L’artiste au firmament

Aït Menguellet, dans ses anciens poèmes, a décrit les malaises et l’inconfort de l’artiste que lui ont valu ses amours particulières, l’amour du verbe ciselé et de l’image poétique qui l’accompagne. Les poètes, sous tous les cieux, sont considérés comme des êtres à part, des iconoclastes qui ne cadrent pas toujours avec les données les plus évidentes de la société. C’est un peu l’image que nous fait voir Baudelaire dans ses « Fleurs du mal ». Le poète maudit par le sort fait parler sa mère qui se plaint d’avoir un enfant de cette « engeance » : « Ah ! Que n’ai-je mis bas tout un nœud de vipères/Plutôt que de nourrir cette dérison ! / Maudite soit la nuit aux plaisirs éphémères / Où mon ventre a conçu mon expiation ! » Comme Si Mohand u M’hand et les autres troubadours d’antan ou d’aujourd’hui, seul lui, l’artiste et le poète, savoure sa situation, se délecte de la douleur et tire jouissance de son statut peu commun. « Pourtant, sous la tutelle invisible d’un ange/L’enfant déshérité s’enivre de soleil/Et dans tout ce qu’il boit et dans tout ce qu’il mange/Retrouve l’ambroisie et le nectar vermeil », conclut Baudelaire. Outre le secret plaisir de faire des vers et de composer des chansons, l’artiste — par un don prophétique peu intelligible et un sens de l’analyse qui n’a rien à voir avec la rationalité arithmétique — insuffle espoir et trace sur un parchemin mystique les sentiers du bonheur et les voies du salut à ses semblables. Trop ambitieux ? Il sent parfaitement les limites de son entreprise ; mais il veut placer la barre à cette hauteur pour que l’utopie soit un moteur de l’histoire. La chanson dont nous tentons l’adaptation a été chantée pour la première fois par Aït Menguellet le 28 décembre 1988, soit un peu plus de deux mois après les événements d’octobre qui ont fait une victime emblématique en Kabylie, Matoub Lounès. Sur l’esplanade du marché hebdomadaire de Aïn El Hammam, Aït Menguellet a dédié cette chanson à Matoub qui était alité à la clinique des Orangers à Alger après avoir reçu une rafale de kalachnikov. La chanson n’était pas encore commercialisée : elle le sera trois mois plus tard. L’occasion de cette manifestation était l’anniversaire de la mort de Si Mohand u M’hand qui avait réuni toute l’élite kabyle : Mouloud Mammeri, Tahar Oussedik et d’autres figures du mouvement berbère.

L’artisteQue reste-t-il sous le bonnet ?Une tête désertée par la cervelle. Qu’a-t-il laissé pour nous l’esprit de vaillance ?Un simple fantôme pour soutenir nos luttes. Qu’a pu bien nous léguer notre authenticité ?Son simple nom que nous débitons à tout va :Nous en avons perdu même les traits.

Malheur à nous le jour où nous devînmesSimple troupeau de moutons !Affluant de partout. Ils sont au chaud tant qu’ils sont réunis serrés. Le cheval fait incursion en plein milieu. Et les moutons dans la débandade n’ont puNi se repaître ni regagner la bergerie.

O toi colporteur de courroux. Ne te présente plus devant notre seuil !Nous sommes las de l’infortune des joursQui ne nous laissent aucun choix. Assez de nous débarrasser des épinesQui jonchent le parterreDu chemin qu’emprunteront nos pieds.

ChantSi ton cœur veut déborderOuvre-lui grandes les portes. Avec tes paroles et les fils de ta guitareTu berceras le monde. Tant que le ciel a besoin de toutes ses étoiles. Les hommes aussi ont besoin de l’artiste.

Même si des gens te raillent. Tu en es bien au-dessus. Même si on te couvre de médisances. Même si des paroles malencontreuses te sont adressées. Ceux qui t’admirentEt ceux qui te comprennent. D’eux tu es issu :Nul n’osera t’offenser.

Tu as vu l’arbitraireEt ton soupir s’éleva. Dans le soupir, il vit le jour. Et chacun l’a entendu. Tu l’as dénudé et pétri. Tout le monde l’a vu. Tu as dénoncé l’arbitraire devant le brave homme. Qui s’est retourné contre lui pour l’éliminer.

Tu as entendu les lamentationsDe celui qui a vécu toujours dans les malheurs. A l’écoute de ton chant. Ses douleurs se sont apaisées. Quiconque ignore dans sa vie la joie. Traînant une patente malchance. Place ses espérances en toi. Insuffle en lui l’espoir.

Tu as vu la beautéEt en a fait un poème. C’est toi qui réveilles en nous le souvenirDe tout ce que nous oublions. Tu lèves le voileSur tout ce qu’on nous a ravi :Et à chaque fois sa flamme s’éteint. C’est toi qui la ressuscites.

Amar Naït Messaoud