Après la prise de Tombouctou par Ansar Eddine – Le capharnaüm sahélien face à l’islamisme

Non encore remise des grands bouleversements qui ont affecté quelques pays de l’Afrique du Nord (dans l’ordre chronologique : Tunisie, Egypte, Lybie), sous le nom, aujourd’hui controversé de Printemps arabe, l’Algérie voit sa frontière sud, versant Mali, ébranlée par un nouveau et troublant voisinage, celui d’une « principauté » Azawad, théoriquement berbère autochtone, appuyée sur des apports islamistes fournis par Al Qaïda, phalange du Sahel. Une grande partie des armes en circulation sur ce territoire proviendrait, selon des experts, de l’arsenal libyen demeuré incontrôlé et incontrôlable. D’ailleurs, quelques saisies d’armes faites ces dernières semaines en Algérie du Nord ont pour origine la Lybie. La province prise par la Touaregs azawad, au nord du Mali, s’étend sur un territoire riche par son sous-sol (particulièrement Kidal où la France exploite de l’uranium) et par son passé historique (la dernière ville, Tombouctou, prise par les rebelle du Front de l’Azawad, est une vielle cité marchande de l’Afrique des caravanes, d’où partaient des routes vers Sijilmassa et Tlemcen). Le coup de force a eu lieu quelques jours après la déposition du président malien, Amadou Amanou Touré par une junte militaire. Cette dernière, sous la pression de la CEDEAO (Communauté économique de l’Afrique de l’Ouest), a annoncé le rétablissement de la Constitution tout en restant au pouvoir. Au-delà des déchirements politiques propres au Mali, l’annonce de la création d’une principauté islamiste aux portes sud de l’Algérie pose une kyrielle de questions dont les réponses ne sont pas toutes à portée de l’Algérie et du Mali seuls. C’est à un point crucial de la géostratégie régionale et mondiale que l’on a affaire dans ce genre de situation. Rappelons-nous les anciens délires du colonel Kadhafi qui projetait la création d’un Etat sahélo-saharien ayant pour nom « Touarguistan ». Même si le fantasme entraîne sa dose d’humour, la réalité des enjeux est malheureusement d’une extrême dangerosité.

Les puissances occidentales ont subodoré l’évolution chaotique à laquelle était promise la région, bien qu’elles aient une partie de responsabilité dans l’éclosion et la sustentation des mouvements islamistes qui encerclent aujourd’hui la région. Ainsi, des exercices militaires conjoints avec les forces régulières des pays voisins de l’Algérie et de celles du Sahel (Maroc, Mauritanie, Tunisie, Niger, Nigeria, Tchad, Mali et Sénégal), connus sous le nom de FLINTLOC, et dirigés par le commandement des forces américaines basés en Europe, avec un État-major stationné à Dakar, se sont déroulés de façon presque régulière. Les forces de l’armée algérienne y avaient pris part en 2007, de façon honorable, en faisant montre de professionnalisme et d’adresse acquis dans le feu de l’action antiterroriste, engagée depuis le début de la décennie 1990. Ces exercices conjoints ont pour objectif de coordonner, sur le terrain, la lutte contre le terrorisme qui a pris des dimensions transnationales avérées, contre le trafic de drogue et l’activité de contrebande.

Après que la zone Sahélo-saharienne fût une entité écologique à laquelle sont dédiées les réflexions sur la lutte contre la désertification, et un concept géoéconomique d’intégration (à l’image du projet de la route transsaharienne censée relier la Méditerranée (Alger) au golfe de Guinée (Abidjan), aujourd’hui, on n’en parle que pour compter les coups d’Etat, évaluer les troupes, estimer l’importance de la rébellion, faire face à l’afflux de réfugiés et, étrange déréliction, assister à la création d’émirats islamistes dans un désert de misère et de famine, où même l’action humanitaire est compromise.

Les troupes islamistes, menées par trois émirs d’origine algérienne, qui ont assiégé au début de cette semaine la ville de Tombouctou, ont subtilisé les stocks d’aliments de la Croix Rouge internationale, réservés pour des actions humanitaires dans les moments de disette (sécheresse ou conflits), et les ont distribués à la population pour solliciter leur allégeance. Les Africains constatent, avec une profonde amertume, l’inanité et l’impuissance des organisations, comme celles de l’Union africaine ou du Nepad. L’un des premiers principes sur lequel est bâtie l’UA, qui a succédé en 2001 à l’OUA, est de ne pas reconnaître les régimes et gouvernements issus de coups d’Etat.

Depuis cette date, combien de coups tordus de ce genre, que le destin a réservé aux peuples africains sans qu’une personne ne lève le petit doigt ? L’épisode ivoirien a été dénoué par un…coup de force de la France. Le président installé Alassane Ouattara, appelle, aujourd’hui, à qui veut l’entendre, à un retour à la légalité au Mali. Démembré par le putsch dans la capitale et l’avancée des troupes d’Ansar Eddine, qui ont occupé tout le nord de la république, le Mali donne l’image d’un pays impuissant, soumis, tout à la fois, à la tourmente du syndrome africain des indépendances mal assumées et à l’implacable géostratégie mondiale, par islamisme interposé. Dans un contexte régional aussi tendu, et qui est loin de révéler toutes les dérives possibles et imaginables sous ces latitudes, que sont les espoirs du Printemps arabe devenus ?

Amar Naït Messaoud