Adverse fortune pour un cinquantième anniversaire

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Les autorités du pays ont décidé que les festivités du 50e anniversaire de l’Indépendance devront s’étaler sur toute l’année 2012 et vont probablement déborder sur l’année 2013.

Après tant de retard dans la programmation et de faiblesse dans l’imagination, on fait quelque part dans l’excès de zèle sans que l’impact au niveau de la population, et particulièrement de la frange juvénile, puisse avoir réellement son effet. La fadeur et la sécheresse des actions déjà réalisées dans ce cadre et de celles qui se préparent pour les prochaines semaines n’ont pas pu laisser une impression de sérieux et de professionnalisme. Les mêmes stéréotypes sont reconduits aussi bien dans les médias publics lourds que dans les galas payés à grands frais par le contribuable. Ce sont les mêmes réflexes de faire produire, le plus fréquemment possible, les artistes étrangers au détriment des talents et des valeurs du pays. Et puis, l’on n’arrive pas à se départir de cette politique de prestige faite de tintamarres, de couleurs disharmoniques et de simple exercice de circonstance. En l’espace de trois ans, l’Algérie a déboursé une fortune pour le PANAF, Alger, capitale de…; Tlemcen, capitale de,…; et les galas du 50e anniversaire de l’Indépendance. Après le brouhaha, le groove, les agapes et les différentes dépenses (y compris pour financer des livres et des films dont la valeur artistique ou intellectuelle n’est pas véritablement établie), on redevient “gros Jean comme devant’&lsquo,; comme le déplore M. Mammeri dans Le Sommeil du Juste, c’est-à-dire aussi pauvres qu’avant, avec le désenchantement en plus. A cet état de vacuité réelle sur le plan culturel, se greffe- pendant la saison estivale 2012 coupée en son milieu par un intermède de poids, le Ramadhan,- une espèce de pétaudière ou de capharnaüm où l’on a mille difficultés à raison garder. Juste après les élections législatives du 10 mai, on assisté à un éclatement en règle au sein des partis politiques, du plus vieux parti nationaliste sorti super vainqueur du scrutin, le FLN, jusqu‘aux plus modestes qui n’ont pas de représentants au sein de l’APN, en passant par des partis naguère bien structurés et ayant un ancrage sociologique, comme le FFS. Le vent de la révolte n’a pas encore cessé et risque même de soulever du sable qui oblitérerait toute visibilité sur les élections locales prévues pour le 29 novembre prochain.

Le courant ne passe plus!

Au moment où le microcosme de la presse écrite s’attendait à un nouveau feuilleton des auditions du Ramadhan, habituellement effectuées par le président de la République pendant les soirées du mois sacré pour évaluer le travail de ses ministres et des secteurs qu’ils pilotent, l’attention de tout le monde a été impétueusement happée par les coupures intempestives du courant électrique sous des températures sahariennes et par les ruptures de l’alimentation en eau potable. Ce sont là deux éléments du cadre de vie moderne que les Algériens ont fait leurs depuis plusieurs décennies et desquels ils ne peuvent plus se détacher. Certes, les déficits d’ingénierie et de rationalité dans l’aménagement du territoire ont multiplié les erreurs dans la construction au point où les paramètres thermiques sont rarement pris en charge dans les rubriques ‘’étanchéité’‘ et ‘’façades et cloisons’‘ de façon à consacrer la culture de l’économie d’énergie en ne recourant pas systématiquement à la climatisation. Les jeunes ne veulent rien comprendre. Les surcharges qui pèsent sur l’utilisation du courant électrique ‘’ne sont pas leurs problèmes’‘. C’est la Sonelgaz et…le gouvernement. L’ironie de l’histoire a voulu que, en se rendant au siège de Sonelgaz de Jijel pour se plaindre de la coupure du courant, les habitants de cette ville ont trouvé l’immeuble de cette compagnie plongé…dans le noir. La Sonelgaz n’a même pas pu réserver une solution de rechange pour ses propres bureaux. Dans cette chaleur étouffante d’un Ramadhan grevé d’une inflation sans précédent, tout le tissu forestier algérien, ou ce qui en reste, a été la proie du feu pendant des semaines entières. Les sapeurs-pompiers et les gardes forestiers, handicapés déjà par l’état de jeûne sous des températures de 45 degrés, ont fait des efforts surhumains pour sauver ce qui peut l’être. La preuve en est que deux agents de la protection civile et un agent de l’administration des forêts l’ont payé de leur vie à Souk Ahras, au cours d’un incendie qui a pu se déplacer jusqu’en Tunisie.

Émeutes nocturnes lors des protestations contre les coupures d’électricité et d’eau, marche des gardes communaux sur Alger (avec perte d’un élément au cours de la manif), incendies à grande échelle (qui n’ont pas épargné le bétail et les arbres fruitiers), absence de lait en sachet en raison de la grève de l’usine de Draâ Ben Khedda, des dizaines de morts par semaine dus aux accidents de la circulation, absence de réaction des autorités du pays ( ce qui donne l’impression d’une vacance de pouvoir), et d’autres motifs de colère et de révolte, ont profondément marqué le mois de Ramadhan et l’été 2012, en attendant une rentrée sociale qui s’annonce porteuse de grands orages au niveau des écoles, de l’Université des unités de production et de certains corps de fonctionnaires (principalement les corps communs). Les déceptions et les désenchantements alimentées par les situations d’impasse ont, par esprit de revanche et d’aigreur, dressé les citoyens contre leurs gouvernants et contre le système qu’ils incarnent. On ne fait pas dans la dentelle. Pas de distinguo. Ce sont tous ces malentendus qui trouvent leurs prolongements-et non leurs solutions- dans les émeutes. L’émeute, dans sa sémantique politique, scelle l’échec du contrat social censé lier gouvernants et gouvernés.

À la recherche d’un grand dessein

Le ministre de la Prospective et des Statistiques, Abdelhamid Temmar, prépare un rapport qu’il remettra au président de la République en novembre prochain. Le secret de ce rapport est qu’il propose une “stratégie’‘ pour 2020 afin de faire de l’Algérie un pays “émergent”; le faire sortir de son état de sous-développement. Des ‘’brain-trust’‘ de ce genre, l’Algérie en a connu auparavant, sans grand résultat. On a même eu une équipe qui, au moment (début des années 1990) de la rédaction d’un rapport qu’elle a intitulé ‘’Algérie 2005’‘ qu’elle destinait à la présidence de la République, fut décimée par la horde terroriste (l’équipe comprenait, entre autres, les regrettés Djilali Liabès et Mohamed Boukhabza). Cependant, à chaque pas avancé les Algériens sont en train de vérifier que le sous-développement est loin de se limiter à son acception économique (faiblesse du PIB, pauvreté chômage, déficience des infrastructures,…). Ses méfaits et ses ravages s’étendent loin, pour embrasser puissamment le niveau socioculturel et les pratiques politiques des gouvernants, des élus et de l’ “élite”. Ce qui complique et aggrave la position de l’Algérie par rapport à celle des autres pays sous-développés est incontestablement la nature des enjeux autour desquels gravitent tous les agitateurs politiques. La puissance de la rente pétrolière a conduit à une sorte de statut quo sur tous les plans. Le terrorisme, donné pour moribond, se maintient dans un état de ‘’ni guerre ni paix’’ et n’hésite pas, comme on le constate dans certains endroits du pays, à rebondir et à faire valoir ses capacités de nuisance. Les élections, telles qu’elles sont perçues par la population, sont apparemment loin de pouvoir résoudre tous les problèmes du pays. Pratiquement, chaque scrutin charrie sa part de désenchantement. L’ “industrie électorale», qui a fonctionné même pendant les années noires du terrorisme islamiste, s’est montrée, jusqu’à présent, incapable de faire avancer le processus démocratique chanté sur tous les toits. L’on découvre, du même coup, que, en ambitionnant d’établir de nouveaux textes pour le pays (à l’image de la nouvelle Constitution en préparation), les pages des anciens textes ont à peine été ouvertes. Mieux que de nouvelles lois, le pays a besoin, comme l’a si bien dit un prestigieux homme politique français, d’un grand dessein; un dessein, que peut matérialiser une volonté politique hardie et susceptible de tracer un destin autrement plus florissant pour l’ensemble de la société.

Amar Naït Messaoud

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