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Acte culturel majeur : Les temps incertains de la lecture

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En Algérie, la tradition de lecture reste étroitement liée à l’héritage colonial. Même si des discriminations flagrantes grevaient l’école coloniale en instituant le double collège Français/indigènes, dans son ensemble, l’école était bâtie sur la pédagogie de la lecture et de l’écriture. On posa presque comme principe inébranlable, qu’à la fin du cours moyen les élèves puissent lire correctement un long texte un en saisir le sens.

Dans un environnement de plus en plus stressant où les heures de travail sont bousculées par d’autres préoccupations personnelles et par les irrésistibles sollicitations des loisirs audiovisuels, particulièrement la télévision, le temps passé à la lecture est réduit en peau de chagrin. Déjà dans les sociétés à vieille tradition de lecture, comme par exemple la France, l’Angleterre et l’Allemagne, la lecture n’est réellement plus ce qu’elle était il y a un demi-siècle. Après la seconde guerre mondiale, est née en Europe la littérature de ‘’gare’’ faite essentiellement de genre policier sous format de poche. Comme son nom l’indique, la littérature de ‘’gare’’ est destinée à délasser et occuper le lecteur pendant le voyage, d’autant plus que la période industrielle considérée imposait des déplacements parfois assez long pour se rendre dans usines et ateliers de fabrication généralement installés dans les lointaines banlieues ou carrément en rase campagne. Après avoir signifié moyen de délassement et d’évasion, le concept a fini par devenir un jugement dévalorisant en le mettant en opposition avec la littérature classique à texte.

En Algérie, la tradition de lecture reste étroitement liée à l’héritage colonial. Même si des discriminations flagrantes grevaient l’école coloniale en instituant le double collège Français/indigènes, dans son ensemble, l’école était bâtie sur la pédagogie de la lecture et de l’écriture. On posa presque comme principe inébranlable, qu’à la fin du cours moyen les élèves puissent lire correctement un long texte un en saisir le sens. Et toute la didactique qui soutenait le travail des enseignants et la confection des livres scolaires tendait naturellement à transmettre le goût de la lecture aux élèves, un goût sustenté par le souci de la belle diction (en poésie comme en prose) qui insuffle émotion et sensations euphoniques, par l’alimentation de l’imaginaire et le développement de l’imagination des jeunes écoliers et par l’exploitation de thématiques directement liées à la vie de l’individu, à la cellule familiale, aux valeurs civiques et citoyennes, au travail, aux droits et aux devoirs. Les textes de lecture enseignaient aussi les efforts et les luttes des hommes pour domestiquer la nature et en exploiter les ressources sans en compromettre les équilibres. Elle enseignait aussi le respect des autres dans leurs différences, le sens de la solidarité et de la fraternité entre les hommes.

Le goût esthétique, les capacités d’émerveillement devant les formes, les galbes et les couleurs, les facultés de réflexion, d’analyse et de synthèse sont également nourris par l’exercice précoce de la lecture.
Au cours de ces vingt dernières années, l’école algérienne a vu ses capacités et performances laminées par une arabisation au rabais qui, en voulant dédaigneusement et bêtement s’éloigner de Victor Hugo et de Jean Giraudoux, n’a pas su ou voulu faire aimer la poésie de Ilia Abu Madhi, le souffle créateur de Gibrane Khalil Gibrane ou la charmante prose de Abdelhamid Ben Hadouga. La gouaille populaire n’a certainement pas raté la cible en parlant de génération analphabète bilingue. On ne peut pas jeter la pierre à la nouvelle génération contre laquelle se sont ligués tous les facteurs de médiocrité qui l’on éloignée des délices et des bienfaits de la lecture.

Pourtant, malgré ce climat qui n’invite apparemment pas à l’optimisme, des tentatives ont réussi ça et là à faire revivre, un tant soit peu, le goût de la lecture. Le dernier Salon du livre de Tizi Ouzou étant un exemple qui devrait en appeler d’autres. La nouvelle tendance qui se dessine en matière de lecture, particulièrement en Kabylie, se concentre sur les ouvrages du patrimoine culturel berbère (histoire, traditions, littérature orale ancienne), ce qui s’explique par le fort besoin de recherche identitaire et d’ancrage culturel et historique. L’autre volet qui a actuellement le vent en poupe- sans qu’il y ait de statistiques fiables pour le faire apparaître- est le livre politique, entendu ici non pas au sens académique inhérent à la science du pouvoir mais comme témoignages et mémoires sur des événements nationaux autrefois occultés par la censure du parti unique. Mohamed Harbi, Aït Ahmed, le général Nezzar, Bachir Hadj Ali, Benjamin Stora,…etc. sont les quelques noms qui sont demandés par les lecteurs ayant soif de la connaissance de l’histoire récente de l’Algérie.

La lecture et le développement du secteur du livre pèsent-ils d’un poids conséquent dans notre paysage culturel au point que la presse écrite en fasse une de ses préoccupations majeures ? Malgré la pertinence indiscutable de la question, les invitations à la lecture sont un devoir- nous dirions un devoir presque moral- pour une institution culturelle qu’est le journal.

Le livre et son environnement

Car, on l’oublie paradoxalement souvent, un journal est d’abord un produit culturel ; il l’est par la langue dans laquelle il s’exprime, par le style rédactionnel qui l’anime et par la mise en forme de l’information qui était- à l’état brut- de simples faits disparates ayant lieu dans des points éloignés les uns des autres. Sur le plan strictement littéraire, l’histoire a enregistré le feuilleton qui se publiait dans la presse quotidienne ou hebdomadaire au 19e siècle. ‘’Le Mercure de France’’ et ‘’Le Figaro’’ ont connu leurs heures de gloires en la matière ; Balzac, Alphonse Daudet, Guy de Maupassant y ont maqué leur passage. Le ‘’J’accuse’’ de Zola sur les colonnes de ‘’L’Aurore’’ a propulsé ce dernier d’une façon fulgurante dans l’arène de la presse qui compte.

Dans un pays où le niveau scolaire a rétrogradé d’une manière inquiétante, le rythme et le volume de la lecture ne peuvent déroger à la règle générale d’un tassement des valeurs culturelles et des connaissances générales.
Et c’est pour participer modestement à l’effort de réhabilitation de l’acte de lecture que notre rubrique s’emploie à faire partager à nos lecteurs- happés par les soucis quotidiens de la vie qui se font de plus en plus pesants- le goût d’une certaine manière de penser, d’une phrase bien dite, d’une parabole magiquement énoncée, d’une strophe à la musicalité saisissante, d’un monde de rêves qui ne demande que la bonne volonté des hommes pour …tenter de se réaliser, et enfin, d’un savoir qui doit accompagner l’homme du 21e siècle.

Nous serions bien immodestes et gauchement pédants si nous considérions que nous pouvons changer le monde par les livres ou par la présentation de leur contenu. Notre ambition est surtout de contribuer d’abord à neutraliser, autant que faire se peut, l’ennui ; oui, l’ennui que Baudelaire écrit avec un ‘’E’’ majuscule, car, dit-il, ‘’Quoiqu’il ne pousse ni grands gestes ni grands cris, il ferait de la terre un débris, et dans un bâillement, avalerait le monde’’. Il est réellement à plaindre celui qui n’a pas goûté aux succulentes phrases de Feraoun, aux images poétiques de Mammeri, au culte de la raison de Voltaire, aux tableaux surréels de Rimbaud, aux scènes berbères d’Ahmed Sefrioui, au rêves et à la rage de vivre d’Anna Gréki, au monde féerique d’Isabelle Eberhardt, aux cris de révolte de Bachir Hadj Ali, au monde oppressé de Camus et de Kafka, à la correspondance échangée entre May Ziada et Gibrane Khalil Gibrane- lettres aux ailes accrochées à l’empyrée des âmes distinguées- ; pauvre est également celui qui n’a pas pu ou su lire dans le livre, car c’en est un, d’Aït Menguellet, Slimane Azem, Mohand Ouyahia et Ben Mohamed.

La littérature ne se limite pas aux livres ; nous vivons avec et nous en faisons chaque jour. Un vers ‘’lâché’’ par inadvertance par grand-mère, un apologue illustrant une harangue dans l’assemblée de village ou une maxime par laquelle un adulte a voulu nous donner la leçon.

Mais dans le monde trop preste dans lequel nous évoluons, la littérature, c’est d’abord et indiscutablement le livre. Il est notre compagnon là où nous nous rendons. Il ne peut être remplacé par aucun autre moyen de loisir (TV, cinéma, multimédia). Car, plus qu’un loisir, le livre est un monde enfermé dans quelques feuilles ; c’est un ensemble de sensations, d’expériences et de visions que nos semblables- après des nuits blanches et angoissées- ont bien voulu mettre entre nos mains. A nous d’en tirer profit et de nous approprier le fruit de la réflexion, des rêves, du chagrin et des espoirs des autres. Ce serait, peut-être, une manière bien à nous de réécrire le livre et de le faire nôtre.

André Maurois, en parlant des livres, écrit : « Ils sont toujours des amis fidèles. Je dirai même que je les ai souvent trouvés plus brillants et plus sages que leurs auteurs. Un écrivain met dans ses ouvrages le meilleur de lui-même. On peut interroger sans fin le mystère du livre. En outre, cette amitié sera partagée, sans jalousie, par des millions d’êtres, en tous pays. Balzac, Dickens, Tolstoï, Cervantès, Goethe, Dante, Melville nouent des liens merveilleux entre les hommes que tout semble séparer. Le livre est un moyen de dépassement. Aucun homme n’a assez d’expériences personnelles pour bien comprendre les autres, ni pour bien se comprendre lui-même. Nous nous sentons tous solitaires dans ce monde immense et fermé. Nous en souffrons ; nous sommes choqués par l’injustice des choses et des difficultés de la vie. Les livres nous apprennent que d’autres, plus grands que nous, ont souffert et ont cherché comme nous (…) Un soir consacré à la lecture des grands livres est pour l’esprit ce qu’un séjour en montagne est pour le corps (…) Le théâtre de Garcia Lorca m’aura plus appris sur l’âme secrète de l’Espagne que vingt voyages faits en touriste ».

Nous pouvons en dire autant de l’œuvre d’Ibn Khaldoun sans laquelle l’historiographie serait bien en peine de récolter les moindres informations sur les Beni Hilal. Quel embarras serait le nôtre de vouloir réaliser un reportage sur le Caire qui dirait mieux ou plus que ce qu’a écrit Naguib Mahfoud ! La tentative serait vaine de pouvoir décrire l’âme kabyle- au bout d’un séjour limité dans cette contrée- mieux que la fait Mouloud Feraoun dans la ‘’Terre et le sang’’.

Le retour à la lecture sera considéré comme un signe d’éveil culturel, un signe de bonne santé de notre jeunesse et un acte civilisationnel majeur dans un monde qui prend de plus en plus les contours d’un village planétaire où les sociétés analphabètes, coupés de l’héritage culturel local et universel, n’auront pas le droit de cité. L’enjeu est considérable ; le livre est l’une des portes de salut. Mais, pour cela, une véritable politique du livre est plus que jamais nécessaire. Car, dans l’état actuel des choses, tous les facteurs de dissuasion sont réunies : une école déliquescente qui ne forme pas à l’amour de la lecture, un environnement socioculturel dominé par la culture de l’apparat et des manifestations folkloriques et un secteur éditorial happé par l’esprit mercantile qui éloigne de plus en plus le livre du lecteur. Quel lycéen ou étudiant pourrait se permettre d’acheter le livre de Mouloud Mammeri ‘’Passion des sables’’, illustré par des photos d’Ali Maroc, pour un prix proche de 2000 dinars ? Là se pose la problématique des lieux de lecture supposés être pris en charge par les pouvoirs publics. Qu’est devenu le slogan ‘’une bibliothèque par commune’’ chanté sur tous les toits pendant des années ? Et pourtant, le seul moyen de faire accéder le lecteur aux ouvrages précieux ou chers est de les rendre disponibles dans les bibliothèques communales, scolaires et universitaires. C’est aussi- outre l’indispensable mission de l’école en la matière- une des actions qui pourront faire naître chez le citoyen la curiosité puis le goût de la lecture.

Amar Naït Messaoud