C’est là, un avis d’un écrivain français connu. « J’avais, pour ma part, souvent fait les frais de ses colères inutiles, et je m’y étais résigné avec indifférence, lorsque ses torrentueux » Mémoires » – un bloc de lave incandescente, avec fresques et flammèches – ont atterri sous mes yeux », avoue le même écrivain. Cela s’appelle « Carte d’identités » – et le pluriel signale d’emblée que tous les Todd y sont consignés. Tous ? oui : le patron de presse et le romancier, l’Anglais et le Français, le sartrien de la BBC et le revelien de L’Express, le fils rebelle du Nouvel Observateur et l’homme à femmes, l’ancien jeune et le vieux beau, le sympa et l’odieux. En fond sonore, rien de moins que le siècle dont on vient de prendre congé. C’est ample. Symphonique. Ecrit à la diable. Et l’auteur s’y montre impitoyable – surtout avec lui-même. Il a eu bien raison, après tout, d’adresser en poste restante ce gros paquet de mots et d’humeurs. Ce sont les pièces à conviction d’un procès où Todd se laisse juger par un tribunal dont il est le procureur. Coupable-né, s’accordera-t-il des circonstances atténuantes ? Une curieuse, quoique banale, histoire de bâtardise – que d’aucuns auraient promptement » résiliée » mais qui, avec Todd, devient le chiffre d’un destin. Résumons : Olivier est le fils d’une Anglaise communiste et d’un père inconnu dont il découvrira, plus tard, qu’il est juif autrichien, qu’il vit en Californie et qu’il ne ressemble en rien au héros qui hantait son roman des origines. D’où, chez le jeune Olivier, cette quête farouche, cette errance, cette « chasse au père » qui le précipitera vers des figures augustes et protectrices : Nizan, d’abord, dont il épouse la fille, puis Sartre, le parrain facétieux, puis d’autres, en grand nombre, Grecs ou Anglo-Français, communistes ou antitotalitaires, et disposés en une véritable sarabande oedipienne dont Todd, selon la saison, s’entiche ou se libère. Un travelling sur une époque défunte et propice à l’épopée. A ce lignage indécis s’ajoute, chez ce « moi » mou à la recherche d’un « je ferme « , un grand écart entre ses deux socles culturels : d’un côté, la logique néopositiviste de Cambridge, qui, par sa volonté de clarté, pétrifie l’intelligence ; de l’autre, les fumigations parisiennes qui embellissent, mais obscurcissent, le réel. Entre Wittgenstein et Sartre, entre la tentation démiurgique et la haine que lui inspire l’idéologie qui fit de Nizan un renégat, Todd le métèque hésite, va et vient, se trompe, se trouve. Il est bilingue « comme d’autres sont bisexuels ».
Ses synapses grésillent. Ses coups de gueule font du bruit. A cet égard, les amateurs de détails liront les épisodes (désormais si lointains) au cours desquels Todd s’aveugla pendant huit ans devant la « juste lutte du peuple vietnamien » avant de se réveiller – tout en accablant ceux de ses collègues qui n’avaient pas été aussi loin que lui dans l’enthousiasme progressiste, ni aussi rapides dans la volte-face. Il sera, tout compte fait, l’un des meilleurs journalistes de sa génération. Et, pour un homme qui ne s’est jamais cru « le droit ou la capacité d’écrire », il s’en est plutôt bien sorti – ses biographies (Brel, Malraux, Camus) tiennent le coup, comme ses romans… Mais, par-delà leurs scènes primitives ou leurs grands branle-bas idéologiques, ces « antimémoires » valent surtout par la loyale transcription des chaos plus intimes qui ont chahuté son coeur d’homme. Sa grand-mère Dody (lesbienne et anglicane), ses femmes (on s’y perd… ), ses enfants (combien, au juste ?), ses dépressions de philanderer (en anglais : flirteur, coureur, dragueur), ses pulsions poétiques (dès qu’il rencontre un vers de T. S. Eliot) ou ses divans (freudiens) sont les héros majeurs de ce roman vrai.
Comme il a dû être fatigant de vivre la vie de ce Mr Todd ! Et amusant, parfois… Pour le reste – conversations avec Raymond Aron, Graham Greene, Jimmy Goldsmith, etc. -, ce livre propose un travelling assez exhaustif sur une époque défunte et propice à l’épopée. Tout cela a vieilli, bien sûr. Et les idées elles-mêmes finissent au musée. Ce livre ( Carte d’identités, sorti chez Plon à Paris )est, à bien des égards, à parcourir.
Farid Ait Mansour
