AZEDDINE ABDOUS, directeur de la Chambre de l’artisanat et des métiers de Bouira

«Il faut œuvrer au transfert du savoir-faire»

DDK 08-10-2017 2496

«Il faut œuvrer au transfert du savoir-faire»

Le directeur de la Chambre de l’artisanat et des métiers de la wilaya de Bouira, M. Azeddine Abdous, décrit, dans cet entretien, son secteur comme étant en plein essor avec des formations diverses au profit des artisans de la wilaya.

La Dépêche de Kabylie : Pouvez-vous nous décrire votre secteur ?
A. Abdous : Nous avons actuellement 6 727 inscrits au niveau du registre de l’artisanat, dont 1 958 radiés, ce qui représente le mouvement des inscrits depuis 1998 et les gens qui sont actifs en réalité sont au nombre de 4 769. La plupart ont une tranche d’âge variant entre 20 et 30 ans, il représente 25% des artisans. Mais pour la grande majorité, ils sont âgés entre 30 à 50 ans. Nos statistiques démontrent une inscription homogène et le nombre d’inscrits dépasse largement le nombre de radiés qui représente près de 25% sur le nombre d’inscrits. Il y est recensé 73,69% d’hommes qui exercent dans le domaine de l’artisanat, contre 26,31% de femmes. Lorsqu’on répartit l’inscription par rapport aux domaines, on trouve 4 141 personnes qui activent dans les services, 1 638 dans l’artisanat d’art et 948 dans l’artisanat de production. Par artisanat traditionnel, on veut dire tout ce qui est poterie, céramique, bijoux, tapis, vannerie, taille de pierre, taille sur bois, gâteaux traditionnels, habits traditionnels... D’ailleurs, nous avons enregistré 648 inscrits rien que pour l’habit traditionnel, dont 80% pour la robe kabyle sous toutes ses variantes, avec des spécificités comme pour celle d’Ath Leqsar. Pour la production, c’est tout ce qui est production de biens comme les boulangers et les mécaniciens. On déplore toutefois la disparition de certains corps de métier, comme les fabricants de chaussures ou la confection de vêtements. Un nombre important d’artisans sont inscrits pour l’activité de boulangerie et gâteaux orientaux.

Existe-t-il une spécificité dans le domaine de l’artisanat à Bouira ?
À travers la wilaya de Bouira, les activités sont homogènes. Il existe des régions comme le côté berbérophone où l’artisanat est multiple avec le tapis, la poterie, la robe kabyle, le bijou traditionnel… On peut dire qu’il n’y a pas une activité qui prend le dessus et qui en ferait une spécificité. Il faut savoir que géographiquement, la wilaya de Bouira se situe entre Béjaïa et Tizi-Ouzou, et que les arts traditionnels se mélangent entre les régions.

La poterie perce-t-elle au niveau de la wilaya, qui dispose de plusieurs importants gisements d’argile ?
On peut dire que la poterie à travers le territoire de la wilaya de Bouira a gardé son cachet traditionnel, comme par exemple à Aït Laâziz où beaucoup de femmes artisanes exercent toujours ce métier ancestral. Nous avons dans cette localité une dame qui dépasse la soixantaine et qui, aujourd’hui, transmet ce savoir-faire. Nous lui avons, d’ailleurs, consacré un espace pour la promotion de ces produits afin qu’elle puisse les écouler, ici, au niveau du chef-lieu de wilaya.

Qu’en est-il de la fabrication du tapis de Guerrouma qui a permis à l’Algérie de remporter le 1er prix du Salon de l’artisanat à Bruxelles dans les années 1990 ?
Je me suis déplacé personnellement à Guerrouma pour voir la dame lauréate en question, mais en vain. Nous avons essayé de la faire concourir pour participer à des prix à l’échelle nationale, mais elle a refusé. J’ai vu son fils personnellement et je suis en contact avec lui, mais il affirme que sa mère a décidé d’arrêter définitivement le métier à tisser. On lui a demandé de faire un transfert de savoir auprès de jeunes filles de la région avec des formations de courtes durées, mais elle argue le fait que pour des raisons de santé, elle ne peut plus pratiquer le métier. J’ai eu l’honneur de pouvoir récupérer quelques uns de ses tapis qui se trouvent actuellement exposés au niveau de l’Agence Nationale de l’Artisanat Traditionnel (ANAT) et nous les avons intégrés pour le concours national, afin de mettre en valeur le produit ancestral de cette région. La Chambre de l’artisanat a comme perspective, dans le cadre de la promotion de l’artisanat, des formations d’apprentissage sur le tapis traditionnel. Nous sommes en train de réunir les personnes qui sont aptes à assurer cette formation. Elle est la nouvelle stratégie du secteur de l’artisanat afin de transmettre le maximum de savoir-faire entre les générations mais nous misons aussi sur l’accompagnement de l’artisan avec des formations techniques et des formations d’accompagnement. Le souci majeur du secteur est de rendre viable ces activités. Après une année d’existence, nous mettons en place des mesures d’accompagnement avec des formations du Bureau International du Travail (BIT) pour pérenniser le maximum d’artisans.

Les tailleurs de la pierre bleue sont-ils nombreux à travers le territoire de la wilaya ?
Nous avons 261 adhérents à la Chambre de l’artisanat qui sont inscrits dans le domaine de la poterie, céramique et tailleurs de pierre. Mais ces derniers sont près d’une trentaine. Ce nombre parait infime au vu des centaines de tailleurs de pierre qui exposent leurs produits sur la RN5, dans la commune d’Ath Mansour, mais la plupart exercent dans l’informel. Je signale, cependant, qu’à travers nos formations, des gens sont venus s’inscrire. Cela les a motivé et on souhaite donner envie aux autres tailleurs de pierre de venir s’inscrire et de bénéficier de formations. Il y avait un problème au début entre l’APC d’Ath Mansour et ces tailleurs de pierre, mais nous avons pu régler une partie de ce problème. Il faut savoir qu’à l’origine, l’APC avait interdit l’exploitation de cette activité et les tailleurs de pierre avaient exprimé leur mécontentement. Une fois inscrits au niveau de la Chambre de l’artisanat, le problème a été partiellement réglé pour ces derniers.

Vous avez organisé récemment une formation au profit de ces tailleurs de pierres…
Oui, nous avons participé à une formation à Tamanrasset, en envoyant deux tailleurs de pierre bleue de la région d’Ath Mansour, suite à une coopération algéro-brésilienne d’une durée de 45 jours. Vingt stagiaires, dont deux de la wilaya de Bouira, ont bénéficié de cette formation accélérée. Au mois de juillet dernier, une formation de mise à niveau de performance a été faite au Brésil. Les meilleurs artisans, dont un des tailleurs de pierre de la wilaya de Bouira, en la personne du jeune Farid Naili, ont pu bénéficier de cette formation. Ce dernier est inscrit depuis 2012 au niveau de la Chambre de l’artisanat et il a été sélectionné meilleur artisan tailleur de pierre, en s’illustrant major de sa promo au niveau national et peut-être même international, car reconnu par les formateurs brésiliens, leader dans le domaine de la taille de pierre. Avant son départ à la première formation de Tamanrasset, nous lui avons fais signer un contrat de fidélité dans lequel il s’engage à son tour de transférer son savoir-faire. La Chambre de l’artisanat prépare actuellement une formation pour les tailleurs de pierre de la région de Taourirt et c’est le jeune Naili qui en sera le formateur. Au mois de novembre, il recevra officiellement son titre de formateur de tailleur de pierre ainsi que ses diplômes obtenus au Brésil. Nous comptons, également, organiser prochainement une formation sous le thème du transfert du savoir-faire.

La taille de pierre a fait couler beaucoup d’encre et beaucoup se sont plaints de la toxicité de cette activité, avec l’apparition de la silicose pour ceux qui exercent le métier et pour les riverains. Avez-vous dénombré des cas de maladies dans la région ?
La silicose apparait sur certaines catégories de pierres lorsqu’on procède à son extraction ou a sa taille. Tout dépend de la pierre que l’on taille, mais par précaution, nous devons assurer une formation dans le cadre de l’hygiène et sécurité. Cette formation sera initiée par la Chambre de l’artisanat, mais pour le moment, moi en tant que directeur de la Chambre, je sais que la matière est le sujet déterminant. Pour la pierre bleue d’Ath Mansour, je ne peux pas me prononcer, il faut voir avec les services de la santé pour faire les tests nécessaires pour savoir si nous sommes en présence d’un matériau dont la toxicité est avérée. Cela dit, nous n’avons jusqu’à présent reçu aucun écho d’une maladie de la sorte à Ath Mansour. Toutefois, nous faisons des formations pour l’apprentissage de la taille de pierre et nous devons leur apprendre comment se protéger. Casques et masques sont des protections nécessaires pour exercer dans le métier de tailleur de pierre.

La plupart des artisans de la wilaya se plaignent de mévente. Qu’en est-il ?
La wilaya de Bouira a mis à la disposition des artisans les ex-galeries situées au centre-ville et nous faisons de notre mieux pour créer un pôle de l’artisanat au niveau de cet espace. Une infrastructure qui doit être une référence de l’artisanat. D’ailleurs, nous avons initié une galerie à l’intérieur de cet édifice, où sont réunies les œuvres artisanales. Les autorités de wilaya, lors des cérémonies, achètent leurs cadeaux à notre niveau car il s’agit d’un produit national, produit ancestral et artisanal confirmé. Bien évidemment, la référence de sélection est avant tout la qualité. Nous achetons parfois des produits d’artisans d’autres wilayas et ceux de Bouira voient et étudient la qualité mise en exergue par leurs soins. C’est devenu aujourd’hui une tradition et une référence que d’acquérir des produits artisanaux de qualité auprès de cette galerie et cela aide beaucoup nos artisans qui sont motivés. Nous exigeons des artisans la référence et la qualité de leurs produits. La référence, car il y a des gens qui ont des cartes d’artisan mais qui font dans la revente et ne produisent pas. Nous les éliminons de fait. Sur les abords de nos routes, on voit des produits artisanaux qui proviennent de Chine, de Tunisie cela n’est pas tolérable car ce commerce se fait au détriment de l’artisanat local. Mon objectif est d’éliminer ces pratiques, en revendant dans cette galerie des produits importés. Je dis que revendre des produits artisanaux pour un artisan c’est du suicide. Il se ruine lui-même en faisant la promotion d’autrui. Les perspectives de la Chambre sont d’accompagner l’artisan et de lui montrer le chemin de la réussite, et nous sommes là pour faire des formations de renforcement aux artisans qui le souhaitent. Nous avons également une palette de formations techniques comme pour la taille de pierre, pour renforcer les performances et l’amélioration du savoir-faire.

Entretien réalisé par Hafidh Bessaoudi

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