Par Tarik Djerroud | 20 Novembre 2010 | 2069 lecture(s)

Des lumières de Paris aux oublis de l’Algérie

A 22 ans, il arrive à Paris, avec une fougue inaltérable, la mandole en bandoulière et la voix affûtée. Ainsi, de fil en aiguille, il rencontre quelques figures de la chanson algérienne naissante telles : Youcef Abdjaoui, Akli Yahiatene et autres Slimane Azem. Sa rencontre avec Amraoui Missoum est déterminante, c’était un véritable détonateur et l’occasion de l’amorce d’une carrière fulgurante.

Il y a des chansons qui résistent à l’air du temps malgré l’absence de leur auteur. Par nostalgie ou par admiration, par la force du verbe et la saveur de la mélodie, des générations de mélomanes ont fredonné et fredonnent encore Rouh rouh theggid ouliw d amejrouh (reprise notamment par feu Sami El Djazaïri) ou encore jahegh bezzaf d ameziane (reprise notamment par Akli Yahiatene). Malgré les années, dans les cœurs comme dans les esprits, cette ritournelle n’a pas pris une ride et cependant, à un tel succès, il est difficile actuellement d’associer le nom du véritable compositeur. Le paternel est, en fait, Arezki Oultache qui a passé les dernières années de sa vie à l’ombre d’une aura qu’il a jadis construite à coups de notes d’un pur «chaâbi», édulcoré à la sauce kabyle. B’Oultache, qui veut dire le bon, en kabyle, n’est pas prêt à être un prophète en son pays tant il est reconnu à Paris et oublié chez lui, en Algérie.
Arezki Oultache est né le 4 juillet 1931 au village Tarihant, dans la région de Tigzirt. Après des années d’adolescences passées dans les errements d’un désoeuvrement impérial, il tente l’aventure de l’étranger. A 22 ans, il arrive à Paris, avec une fougue inaltérable, la mandole en bandoulière et la voix affûtée. Ainsi, de fil en aiguille, il rencontre quelques figures de la chanson algérienne naissante telles: Youcef Abdjaoui, Akli Yahiatene et autres Slimane Azem. Sa rencontre avec Amraoui Missoum est déterminante. C’était un véritable détonateur et l’occasion de l’amorce d’une carrière fulgurante. Avec ce cheikh qui a su le prendre sous son aile, Oultache se produit dans des cabarets et s’accoutume peu à peu à l’harassante vie de l’émigré qui lui inspire ses premiers vers qui constitueront plus tard un chapelet de chansons : ur yegan ur yesgan, ma thetsoudh nekkini ccfigh et us nezmiregh-ara.
Chaque week-end, il prend ses aises dans les multiples cafés maghrébins qui pullulent à Paris, et chante la misère du prolétaire, devant un public de plus en plus massif et fidèle, où chaque note résonne par un battement de cœur qui soulève quelques réminiscences intimes en touchant des cordes sensibles d’un dilemme renversant: faut-il ou non ramener sa femme en France ?
Il était tant et si bien inspiré qu’il a composé pour d’autres chanteur à l’instar de Mohand Said Hammad et surtout Hamoumène Ramdane, auquel il a composé la chanson «Jacquette américaine» dont la thématique n’est autre que l’univers gay de Saint-Michel. Subjuguant de lucidité et d’audace, il était pendant longtemps le porte-voix de générations d’algériens en France.
Oultache a trouvé dans la chanson un exutoire hors du commun pour refouler la solitude et les moments difficiles qui ont zébré sa vie. «Bezzaf itsrough umara hkugh», dit-il dans une de ses compositions qu’il savait rehausser par une virtuosité dans le maniement des fils de la mandole.
A la mort de cheikh Missoum, survenue en 1969, Oultache a plié bagages un an plus tard, en 1970, pour retrouver le bercail et faire face à son quotidien parmi les siens en Algérie. Et sans rendre compte, il fait sonner le glas de sa carrière et meurt dans l’oubli en 2003.

Tarik Djerroud

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