Au cahier culturel Des dits de Chikh Mohand – De la raison humaine et de la foi

Par Abdennour Abdesselam :

Chikh Mohand était religieux et laïque. Il est tout de même admirable qu’il ait pu et su accorder son pragmatisme, ses idées avancées avec sa foi. Cette réussite est le résultat de sa totale liberté de pensée. Elle a été aussi rendue possible parce que l’environnement spirituel, du temps du Chikh, ne subissait pas encore les positions tranchées, l’orthodoxie, les intégrismes et le prosélytisme. Pour lui, la foi n’est pas contraire à la raison. Elle ne doit pas s’opposer aux évolutions nécessaires, et ce, pour quelque motif que ce soit. Son attitude laïque est nettement perceptible dans une de ses réalisations où il dit : « Ldjamaâ i wejmaâ, tajmaât i unejmaâ » (la mosquée doit être le lieu du seul exercice de la foi et l’assemblée celui des débats d’idées et de l’argumentation). Dans ce cas, le mot «ajmaâ» signifie regroupement dans l’accomplissement d’un acte de foi, alors que le mot «anejmaâ» signifie réunion de travail, de réflexion autour de la gestion des affaires politiques et administratives de la cité. La différence de sens entre ces deux mots annonce deux fonctions totalement distantes et indépendantes l’une de l’autre. Plus de deux siècles auparavant, le penseur Youcef Oukaci annonçait déjà le même sens. Deux lieux prestigieux par leur fonction différente servaient de rencontres à At Jennad. Le premier : Tafoughalt était le lieu où se réunissait l’assemblée des At Jennad pour débattre des grandes questions liées à la gestion de la confédération. Le second : Sidi Mençour était une école coranique où l’on dispensait l’apprentissage de la religion et où seule la foi avait cours. Lorsque Youcef Oukaci se rend compte de l’usage abusif de celle-ci, il rétablira alors le lieu saint à sa véritable fonction et vocation. Il utilisera les mêmes mots. Il dira : «Mi nnejmaâen di Tfughalt bu tiharci yebbwi-tt ;mi mmjamaâen di Sidi mensur bu nniya yebbwi-tt. » (Lorsque les réunions se tiennent à Tafughalt c’est la force de persuasion qui a cours. Lorsque le regroupement a lieu à Sidi Mençour Il n’y a que l’exercice de la foi qui doit avoir cours). L’équilibre que mettait Chikh Mohand entre la foi et la raison est nettement perceptible à travers plusieurs de ses réalisations où l’argument est tiré du pouvoir des mots. La tendance qui veut aliéner ou subordonner la pensée du Chikh à une pensée orthodoxe et exclusive, participe d’une entreprise accaparante et arbitraire faite sur le personnage. Cette attitude s’essouffle dans un volontarisme par avance limité qui veut que rien, en dehors de l’attache religieuse ne puisse, et même ne doive, exister. Pour cette tendance, tout ce qui peut constituer un discours différent du sien est proscrit. Elle considère implicitement la non-existence de la pensée kabyle qui repose sur l’élévation de la raison humaine et le bon sens de la vie contre tous les cadres étroits.

A. A.