M. Fouad Boughanem, directeur du Soir d’Algérie :«Le journalisme, un acte engagé et d’engagement»ll Cette journée intervient dans un moment crucial que traverse la presse algérienne avec la multiplication des procès contre la presse. Ce n’est pas tant le nombre de procès qui fait peur mais c’est surtout la méthode dont on procède aux arrestations. On a tendance à oublier qu’un confrère, Mohamed Benchicou, est incarcéré depuis presque une année à la prison d’El Harrach et qu’un journal qui s’appelait « Le Matin » est fermé. Tous ceux qui ont une mauvaise conscience par rapport à ces deux problèmes que je viens de citer, pourraient saisir cette journée pour parler de la profession. La presse doit débattre de ses problèmes internes mais peut-on le faire sérieusement lorsque nous avons un directeur qui croupit en prison ?Le journalisme restera toujours et avant tout un acte engageant et d’engagement. Les matériaux de la profession, c’est à nous de les maîtriser pour être beaucoup plus engagés que nous le sommes aujourd’hui.
M. Ali Djerri, directeur d’El Khabar :«Pas de presse libre dans une société qui ne l’est pas encore»ll C’est bien beau de dire qu’on a une presse qui à la limite bénéficie d’une marge de liberté assez importante par rapport au reste du monde arabe. Mais il ne faut se cacher cette « légitimité historique » car il y a des expériences dans le monde arabe où une certaine évolution est enregistrée en matière de liberté de ton, l’ouverture du champ audiovisuel et médiatique et la levée de la criminalisation sur les infractions commises par la presse comme c’est le cas en Egypte et au Liban. Malheureusement, on était les leaders, mais actuellement la régression de la liberté de la presse est une réalité qu’on ne peut plus occulter à travers notamment les textes de loi, le code pénal, la difficulté que rencontrent les journalistes dans l’accès à l’information ainsi que le harcèlement judiciaire pour n’importe quoi. Moi personnellement, je totalise à El Khabar plus de 100 affaires dont la majorité sont irrecevables. Le constat est très clair : la liberté d’expression en général a régressé. Ce que je ne comprends pas c’est cet acharnement à moraliser la presse alors que les vrais voleurs sont ailleurs. La raison d’être de cette presse est d’être un contre-pouvoir pour jouer son rôle aux côtés de la société civile et des partis politiques dans l’émergence de nouvelles idées. Et on ne peut parler de presse libre dans une société qui n’est pas libre. Toutefois, cette journée du 3 Mai sera pour nous l’occasion de faire un flash-back et une évaluation de toutes nos réalisations pour améliorer nos conditions de travail et passer à un stade supérieur.
M. Hassen Bachir Chérif, directeur de la Tribune :«Sommes-nous le pouvoir, son substitut ou un contre-pouvoir ?»ll Il est évident qu’avant d’aborder la problématique des libertés d’expression au moment présent, nous sommes obligés de faire une halte pour réfléchir et nous questionner, nous, responsables, pour faire un point objectif, sans état d’âme sur la situation de la corporation. La première réflexion, il faut éviter le 3 Mai qui est l’anniversaire de la liberté de la presse pour en faire une date alibi à même de nous rendre nombrilistes. Force est de constater que nous avons un ami journaliste en prison. Donc à partir de ce fait qui nous gêne tous, le débat est faussé mais la sincérité devrait nous faire réfléchir pourquoi nous en sommes arrivés là. On peut dire que ce que vit Benchicou est la conséquence de toutes nos faiblesses, celle entre autres qui fait référence à la solidarité, et donc par là à tous les paramètres qui peuvent nous permettre de défendre toutes les libertés d’expression. Notre mission définie par la conscience est claire, nous avons le devoir d’informer et le droit d’avoir accès à toutes les sources. Le simple respect de ce cahier des charges est en lui-même explicite pour défendre les libertés d’expression. Demeure la question fondamentale : devons-nous être le pouvoir ? Nous substituer au pouvoir et sortir de notre mission du respect de l’éthique et de la déontologie ? Ou essayer d’être un élément du contre-pouvoir ? Ajouté aux autres secteurs (partis politiques et mouvement associatif), on pourra alors défendre tous ensemble les libertés d’expression.
Propos recueillis par H. Hayet
