Dix sept automnes se sont déjà écoulés depuis les évènements sanglants d’octobre 88. Des évènements qui ont par la suite été qualifiés de « chahuts de gamins ». Des gamins aujourd’hui adultes et qui se souviennent de cette date, qui restera définitivement gravée dans leurs mémoires. Mourad faisait parti de ces jeunes qui à l’époque fréquentait le lycée Nasser Ed Dine M’chedalli et qui ont improvisé une marche, qui avait drainé plusieurs centaines de personnes de M’chedallah jusqu’à Akbou. Il était huit heure du matin lorsque des jeunes de la région de M’chedallah, Aghbalou, Adjiba et de Bechloul se sont regroupés devant le portail de l’établissement Nasser Ed Dine et refusaient de laisser entrer quiconque. Seules les filles étaient autorisées à accéder à l’intérieur du lycée. Huit heures trente et aucun élève n’avait rejoint les bancs, quelques pourparlers ont été entamés avec les surveillants du lycée, mais peine perdue: la pédagogie n’était pas d’actualité. Mourad et ses camarades marchent en direction de l’autre lycée de M’chedallah, celui de Ibn Badis. Mais une fois sur place, ils sont surpris de découvrir les élèves de cet établissement devant le portail en exigeant la fermeture du lycée. Chose qui fut immédiatement faite, dès lors, par les surveillants de Ibn Badis, en apercevant une foule qui grondait à l’extérieur. Ce fut ensuite au tour des collèges de se voir fermer leurs portes, sous la pression des lycéens en colère. Aux alentours de dix heures, l’ensemble des établissements scolaires de la daïra de M’chedallah étaient désert. C’est alors, qu’une prise de parole fut improvisée par quelques jeunes au niveau du carrefour de Vouaklane. « Nous allons organiser une marche jusqu’à Akbou pour faire sortir les lycéens et collégiens de leurs établissements, ensuite nous revendiquerons nos droits ». Interloquée, l’assistance le fut, car jamais pareil discours n’avait été tenu, surtout en plein air, mais cela avait suffit à motiver davantage une foule difficilement maîtrisable. Et le cortège s’ébranla en direction de Tazmalt, le temps d’une halte à Chorfa pour fermer le CEM et faire sortir les potaches et la foule s’agrandissait au fil des kilomètres, rejoints par des curieux, mais aussi et surtout de personnes d’âge mûr, qui encadraient d’ailleurs assez difficilement les jeunes. A hauteur de Toghza, un camion de type semi-remorque avait été intercepté par des manifestants en colère venant de Tazmalt et qui se dirigeaient vers M’chedallah. A l’intérieur du semi-remorque, une cargaison de bière, le camion appartenait à l’ONCV et la foule en furie n’a pas attendue pour renverser carrément le camion en travers de la chaussée. La circulation sur la RN 26 fut de ce fait, brusquement interrompue. Un manifestant monta aussitôt sur le camion et s’exclama à plein poumon qu’ils n’avaient que faire de la bière : « Nous voulons de la semoule et nos dirigeants acheminent de l’alcool » et la masse humaine de hurler en applaudissant. C’est ainsi que commença le « chahut de gamins » dans la région Est de Bouira, des pères de familles désespérés de ne pas avoir trouvé de semoule, pour nourir leur progéniture ont été contraints de prendre d’assaut, les différentes SEMPAC se trouvant dans les alentours. Les mêmes tragiques événements se déroulaient au même instant dans la capitale, les manifestants n’en ont entendus parler que plus tard en fin de soirée. Aujourd’hui, Mourad et ses compagnons de l’époque n’ont plus les mêmes visions et chacun vaque à ses occupations, sauf qu’en 2001, nombre d’entre eux se sont retrouvés à Alger, un certain « 14 juin ». Les gamins ont grandi depuis et sont devenus adultes. On en retrouve quelques-uns qui se reconnaissent dans la dynamique des aârchs, les plus chanceux ont préféré l’exil, d’autres se sont repentis, mais la vie continue pour cette génération d’octobre 1988 qui a marqué les esprits, mais qui a, avant tout, été à l’origine de l’avènement du multipartisme.
H. B.
