Par L.Beddar | 7 Janvier 2013 | 4299 lecture(s)

Ath Aidel Plus qu’une récolte, une tradition !

La cueillette des olives bat son plein

La campagne de cueillette des olives dans le douar d'Ath Aidel composé essentiellement des communes des daïras de Seddouk et Beni Maouche, s’étale sur plusieurs mois. 

A l’instar des autres villages de la commune de Seddouk, au village Takaatz, dès les premières pluies de l’automne, coïncidant généralement avec le mois de novembre, les propriétaires d’oliveraies entament les travaux de défrichage, c'est-à-dire nettoyer les alentours des arbres pour faciliter le ramassage des olives. Chaque matin, notamment durant les journées ensoleillées, les agriculteurs partent aux champs. On les rencontre sur les pistes, chacun une hache sur l’épaule et une hachette à la main. De loin, on peut entrevoir les parcelles bien débroussaillée, laissant voir une terre schisteuse bien grise, des gorges pour arrêter les olives qui tombent durant le gaulage et des petits chemins avec escaliers qui permettent aux cueilleurs de se déplacer sur un terrain accidenté. Rien n’est laissé au hasard, les branches sèches et les arbustes secs ainsi que les buissons sont enlevés, mis en tas, puis incendiés. Les pistes sont nettoyées et réaménagées donnant l’air d’avoir été refaites à neuf. Des oléastres réputés pour avoir des tiges solides pour la fabrication des manches et gaules sont dépouillés de leurs branches. Beaucoup de fellahs se faisaient de l’argent de poche avec la fabrication de tels outils agraires qu’ils vendaient. Ils arrachaient les tiges grosses, longues et droites qu’ils travaillaient le soir ou les jours de pluie devant un feu de bois car il faut bien chauffer la tige pour pouvoir la manier. C’est ce qui explique que les fellahs rentrent toujours des champs avec un fagot de bois, des tiges à travailler et l’outillage sur le dos de mulet ou sur le porte bagage de la voiture. 

Généralement, une fois les travaux des champs terminés, les fellahs entament la cueillette, quand les olives sont devenues grosses, mûres, noires et commencent à tomber des arbres.  Au village de Beni Djaâd, dans la commune d’Amalou, la cueillette des olives est une affaire de famille. Tous les membres sont mobilisés pour la circonstance. Grands et petits, hommes et femmes, accompagnés des bêtes, tôt le matin, prennent le chemin des champs. Dans chaque maison, dès l’appel de l’Imam pour la prière du matin, les gens se lèvent et font leur devoir religieux. Les hommes s’affairent à préparer les outils nécessaires et les mettent sur le dos du mulet ou sur le porte bagage de la voiture ou encore à même le dos pour ceux qui ne possèdent pas de moyens de transport. Les femmes dans la cuisine préparent le petit déjeuner et le repas de midi à emporter au champ. Dès les premières lueurs du jour, des cortèges s’ébranlent, chaque famille se dirigeant vers la destination choisie.  En cours de route, de petits groupes se rejoignent et forment des grandes lignées. Les femmes entre elles et les hommes entre eux, se racontent les dernières nouvelles, bonnes ou mauvaises, apprises çà et là. De temps en temps, des bêlements et des aboiements se font entendre. Les chefs de familles conduisent les bêtes et veillent à ce qu’elles ne dévastent pas les jeunes arbustes situés aux abords de la route. Arrivés sur les lieux, les affaires sont déchargées et défaites et tout le monde se met au travail. C’est une véritable fourmilière où chacun s’investit dans la tâche qui lui est dévolue et qu’il maîtrise.  Les hommes s’occupent du gaulage. Ils frappent hardiment par ci et par là en faisant le tour de l’arbre, montent sur les branches pour atteindre les hauteurs. Les jeunes arbustes sont épargnés, leurs olives sont arrachées de la main. Les femmes et les jeunes garçons font le ramassage. Ils commencent d’abord par les olives les plus éloignées, se rapprochant de l’arbre au fur et à mesure. Un enfant est désigné pour garder le bétail loin des arbres fruitiers, là où il y a seulement des broussailles. De loin, on voit des brasiers de feu partout où le regard se pose. Le froid matinal oblige à allumer le feu car de temps en temps un ramasseur aura besoin de réchauffer ses mains gelées par le givre du matin. Il exposera ainsi ses doigts au feu pour qu’ils retrouvent leur vigueur. Les coups de gaule se répandant dans la vallée sont entendus de loin. Les sacs mis dans un endroit plat et propre s’emplissent au fur et à mesure que les paniers remplis y sont déversés. Dès qu’une certaine quantité est atteinte, le tout est placé sur le dos de mulet et quelqu’un se charge de le transporter à l’huilerie où une place a été réservée. A midi, tout le monde se rassemble autour du bivouac pour se restaurer. Quelle que soit la constitution du repas, celui-ci est appétissant, car la faim des champs n’a pas son pareil. Il est mangé avec appétit même s’il est à base de galets, disaient nos aïeux ! 

Le soir, hommes et femmes, fatigués par le labeur de la journée, les traits tirés, l’allure lourde, le pas lent, rentrent à la maison. Sur les sentiers sinueux et serpentés et sur les routes parfois boueuses, de jeunes enfants, maraudeurs ou collecteurs, sacs en jute sur les épaules et paniers en osier sous les mains, proposent leur butin à d’éventuels acheteurs. En cours de route, les spéculations vont bon train sur les prix pratiqués et les poids respectés par les uns et les autres.  Fait exceptionnel, le village est désert dans la journée. Les maisons sont soit fermées soit gardées par les personnes très âgées, aveugles ou malades. Tous les valides partent aux champs. 

La campagne oléicole fait que les champs grouillent de monde et les routes ne désemplissent pas. Une animation naturelle digne des grandes mises en scène où chaque acteur et figurant joue le rôle qui lui est affecté. Une animation qui se poursuit jusque dans les huileries. Au village Tibouamouchine, dans la commune de Seddouk, quatre huileries modernes travaillent jour et nuit pour faire face à la demande. En plus de la demande locale, beaucoup de citoyens d’Ath Yaâla, une région berbérophone de la wilaya de Sétif, les sollicitent pour le pressage des olives. Ils arrivent avec leurs camions chargés d’olives le soir, et repartent le matin avec leurs productions d’huile. 

A l’approche d’une huilerie, on entend les bruits des moteurs et on aperçoit les fumées blanches, dégagées par les gosses cheminées ainsi que les va et vient incessants des gens. A l’intérieur, une vaste cour accueille les sacs de fruits. Des petits ou grands tas d’olives sont disposés dans des enclos délimités par des parpaings. A l’intérieur, une autre fourmilière s’active, constituée d’ouvriers et de clients. Tout le monde est pressé d’emporter sa récolte d’huile ! Les olives sont transportées dans des brouettes et déversées dans un bac, elles sont ensuite acheminées par un tapis roulant pour être lavées, avant d’être  aspirées par un conduit à l’intérieur torsadé qui amène les grains jusqu’à l’appareil de mouture. Les olives triturées deviennent une pâte qui est mise dans des paniers circulaires placés dans la presse hydraulique. L’huile brute se dégageant par les mailles et est acheminée dans des tuyaux vers des bacs construit en dur et faïencés. L’huile pure est dégagée par un séparateur et coule directement dans un grand récipient. Ce processus relève du fonctionnement d’une huilerie moderne de type continu ou discontinu. Ce qui n’est pas le cas pour une huilerie traditionnelle où les olives sont triturées par deux grosses meules en pierres et le produit brut est laissé d’abord se reposer dans des bacs aménagés en dur et faïencés dans une chambre bien chauffée. L’huile  pure est prélevée manuellement avec un récipient légèrement creux. Les huileries sont très sollicitées par les acheteurs locaux ou ceux venus d’autres régions. Les ventes se font en gros ou au détail et les prix varient en fonction des quantités achetées. La campagne oléicole demeure une aubaine pour les villageois. Elle procure une ressource alimentaire pour la consommation domestique et le surplus est vendu d’une traite ou progressivement, en fonction des besoins en argent. Les villageois qui n’ont pas d’oliveraies sont pris en charge par les nantis qui leur offrent des petites quantités d’huile, appelées « laâchour ». 

Cette année, les rendements sont faibles disent ceux qui ont déjà engrangé leurs récoltes d’huile. Les rendements oscillent entre 13 et 20 litres d’huile au quintal et la production en fruits est qualifiée de faible. Une faible récolte, induite par l’insuffisance de la pluviométrie, les méfaits du gaulage et le manque d’entretien des oliviers, sans oublier les feux de forêts qui ont dévasté un grand nombre d’oliveraies. Pour toutes ces raisons et probablement d’autres, le prix du litre d’huile d’olives a atteint un pic jamais égalé cette année, celui des 600 dinars.  

L.Beddar

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