Par DDK | 8 Février 2007 | 1617 lecture(s)

Histoire d’un fleuve détourné

Dans la nouvelle situation générée par le pluralisme politique consacré par la Constitution de février 1989- cette dernière a préféré l’euphémisme d’’’Associations à caractère politique’’ à celui de partis-, les bouillonnements de la société, naguère vécus dans la clandestinité et la répression, allaient prendre leurs places dans la palette des partis politiques qu’on agréait à un rythme vertigineux. Le chiffre symbolique de soixante partis (correspondant aux 60 hizbs du Coran) n’a pas tardé à être atteint. Un pluralisme débridé qui, vu avec un certain recul, n’avait rien d’innocent. Il s’agissait d’émietter l’énergie de la société et, probablement aussi, de lui faire avaler jusqu’à l’indigestion les avatars d’une vieille revendication démocratique dont les origines remontent à la fin de la guerre de Libération. L’indigestion dans ce cas de figure aurait pour conséquence, d’après ses concepteurs, le rejet du pluralisme lui-même. Le scénario de la ‘’valeur-refuge’’ du FLN, le parti unique par qui le malheur de l’Algérie fut établi et prolongé pendant trente ans, n’était pas étranger aux calculs machiavéliques du sérail.

Seulement, dans cette “ratatouille’’ politique algérienne, des secteurs plus futés des laboratoires du pouvoir de l’époque ont tenu à mettre le ver dans le fruit. C’est ainsi que la mouvance islamiste, contrairement pourtant à l’esprit et à la lettre de la Constitution, fut promue en acteur politique organisé.

Face à la cristallisation des forces conservatrices, intégristes et antinationales (on doit ce dernier qualificatif à feu Mostefa Lacheraf) autour de la nouvelle formation dirigée par Abassi Madani et Ali Benhadj, la jeunesse de Kabylie n’a pas hésité, dans un élan spontané qui prolonge les valeurs de modernité et de défense de l’amazighité longtemps portées dans les luttes clandestines, à rejoindre les rangs du RCD. Ce dernier, outre les quatre initiateurs qui ont appelé à la tenue des Assises du MCB en février 1989, avait ses figures de proue proches du peuple et du combat citoyen.

Les tensions et les divergences allaient en s’aiguisant entre les défenseurs d’un projet de société laïc, républicain et démocratique et les partisans d’un khalifat théocratique à la Khomeyni.

Les élections communales de 1990- boycottées par le FFS- ont confirmé les appréhensions de certains analystes quant au danger intégriste qui planait sur l’“ouverture démocratique”. Hormis la Kabylie, majoritairement acquise au RCD, la plupart des autres communes algériennes tombèrent entre les mains du FIS.

C’est à partir de ces cellules de base de la vie publique que ce parti préparera patiemment les élections législatives du 26 décembre 1991 et les dérives qui allaient en résulter. Le mouvement de la désobéissance civile enclenché par le FIS en juin 1991 (grève politique des municipalités relevant de son administration et rassemblements sur les places publiques) pour hâter la tenue des élections législatives valut au pays les premiers couacs de l’ère pluraliste (état de siège décrété par Chadli le 4 juin) et aux principaux instigateurs de cette action l’emprisonnement.

Le pinacle de la “masse critique” sera atteint après l’annulation, en janvier 1992, des élections législatives qui ont, lors du premier tour tenu le 26 décembre 1991, consacré le FIS comme détenteur de la majorité absolue dans la future Assemblée nationale. C’est aussi à l’occasion de ces élections que le RCD vivra le premier vrai couac dans ses structures : le départ de l’un des quatre fondateurs du parti, Mokrane Aït Larbi.

Le cours des événements et le sens de l’histoire se sont accélérés d’une manière irrésistible : des partis républicains (RCD et PAGS), des personnalités du monde de la culture, de la science et de l’administration, et surtout l’armée, ont décidé de faire barrage à la plus grande hypothèque qui ait pu peser sur l’Algérie en tant que nation et société historiquement constituée.

Le second tour des élections fut annulé et le président Chadli contraint à la démission. Un Haut Comité d’Etat, sorte de gouvernement de Salut public, présidé par Mohamed Boudiaf, un ancien révolutionnaire en exil, prit sur lui de remettre de l’ordre dans la maison Algérie en commençant par dissoudre le FIS dont l’action subversive s’était déjà illustrée par quelques actions d’éclat. Réforme de l’Etat, lutte contre la corruption, réhabilitation de l’école républicaine et autres projets portés par Boudiaf destinés à la modernisation du pays ont rencontré un engouement inouï des populations et une résistance farouche des secteurs de la mafia et de la rente. Moins de six mois après son installation, le président du HCE sera assassiné le 29 juin 1992, par un de ses gardes de corps au cours d’une visite à Annaba.

Dans un élan de logique politique et doctrinale, le RCD soutiendra l’action du président Boudiaf d’une manière pragmatique.

L’histoire s’accélère encore davantage sous la grisaille du ciel d’Algérie au point que les islamistes montèrent en cohortes au maquis pour faire subir aux simples citoyens, policiers, militaires, fonctionnaires, enseignants et intellectuels les atrocités les plus invraisemblables que l’histoire humaine ait enregistrées.

Dans cette funeste conjoncture, le parti du RCD- qui perdra un autre élément de valeur, Mustapha Bacha, emporté prématurément par la faucheuse- a explicitement appelé à la résistance citoyenne contre la régression qui menaçait l’Algérie et contre le terrorisme islamiste.

Le bilan d’une dizaine d’années de terrorisme islamiste- auquel s’est greffé le rééchelonnement de la dette ayant entraîné l’application du Plan d’ajustement structurel (PAS) dicté par le FMI- a saigné à blanc la société algérienne et lui a fait perdre ses repères sociaux, culturels et politiques. Les dizaines de milliers de morts, les blessés, les traumatisés, les millions de personnes déplacées pèsent encore d’une façon décisive sur l’Algérie de 2007. Même si les différents mécanismes législatifs mis en place (loi sur la “Rahma’’ en 1995, loi sur la Concorde civile en 1999) pour prôner la clémence de l’Etat à l’égard des terroristes qui cesseraient leurs activités criminelles ont quelque peu aidé au retour relatif de la paix, il n’en demeure pas moins que c’est l’action de l’Armée nationale populaire qui a réellement terrassé la bête immonde.

Une victoire militaire que les démocrates et les républicains d’Algérie ont pour ambition de prolonger par une victoire idéologique et culturelle en soutenant la modernisation de l’école, de l’administration, de la justice et du code de la famille tout en travaillant à sortir l’économie algérienne de sa nature rentière qui avait permis l’installation des réseaux de corruption et la paupérisation d’un peuple dans l’un des pays les plus riches d’Afrique.

La Kabylie dans la tourmente

En dépit de ses spécificités culturelles et sociologiques qui lui confèrent des ambitions de valeurs démocratiques de modernité qu’elle a voulu fertiliser avec les ancrages les plus puissants de l’authenticité, la Kabylie ne sera pas épargnée par le phénomène terroriste. Venant de ses enfants déracinés dans les villes ou de certains éléments rarement recrutés dans les villages par des réseaux de banditisme, l’action subversive en Kabylie a connu ses aires de prédilection et son apogée dans les massifs de Takhoukht, Mizrana, Sidi Ali Bounab, Ath Laqsar, certaines parties du Djurdjura et l’Akfadou. A sa périphérie, Sahel Boubrak et Sidi Daoud (Dellys), Zbarbar (Lakhdaria) et d’autres poches de repli, d’approvisionnement ou de transit se sont constituées.

Des dizaines d’enfants de la Kabylie sont tombés sous les balles assassines des intégristes dans les autres villes d’Algérie et en Kabylie même : Tahar Djaout, Rachid Tigziri, Saïd Tazrout, Smaïl Yefsah, Mahfoud Boucebsi, et tant d’autres valeurs intellectuelles intègres.

Néanmoins, pénétrées de l’idée que le terrorisme n’a pas d’avenir en Algérie et ne pourra être considéré que comme une parenthèse tragique de l’histoire déjà assez tourmentée du pays, les populations de Kabylie – qui ont organisé l’autodéfense autour de leurs villages- n’ont à aucun moment fait table rase de leurs espoirs démocratiques et de la réhabilitation de leur culture par les moyens les plus modernes qu’offre la technologie du 21e siècle. C’est ainsi que l’année 1994 sera consacrée année de la “Grève du cartable’’ qui a valu une année blanche pour plus de 700 000 écoliers et universitaires de Kabylie pour revendiquer l’institutionnalisation de la langue berbère dans les écoles et les institutions nationales algériennes. Pendant la même période, un grave événement vint s’ajouter à la confusion générale : l’enlèvement du chanteur Matoub Lounès à Takhoukht. Des acquis ont été arrachés par le mouvement de protestation conduit par le MCB (Mouvement culturel berbère) : introduction de tamazight à l’école et création d’un Haut commissariat à l’amazighité.

Cependant, cet épisode ne se terminera pas sans anicroches au sein du parti du RCD. L’un de ses fondateurs et un de ses animateurs les plus écoutés, à savoir Ferhat Mehenni, quittera le parti dans une confusion qui n’a pas encore été clairement élucidée à ce jour. Laconiquement, il dira que c’est un grave différend qui l’opposait à un ‘’ami qu’il a connu depuis 20 ans’’ (allusion à Saïd Sadi, président du parti) qui l’a fait éloigner du RCD.

Ainsi, les luttes internes de leadership à la tête du parti et le hasard de la vie ont fait que sur les quatre membres fondateurs du RCD qui ont appelé aux Assises du MCB en février 1989, seul Saïd Sadi est resté après 1994.

Quatre ans plus tard, le chanteur enlevé en 1994, symbole de la jeunesse frustrée, marginalisée et révoltée sera assassiné dans des conditions pour le moins confuses à Tala Bounane. La tragique nouvelle fera sortir dans la rue la jeunesse qui adulait l’artiste et qui croyait fermement au combat de Lounès pour la culture amazigh. Des émeutes d’une rare intensité sont enregistrées dans les principales villes de Kabylie entraînant la mort d’un adolescent. Depuis ce tragique épisode, la Kabylie n’a pas fait son deuil. De plus, les élites censées conduire politiquement ses luttes sont devenues des ‘’loques’’ happées par des manœuvres tendant à placer durablement ses chefs sur les sentiers de la rente ou bien par des luttes de leadership qui ont fini par épuiser tout le potentiel et toute l’énergie de résistance.

C’est pratiquement sans repères politiques et dans le désespoir le plus extrême que la jeunesse kabyle allait inaugurer le nouveau millénaire. Et ce fut le Printemps noir d’avril 2001.

Pendant toute la dernière décennie, la Kabylie a plutôt subi les élections au lieu de les vivre dans un élan de construction démocratique. Les taux de participation sont généralement les plus faibles du territoire national. Et l’exemple le plus illustratif de la situation- en dehors de l’exception des élections 2002- est sans doute les élections présidentielles d’avril 1999 où six candidats, dont le leader du FFS, Hocine Aït Ahmed, se sont retirés de la course la veille du scrutin. Le taux de participation dans plusieurs communes était proche de zéro ! En découvrant, lors du dépouillement de certaines urnes, des photos de Matoub Lounès en lieu et place des photos des présidentiables, on mesure bien le fossé qui existe encore entre la Kabylie et l’Etat central.

Les élections présidentielles de 1999 — pendant lesquelles Bouteflika était présenté comme le “candidat du consensus’” — étaient boycottées par le RCD en appelant à boycotter la ‘’dernière fraude du siècle’’. Cependant, ce parti ne tardera pas à rejoindre le nouveau gouvernement avec deux postes ministériels confiés à Hamid Lounaouci et Amara Benyounès.

Cependant, les événements du Printemps noir allaient conduire le RCD à retirer ses ministres pour marquer sa désapprobation devant la répression sauvage qui a frappé la jeunesse de Kabylie. En tout cas, cette décision de retrait est vue par l’opinion et par les citoyens comme logique et cohérente. Le contraire aurait été jugé scandaleux, voire même criminel par rapport aux valeurs et idéaux défendus par le parti.

A l’épreuve du Mouvement citoyen

L’organisation des aârchs est née au lendemain des débuts de la grande révolte de la jeunesse kabyle qui avait entraîné l’assassinat de 126 jeunes par la gendarmerie algérienne. Cette série d’assassinats a été la résultante des affrontements qui ont opposé les jeunes manifestants aux forces de la gendarmerie suite à la mort, le 18 avril 2001, d’un jeune de la localité de Beni Douala, du nom de Guermah Massinissa, dans les locaux de la gendarmerie. Bavure, comme le prétendit le ministère de l’Intérieur, ou acte délibéré destiné à ‘’initier et à camoufler’’ une probable révolution de palais, comme le pensèrent différents acteurs politiques et sociaux, le fait est suffisamment grave pour déclencher une chaîne de réactions de solidarité et d’indignation de la jeunesse kabyle qui se sentait touchée par un traitement communément dénommé hogra, que l’on peut traduire approximativement par ‘’arbitraire, mépris, tyrannie, volonté d’humilier…’’.

Les aârchs, issus d’horizons divers et particulièrement des deux formations politiques les mieux implantées dans la région, le FFS de Hocine Aït Ahmed et le RCD de Saïd Sadi, s’assignèrent comme tâche principale d’encadrer et de canaliser la révolte des jeunes Kabyles décidés d’en découdre avec les forces de la répression. Ces manifestants n’avaient pour “armes’’ que les pierres et les cocktails Molotov de fortune contre des armes de guerre qui étaient à mille lieues des outils de la légitime défense. En tout cas, la commission d’enquête créée par le Président Bouteflika et présidée par un éminent juriste, le professeur Issad, n’a pas mâché ses mots pour dire que la riposte des gendarmes n’en fut pas une ; elle était sciemment organisée pour faire le maximum de tués. Ladite commission a établi également des responsabilités politiques du fait que, tout au long des semaines sanglantes en Kabylie, aucun responsable investi des pouvoirs de la sécurité nationale n’avait donné ordre d’arrêter les massacres.

Le Mouvement citoyen était vu à l’époque- sans doute avec une ingénue présomption- comme la “superstructure” théorique ou la conscience politique d’une révolte confuse et nébuleuse qui, malgré des êtres humains réels que les balles fauchaient chaque jour, n’avait pas de tête pensante ou de porte-parole attitré. En tout cas, l’entrée en scène de cette organisation avait conduit à une baisse de l’intensité des émeutes comme elle allait aussi servir de ‘’zone tampon’’ entre les pouvoirs publics et les desperados de la révolte kabyle.

Cependant, le bilan physique et moral de la crise- 126 jeunes tués- paraissait trop lourd et les plaies restaient trop béantes pour que les populations et les aârchs acceptassent de se rendre aux urnes en octobre 2002 lorsque les mandats des députés, des membres de l’Assemblée de wilaya et des maires arrivèrent à leur terme. Entre-temps, le Mouvement citoyen, lors d’une assemblée générale tenue à El Kseur, a élaboré une plate-forme de revendications en quinze points qu’il a voulu transmettre solennellement au Président Bouteflika lors d’une grandiose marche sur la capitale algérienne qui avait drainé, le 14 juin 2001, plus de deux millions de manifestants.

Cependant, la répression de la marche par les forces anti-émeutes et la manipulation médiatique qui en a été faite par la télévision d’Etat- qui présenta les marcheurs comme des “sauvages’’ ou “aborigènes’’ venus envahir Alger- avaient compromis les chances d’une solution à court terme d’une crise qui a des profondeurs historiques connues de tout le monde.

Les deux partis politiques traditionnellement ancrés en Kabylie, le FFS et le RCD, largement représentés dans la nouvelle structure des aârchs ne pouvaient que constater les dégâts, ligotés qu’ils étaient par des divergences profondes et des luttes homériques pour le leadership. Ces animosités légendaires furent aggravées par la décennie de terrorisme intégriste qu’a eu à connaître l’Algérie et qui a ‘’sommé’’ chacune des parties à se positionner par rapport à ce nouveau phénomène. La situation qui était en train d’être mise en place échappa au contrôle de presque tous les acteurs.

La plate-forme d’El Kseur reprend- outre la revendication d’une réparation morale et matérielle des dommages causés aux victimes de la répression d’Etat ainsi que des mesures pratiques d’apaisement (poursuites judiciaires contres les auteurs des crimes devant des tribunaux civils et suppression des brigades de gendarmerie en Kabylie) — les revendications historiques de la Kabylie, à savoir, la reconnaissance effective par l’Etat de l’identité et de la culture berbères dans les textes fondamentaux du pays. Cette plate-forme, déclarée par ses auteurs “cellée et non négociable”, rejette toute forme de consultation électorale avant la satisfaction des revendications qu’elle contient.

Diffluences politiques dans la maison RCD

Dans la fièvre politique charriée par l’émergence du Mouvement citoyen, et alors que les partis traditionnels, pantois et souvent discrédités, commençaient à lui céder le terrain, une autre organisation allait voir le jour sous la conduite du vieux militant de la cause berbère, Ferhat Mehenni, qui était jusqu’en 1994 le n°2 du RCD. Ce nouveau parti, le Mouvement pour l’autonomie de la Kabylie (MAK), revendique frontalement l’autonomie de cette région par rapport au pouvoir central d’Alger et parle carrément de “peuple kabyle’’, une terminologie jusqu’ici inusitée. Le projet qu’il présente n’a apparemment pas eu les suffrages des populations et de la société civile de Kabylie. Mais, il a sans doute le mérite de montrer les voies de la solution extrême qui, à ses yeux, pourrait s’imposer dans le cas où l’intégration nationale ne se dessine pas dans le moyen terme en Algérie.

Parmi le personnel du parti qui ont assumé des responsabilités ministérielles, une autre figure tentera la voie d’un regroupement démocratique en dehors des structures du RCD. Il s’agit de Amara Benyounès, membre fondateur de l’Union pour la Démocratie et la République (UDR), parti non agrée à ce jour. La saignée qu’a eu à subir le RCD dans les rangs de ses cadres les plus en vue ne peut, d’emblée, avoir de signification que celle d’une “centrifugeuse’’ qui placerait en son centre une sorte de “gourou’’ et éjecterait à la périphérie tous ceux qui remettent en cause la pensée “officielle’’.

Pour un parti qui se veut démocrate et moderniste, cette forme de gestion des divergences à l’intérieur de ses structures n’a rien à envier à celle des appareils bureaucratiques dont il était supposé initialement être l’antipode.

La reproduction des schémas de cooptation et de recherche de la docilité des éléments du parti a probablement cassé les ressorts les plus forts des énergies au sein de cette structure.

Au sein du Mouvement citoyen, le RCD s’est illustré par un travail fractionnaire qui a voulu donner une empreinte partisane exclusive à la structure des aârchs. C’est ainsi qu’il a crée son aile “anti-dialoguiste” dans une réunion à Mechtrass en 2004 pour l’opposer aux délégués du Mouvement qui ont assumé le dialogue avec le chef du gouvernement, Ahmed Ouyahia. Les éléments aârchistes proches du RCD ont, contre l’esprit même du Mouvement, envisagé, de participer (sous quel forme ou par quel parrainage ?) aux prochaines échéances électorales.

Les incohérences politiques du parti se sont malheureusement poursuivies lors des élections partielles du 24 novembre 2005 qui ont permis de renouveler par anticipation les assemblées élues en Kabylie, et ce, par des alliances contre-nature et des positions pour le moins farfelues. Les positions du parti par rapport à la Charte pour la paix et la réconciliation nationale ne sont pas non plus dénuées d’hérésies particulièrement lorsque, contrairement aux positions fermes du RCD qui allaient dans le sens d’un soutien ferme à la lutte antiterroriste menée par l’armée, Saïd Sadi “découvre’’ dans le texte de la Charte une “immunité’’ accordée aux éléments de l’ANP.

On ne peut pas, par ailleurs, sous-estimer l’impact sur le moral des “troupes” de tout ce que la vox populi a fait circuler — sans qu’on sache réellement la part de vérité et la part d’affabulation — sur l’assassinat de Allaouache, brûlé vif dans son magasin de Fréha et sur l’assassinat de Matoub Lounès.

La participation de Sadi à la dernière présidentielle d’avril 2004 n’a pas aidé à remonter ce moral d’autant plus que les accusations de fraude, quelles qu’en soient les proportions, ne peuvent, à elles seules, expliquer l’écrasant score de Bouteflika.

De même, l’éviction de Mouloud Lounaouci du poste de responsable régional du parti a nourri moult lectures quant à l’intention du président du parti de se “barricader’’ face à d’éventuelles tentatives de déstabilisation qui viendraient de ses proches collaborateurs.

Le feuilleton Alexo et ses extensions médiatiques, opposant l’APC d’Amizour à une entreprise privée, par RCD interposé, sont un bel exemple de pratiques qui discréditent puissamment l’action du parti et jetteront toutes les formes de suspicion sur ces futures prises de position ou interventions.

Si, aujourd’hui, beaucoup de griefs sont faits au RCD par d’anciens militants, de simples sympathisants du camp démocratique ou des analystes, ce n’est certainement pas de gaieté de cœur. C’est, oserait-on dire, par “dépit amoureux’’. Car, pour la jeunesse kabyle des années 90 et pour l’élite de Kabylie et du reste de l’Algérie qui a, un certain moment, cru aux idées portées par ce parti dans un climat d’hostilité générale, voire d’ambiance martiale, le RCD est une mémoire, aussi un mémoire, des espoirs et projets démocratiques inaboutis. Comme l’ensemble de ceux qui avaient cru à l’espoir démocratique suscité par le FFS et qui pensent légitimement que ce parti n’appartient pas exclusivement à Aït Ahmed, ceux qui ont eu, peu ou prou, nourri des brins d’espoirs démocratiques par le moyen de l’action politique du RCD, ceux qui s’y étaient investis corps et âmes et qui ont fini par être rejetés par la terrible “centrifugeuse”, tous ceux-là et bien d’autres encore, sont fermement convaincus, par le sentiment et la raison, que la mémoire du RCD n’appartient pas uniquement à Saïd Sadi. Même si le fleuve est de toute évidence détourné, la culture, la démocratie et la culture démocratique sauront assurément reconnaître un jour les leurs.

Amar Naït Messaoud

(Suite et fin)

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