Par DDK | 15 Avril 2015 | 3180 lecture(s)

Béjaïa Virée à la Kelaâ d’Ath Abbas

Sur les traces d’El Mokrani

Le printemps est plus beau cette année à Ighil Ali, une commune qui a enfanté des hommes de valeur qui aimaient leur pays et chacun s’est sacrifié pour la patrie à sa façon.

 

Le printemps 1871 a été un déluge de feu pour cette région de la haute vallée de la Soummam dans la wilaya de Béjaïa. Des hommes dont la réputation a dépassé nos frontières s’étaient élevés comme un seul homme pour faire barrage à l’armée coloniale qui séquestrait les terres aux fellahs pour les répartir aux colons ramenés de France. Le premier coup de starter a été donné par El-Mokrani dans sa région d’Ath Abbas dans la commune d’Ighil Ali. Pour cette raison, nous avons choisi d’aller visiter la Kelaâ d’Ath Abbas, une forteresse où sont nés et enterrés Mohamed  El-Mokrani et sont frère Boumezrag. Avec un soleil radieux d’une belle journée printanière, nous voila parti de bon matin pour visiter ce monument pétri d’histoire d’une épopée où ont été posés les premiers jalons de la résistance contre l’oppresseur colonial. En arrivant à Ighil Ali, un vieillard nous a fait savoir que la Kelaâ n’Ath Abbas se trouve à quelque vingt kilomètres tout en nous informant que nous ne verrons pas passer la route avec les paysages enchanteurs qui préoccuperont notre vue tant ils sont sublimes et agréables à scruter. Nous nous sommes engagés sur une route sinueuse et en montée sur environ cinq kilomètres. Une route qui traverse un maquis à la lisière d’une grande forêt dont les arbres calcinés par des feux ont vite régénéré. Nous sommes au printemps ; une période où la végétation est abondante. Les dernières pluies ont fait que l’eau ruisselle encore partout. Il n’y a pas que cela, puisque le décor est encore plus fabuleux avec des villages perchés sur des collines ou adossés à leurs flancs ressemblant à des gîtes ruraux qui attirent le regard de par leur style architectural typiquement kabyle. La plupart gardant encore leur style original avec des maisonnettes retapées ou laissées à l’état traditionnel dont la majorité est construite avec de la pierre locale et charpentée avec la tuile rouge ancienne. Des maisonnettes proprettes et ardentes comme il y en a partout en Kabylie. Tellement elles se ressemblent toutes, il est parfois difficile de distinguer un village d’un autre. En arrivant à un des trois chemins bordant une gigantesque forêt, on a décidé de marquer une halte à cet endroit magique où on sent un air pur décrasser nos poumons alors que des senteurs agréables parvenant des roses, de la lavande et des arbres chatouillaient nos narines pendant qu’une eau de sources sortie directement des entrailles de la terre clapote en ruisselant nous appelle pour humecter le gosier. Nous reprenions notre route et en roulant nous regardons à droite et à gauche pour s’émerveiller des paysages qui caractérisent cette région qui dépaysent la vue et impressionnent l’esprit. Au carrefour suivant, une plaque indique la route à suivre pour aller vers la Kelaâ, lieu de notre destination. Une route tracée à même les rocs sur environ sept kilomètres. Nous sommes au milieu d’un massif montagneux composé de montagnes et de collines aux mamelons pointus et agressifs, de flancs ravinés par les eaux provenant des fontes de neige très fréquente en hiver de par leur altitude. Un panorama splendide à scruter et dont on a du mal à détourner les yeux. On n’a pas mis beaucoup de temps pour arriver à ce royaume des Mokrani qui s’étale sur plusieurs hectares. Il est entouré d’un muret d’un mètre cinquante de hauteur et d’un mètre de largeur sur plusieurs kilomètres et ayant plusieurs portes d’entrée. De cette muraille, il n’en reste que des friables à certains endroits du fait qu’elle n’a plus quoi surveiller et n’a personne pour son entretien. Nous arrivons à l’une des portes appelée « Ouâdji », nous dira Hamid, notre guide. Nous commençons notre visite par cette cabane située avant l’entrée de la forteresse qui tient le coup malgré les vicissitudes du temps passé en résistant à la force de la nature, aux guerres subies par cette région car elle est centenaire. Le mausolée reçoit encore des visiteurs qui sont notamment des villageois et les visiteurs venant des autres villages environnants et les pèlerins. Nous entrons dans la forteresse en roulant plus d’un kilomètre pour arriver au village de la Kelaâ d’Ath Abbas, lieu de notre visite. Les maisons sont construites sur un flanc accidenté et comme c’est les cas dans tous les villages kabyles, elles sont collées les unes aux autres. Leur nombre impressionnant qui dépasse la centaine montre toute la grandeur de ce village fondé par les El-Mokrani. La plupart des maisons sont tombées en ruines, quelques unes, qui se comptent sur les doigts d’une seule main, sont retapées par des villageois attachés encore à leur village. La population délocalisée par l’armée française durant la guerre de libération s’est dispersée un peu partout à travers les villages des communes d’Ighil Ali et de Medjana. A l’indépendance, 80% n’ont pu rejoindre le village, faute de moyens d’existence. « Notre village a été plusieurs fois bombardé par l’armée française et compte plusieurs martyrs qui s’étaient sacrifiés pour l’indépendance de notre pays. L’armée française s’était vengée sur les héros qui l’ont défiée en 1871 comme en 1954 », a fait savoir notre interlocuteur. Ce village possède un cimetière de chouhada au centre duquel se trouve une plaque commémorative où sont inscrits les 162 martyrs qu’il compte. Les combats dans cette région sont d’une grande ampleur ; l’armée française employait de gros moyens comme les avions pour attaquer les moudjahidine. D’ailleurs les épaves d’un avion abattu par les djounoud sont exposées dans ce cimetière des chouhada. « Les habitants ont souffert durant l’insurrection de 1871 et la guerre de libération 1954/62 ou de moult sévices leur ont été infligés par les soldats qui ne lésinaient pas sur les moyens de tortures et les tueries », s’indignera notre accompagnateur. A quelques encablures de là, le village semble languir au soleil de printemps. 

 

La maison des Mokrani en ruines

 

A la grande placette, quelques habitants, vieux pour la plupart, se prélassaient sur des bancs en ciment. La placette est réputée car recevant des visiteurs qui viennent visiter les possessions des Mokrani et prier dans la grande mosquée du village. Le premier édifice que nous avons visité est le mausolée de Mohamed El-Mokrani. Sur la façade donnant sur la place est scellé un mémorial où sont transcrits les dates de naissance et de décès et son combat. On peut y lire : « Mohamed El-Mokrani né à la Kelaâ d’Ath Abbas en 1815 et décédé à Oued Souflate dans la région de Bouira le 05 Mai 1871. Secondé par son frère Boumezrag et Cheikh Aziz de Seddouk et à la tête de 20.000 hommes ; il a livré une grande bataille aux troupes de l’armée française ». A côté de ce mausolée, c’est la grande mosquée gardant encore son style architectural original orné d’ors et de turquoises. Derrière cette mosquée, la maison des Mokrani tombée en ruines. Un peu plus bas on nous a montré un Bunker où était fabriqué un canon durant l’insurrection de 1871. Sur la placette est implantée aussi une fontaine publique. Selon des sources concordantes sur l’origine des Mokrani, on a appris que cette grande famille était établie à la ville de Béjaïa. Comme elle était harcelée par des envahisseurs étrangers auxquels elle faisait face, parfois, elle prenait le dessus et chassait l’ennemi. Et quand l’ennemi est plus fort, elle s’inclinait. C’est à partir de là qu’elle a trouvé la solution en allant s’installer dans ce massif montagneux d’Ath Abbas où elle a fondé la Kelaâ qui signifie forteresse. Cette forteresse servait de base arrière quand elle ne pouvait faire face à l’assaut de l’ennemi. Cette région d’Ath Abbas a connu plusieurs Emirs durant le règne de l’empire Ottoman et le dernier arrivé était Ben Abderrahmane, aïeul des Mokrani, qui s’était installé d’abord vers la fin du 15e siècle dans les Bibans avant de se déplacer à Ath Abbas où il s’était installé définitivement. Homme puissant, intelligent et généreux, des qualités qui lui ont permis de se distinguer en gérant quelques événements et de ce fait les citoyens lui reconnurent une autorité en l’adulant. A sa mort c’est son fils Ahmed qui a hérité de son pouvoir et se donna le titre de Roi. Il mourut en 1510, après avoir fondé la Kelaâ. Depuis, le pouvoir et les  biens des Mokrani sont légués de père en fils. Les français après leur invasion en 1830 ont fait la connaissance d’Ahmed El-Mokrani, un ascendant direct de cette noble famille. Ils ont fait de lui leur allié, en le couronnant d’un titre de Bachagha, un grade élevé qui lui avait permis d’asseoir son pouvoir sur plusieurs tribus. Quelques années plus tard, l’autorité française avait commencé à le diminuer en portant atteinte à son prestige. Elle lui avait retiré le pouvoir sur certaines tribus de Kabylie et des Ouled Nail. N’ayant pu digérer cette provocation, il s’était isolé dans son royaume de 1845 à 1847, soit durant trois ans. Il mourut en 1853 léguant ses biens et son pouvoir à son fils Mohamed qui a vu aussi une partie de ses biens séquestrés par le gouverneur français qui, en compensation l’a promu au grade de Bachagha en 1861 lors d’une cérémonie de décernement d’une médaille de la légion d’honneur qui lui a été attribuée. Le déclin de Mohamed El-Mokrani était prévisible en 1866, avec l’invasion des criquets et la sécheresse qui s’étaient déclarée dans la région ruinant les paysans, une situation dramatique qui a duré jusqu’en 1868. Mohamed El-Mokrani a distribué tous ses stocks de céréales aux paysans sans pouvoir juguler la révolte des paysans. Il a fait même appel aux usuriers juifs de Constantine pour des emprunts d’argent qui lui ont servi pour acheter des graines chez les minotiers des hauts plateaux. Malgré cela, la situation est restée des plus critiques. Ce sont les préludes d’une insurrection annoncée et Mohamed n’avait d’autre choix que de se ranger du côté de ses fidèles. Le 16 Mars 1871 à la tête d’un bataillon, il défie l’armée française, signant le premier attentat à Bordj Bou Arreridj en attaquant une caserne militaire. Pour propager cette insurrection, il a fait appel à Cheikh Mohand Améziane Aheddad de Seddouk, chef suprême de la Tarika Rahmania, une puissante organisation implantée à travers tout le pays. Certes le cheikh a refusé au départ de s’impliquer dans cette guerre dont il craignait un échec. Il a été forcé par ses deux fils, Aziz et M’hand à l’accepter. C’est de là qu’il a lancé un appel au Djihad un certain 08 avril 1871 où il a réussi une forte mobilisation de ses fidèles qui ont adhéré à son mot d’ordre. Après 10 mois d’intenses combats, les Français ont eu le dessus sur les Moudjahidine. Parmi les insurgés capturés, seul Cheikh Aheddad a été condamné à la prison, eu égard à son âge avancé et il mourut d’ailleurs cinq jours après. Il est enterré au cimetière de la ville de Constantine. Les autres ont tous été déportés dans une île du Pacifique, la Nouvelle Calédonie. Un siècle et demi est passé et les possessions des Mokrani à la Kelaâ d’Ath Abbas sont toujours en ruines. Pourtant, il y a quelques années, il a été question de la réalisation d’un mausolée et de la reconstruction de la maison des Mokrani, un projet qui tard a être réalisé. Chaque année, des festivités sont menées pour commémorer l’insurrection mais elles restent au stade convivial et festif.       

           

L. Beddar

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