine tout en prenant acte de la signification d’un tel suicide collectif qui remet en cause bien des certitudes. Les difficultés de la transition économique ont décidément charrié des pertes de repères sociaux et culturels au point que la jeunesse algérienne se livre en offrande aux immensités océanes. En évaluant à sa juste ampleur un tel mouvement de déchéance, le pouvoir algérien a sans aucun doute senti le poids de la responsabilité morale et politique laquelle, si elle n’est pas tout de suite sollicitée et mise en branle, risque de discréditer pour longtemps les décideurs de la maison Algérie et de compromettre définitivement les chances d’une reprise en main de la situation.
Loin de prendre conscience d’une donnée qui est réellement plus un atout qu’un handicap, les responsables qui se sont succédé à la tête du pays ont, le moins qu’on puisse dire, péché par manque d’attention, dans les différents programmes et dans la stratégie globale de développement du pays, à l’endroit de la jeunesse. Toutes les politiques et les initiatives qui auraient dû valoriser cette fougueuse énergie et l’enraciner dans les réalités culturelles et économiques de notre pays ont manifestement manqué de visibilité et de pertinence. Comme le constatent d’éminents analystes, tous les errements du populisme politique et de l’économie rentière ont eu pour principale victime la jeunesse de ce pays. L’illustration de cette déconvenue par la multiplication infernale des cas de harragas en pleine embellie financière du pays n’est probablement que la partie visible de l’iceberg qui tangue au gré des promesses non tenues et des illusions savamment entretenues.
Jusqu’à quand l’Algérie continuera à se permettre de faire l’économie d’un débat et d’une étude sérieuse sur le secteur de la jeunesse dans une conjoncture où de grandes réformes sociales et économiques sont engagées dans le pays ?
Le potentiel juvénile algérien est envié par certains pays qui sont en train de subir un net vieillissement démographique. Une jeunesse poussée aux marges pathologiques de la société plongée dans les bas-fonds de la délinquance et du chômage et happée par le vent de tous les intégrismes jusqu’à pouvoir se rendre par contingents pour défndre des causes qui ne sont pas les siennes (Afghanistan, Bosnie, Irak,…) est certainement en perte réelle de repères. Si sur le plan strictement humanitaire il est de bon aloi de s’inquiéter sur traitement réservé à nos compatriotes dans la prison de Guantanamo, il serait encore plus judicieux de se poser la question de savoir comment ses Algériens ont atterri là où ils furent capturés. Si certaines données politiques ont quelque peu changé par rapport au contexte qui avait permis alors d’aller porter la révolution à 6000 km d’Alger, le malaise social et économique et le vide culturel qui ont autorisé de telles aventures sont malheureusement toujours présents.

Profession : « Émeutier » !

Il se trouve aussi que le monopole politique, la gérontocratie nourrie par ‘’la légitimité révolutionnaire’’ et la rente abritant une classe de ‘’médiocrates’’ avaient- par effet de force centrifuge- rejeté sur les bords de la culture et de l’économie les enfants de l’Algérie nouvelle.
Les nouveaux défis économiques auxquels doit faire face l’Algérie en ce début du 3e millénaire- ouverture sur le marché mondial, compétitivité nouvelles technologies de l’information et de la communication, développement durable et protection de l’environnement- exigent d’extraire la jeunesse algérienne de la déréliction humaine dans laquelle elle se trouve et des ‘’marchands de rêves’’ qui lui proposent de défendre des causes qui n’en sont pas.
Cela demande aussi que soit rendu l’espoir à la frange majoritaire de la population par une formation moderne qui puisse l’intégrer dans la nouvelle économie et par un investissement accru dans le champ culturel pour que notre jeunesse puisse s’ouvrir aux réalités du monde tout en étant fière de son algérianité.
Le climat d’émeutes dans lequel ont sombré plusieurs villes algériennes pendant les trois dernières années, nous rappelle cette simple vérité que le courant entre gouvernants et gouvernés est loin de passer de façon fluide même si des dizaines de rendez-vous électoraux censés créer cette symbiose ont été organisés depuis le début du nouveau siècle. Ce n’était pas une plaisanterie de mauvais goût cette signature, parmi une centaine, apposée au bas d’une pétition datant de 2004 :’’Émeutier’’ ! Dans son élan visiblement ingénu, le signataire ne croyait pas si bien dire en transformant un chef d’accusation en noble profession. Et c’en est presque une lorsqu’on s’arrête sur les compte-rendus quotidiens de la presse. Depuis le début de l’année 2010, bien des quartiers et des villes se sont transformés en véritables arènes où les blessés se comptent parmi les éléments des services de sécurité et les manifestants. La culture de l’émeute est à ce point ancrée dans l’esprit de notre jeunesse qu’elle vient remplir le vide sidéral frappant cette frange importante de notre population en matière d’emploi, de loisirs et de divertissement.
Outre une justice sociale de moins en moins repérable dans un contexte d’embellie financière résultant d’un cumul historique de recettes des hydrocarbures, la culture du dialogue et de la communication entre gouvernants et gouvernés se trouve être la marchandise la plus rare en Algérie. Comme le développement est un tout insécable (niveau de vie, santé culture, éducation,…), le sous-développement l’est d’autant. Et il est difficile de trouver un autre concept que ce mot générique de ‘’sous-développement’’ pour qualifier ou caractériser cette situation d’anarchie où le citoyen se fait justice devant des canaux de dialogue qui n’ont jamais été bien exploités par les pouvoirs publics si, par malheur, ils ne les obstruent pas.
À chaque assaut des exclus et desperados de nos villes et villages contre l’ordre établi-et contre les forces de l’ordre qui viennent le rétablir-les autorités locales, les notables et le pouvoir central se trouvent en manque d’explications et d’arguments et surtout paniquent à l’idée qu’une ‘’intermédiation’’ tardive ne puisse pas régler le problème. Décontenancés, ces différents centres de décision n’ont, comme ultime recours, que les forces anti-émeutes. Ces dernières, si elles arrivent à circonscrire la ‘’jacquerie’’ temporairement dans l’espace et dans le temps, ne peuvent empêcher la survenue de dégâts matériels et mêmes humains.
En tout cas, le ‘’sang chaud’’ méditerranéen qui coule dans les veines des Algériens ne peut guère expliquer, à lui seul, la tendance à l’anarchie et à l’autodestruction. Face à l’opacité et au clientélisme qui caractérisent les actes d’intervention sociale de l’État (logements sociaux, soutiens à certaines catégories de citoyens, …) et devant la fermeture des horizons pour des milliers de jeunes sans qualification ou diplômés chômeurs, toutes les raisons sont les bienvenues pour en faire un tisonnier de la contestation : match de football (même si le club supporté en sort vainqueur), affichage de la liste des bénéficiaires de logements, recrutements sélectifs opérés par un entrepreneur- à qui, rappelons-le, on refuse le droit de ramener les ouvriers spécialisés qu’il a permanisés sur des chantiers relevant d’une autre commune ou wilaya-, absence d’éclairage public, détérioration de l’état de la route,…etc. Dans un pays où les canaux de communication sont rompus depuis longtemps- à supposer qu’ils aient un jour existé-, il est illusoire de s’attendre à des protestations ‘’civilisées’’; car, outre l’absence de dialogue et de structuration efficace de la société civile susceptible de désamorcer ou, mieux encore, de prévenir de tels dérapages, les pouvoirs publics baignent jusqu’à présent dans une forme de déliquescence et d’apathie qui confinent la gestion du cadre de vie à une patente navigation à vue.

Amar Naït Messaoud
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