Nous ne pouvons qu’être ahuris par le comportement de ce qui est abusivement appelé la « classe politique », à la veille d’un nouveau rendez-vous électoral en Kabylie destiné à placer de nouveaux élus à la tête des municpalités. Au moment où l’on espérait que les anciens acteurs politiques de la région battent leur coulpe et fassent amende honorable de leurs turpitudes, nous découvrons des baridelles boîteuses, obstinément mégalomanes, aigries par des déconvenues ourdies de leurs propres mains. Il est certain que le sentiment de panique devant une forte possibilité de scores mitigés — pour ne pas dire plus — lors de ces élections, a puissamment participé à la déraison et même à la paranoïa dont ces personnalités sont frappées. La paranoïa, voilà le maître mot ! Lorsqu’elles se défaussent sur les services de renseignement pour expliquer tous les errements que la volonté de leadership a pu leur valoir, ces « têtes pensantes » ne font que consoler temporairement leurs ouailles et prolonger leur fourvoiement. En tout cas, qu’ils se trompent d’époque, c’est sûr. L’argument d’une manipulation qui désintégrerait un parti politique, au point de le rendre coquille vide, a bien vécu. Certes, l’Algérie a hérité d’une forte pratique du renseignement pendant la guerre de libération à travers l’expérience du MALG. Celle-ci fut renforcée par l’apport des services égyptiens dirigés par l’illustre et glacial Fathy Dib et par le KGB soviétique. Le phénomène de « moukhabaratisation » de la société a accompagné fidèlement la gestion autocratique du parti unique. C’est ce à quoi faisait allusion Matoub Lounès dans une chanson en disant : « Deux lettres (SM) ont semé la terreur. » Pourtant, parmi les anciens du MALG, un jeune, exilé à Paris, Ali Mécili, avait, dans la terrible nuit dictatoriale des années 70, mis en contact des militants berbéristes de la génération de Saïd Sadi avec le leader du FFS, Hocine Aït Ahmed, exilé en Suisse, pour coordonner les actions de l’opposition démocratique. Comme quoi, même si le système était foncièrement pourri, des individus et des personnalités avaient à cœur de renverser la vapeur et de défendre les idéaux des libertés démocratiques quoi qu’il leur en coûtât. Ali Mécili l’avait payé de sa propre vie puisqu’il sera assassiné devant son domicile, boulevard Saint-Michel, à Paris, le 7 avril 1987. Après l’ »ouverture démocratique », arrachée par le sang des enfants d’octobre 1988, les horizons politiques algériens seront vite assombris par la tornade islamiste qui allait mettre entre parenthèses, pendant presque dix ans, l’Algérie en tant que peuple et nation. Le RCD, et un grand nombre d’autres organisations politiques et sociales, avaient applaudi l’arrêt du processs électoral du 26 décembre 1991 en glorifiant l’intervention de l’ANP. Cette intervention se poursuivra bravement sur le front de la lutte antiterroriste et le RCD applaudira en faisant l’éloge de l’armée. C’est devant toutes ces réalités que le citoyen restera dubitatif au sujet des dernières déclarations de Saâdi qui fait incomber tous ses insuccès au DRS. En réalité, l’élite dont parle le chef du RCD a activement contribué à discréditer l’action politique en Kabylie. La « guerre froide », les invectives et les insultes que se sont livré, pendant quinze ans, les deux principaux partis, n’ont laissé aucune chance à la pédagogie politique et à l’initiative citoyenne dans une région qui en avait pourtant toutes les prédispositions. Elles ont même vidé la revendication culturelle et identitaire de sa substance et ce, en faisant d’elle un cheval de bataille pour l’ascension politique et un fonds de commerce juteux. Avec l’assassinat de Matoub en 1998 et les événements du Printemps noir de 2001, la décomposition de la « classe politique » a atteint les abyses qui nous donnent à voir le vide sidéral d’aujourd’hui. Aucune paranoïa ne saurait sauver les vaisseaux en perdition.
Amar Naït Messaoud
