Feuille de route ou feuille de vigne ?

Partager

 Par Amar Naït Messaoud

Un choix cornélien semble se poser aux responsables du ministère de l’Education nationale : continuer à enseigner l’éducation religieuse stricte sous le nom de chariâa, ou bien lui substituer l’éducation routière consistant à sensibiliser les élèves aux risques de la route et de la conduite dangereuse faisant près de 5 000 morts par an dans notre pays ? En tout état de cause, rumeur, sous forme de ‘’ballon-sonde’&lsquo,; ou vrai projet avorté le remplacement de la matière ‘’chariaâ’‘ à l’école par l’éducation routière a alimenté les débats et les algarades des syndicats, des fonctionnaires de l’Éducation nationale et des défenseurs invétérés des “constantes nationales’‘. Oui, ce projet mort-né est présenté la semaine dernière (Lundi et mardi) par un quotidien arabophone sous cette forme: “atteinte aux constantes nationales”! Il s’est donc empressé de convoquer le lexique des années 1980, usité par le parti unique et ses satellites, et a frénétiquement ameuté le ban et l’arrière-ban de tous les nostalgiques de cette sémantique, au point de ‘’contraindre’‘ le ministère de l’Éducation à formuler un démenti officiel. Un ‘’ouf’‘ de soulagement a été porté à la Une du journal dans son édition de mardi, et ce, après avoir trempé dans une agit-prop fort ringarde qui est, pour le moins, assez disproportionnée par rapport au sujet traité. Du temps de Boubekeur Benbouzid, un ministre très discuté par rapport à sa longévité et à certains de ces choix pédagogiques, des projets intéressants, liés à certains thèmes de la vie civique et domestique, ont été élaborés sans qu’ils aient eu, malheureusement, la chance d’être concrétisés dans les écoles. Il s’agit, entre autres, des droits de l’Homme et des séismes. Ce sont, à côté de l’éducation environnementale, deux sujets que l’actualité nationale a imposés. La sensibilisation à ces questions paraissait, aussi bien pour les pouvoirs publics que pour les pédagogues, comme une des activités qui pourrait contribuer à la promotion et à l’intériorisation des idées et des comportements citoyens ayant pour fondement le principe des droits de l’Homme, comme elle contribuerait aussi à la lever le ‘’mystère’‘ sur le phénomène des séismes et adopter des comportements dignes de la culture du sauvetage lors de leur survenue. Jusqu’à maintenant, l’école algérienne demeure hermétiquement fermée aux questions de société et aux grands débats d’actualité. Elle reste même hors champ par rapport à la connaissance de l’histoire récente de notre pays. Quand est-ce que l’on aura droit à des cours sur les étapes douloureuses qu’a traversées l’Algérie au cours des vingt dernières années? À défaut de l’enseigner et de la cultiver dans les jeunes esprits, l’histoire risque de se répéter et de prolonger ses traumatismes. L’agitation qui affecte aujourd’hui une partie de la mouvance islamiste face à des questions relevant de la culture citoyenne rappelle cette tempête survenue à l’occasion de la suppression de la filière ‘’chariaâ’‘ dans les lycées au milieu des années 2 000, pour ne garder de celle-ci qu’une matière comme toutes les autres. Puisant dans un argumentaire moyenâgeux et spécieux, la presse arabophone de l’époque voulait conférer au problème une dimension internationale relevant de la géostratégie. Ce fut alors le président de la République lui-même qui, en Conseil des ministres, qui décida officiellement de l’abandon de la spécialité “chariaâ” dans le cycle secondaire. La vague des opportunistes hypocrites avançait alors à qui mieux mieux. Le premier revirement spectaculaire fut celui de Abou Djeraa Soltani du MSP, appartenant à l’ancienne Alliance présidentielle. Son zèle interlope l’amena même à juger que “les éléments de notre identité ne doivent pas devenir des matières à enseigner“. Il accepta de se discréditer auprès de ses propres militants en applaudissant la décision du gouvernement pour de vils calculs politiciens devant lui assurer une longévité politique près du sérail. Abdallah Djaballah, par contre, exprima bruyamment son refus de voir l’école algérienne “se délester” d’une filière au contenu plus que douteux, formant, dans les meilleurs des cas, des chômeurs en puissance, et, dans le pire des cas, de dangereux intégristes. Des extrapolations trop faciles et des ratiocinations alambiquées d’une certaine presse de l’époque sont allées trop vite établir la relation automatique entre la volonté des Algériens à réformer leur école et les prétendues pressions qu’auraient reçues les autorités algériennes sans le cadre d’une imaginaire feuille de route du projet appelé GMO (Grand Moyen-Orient), conçu par l’administration Bush pour ‘’asseoir la démocratie et la bonne gouvernance dans les pays arabes”. Certaines parties accusent aujourd’hui ce projet d’être à l’origine de l’insurrection, depuis 2010, des peuples de l’aire géographique arabe. On fait, décidément, flèche de tout bois pour diaboliser tous les bonnes décisions allant dans le sens de la modernisation de l’école algérienne. C’est comme si, dans ce pays considéré à tort comme abattu et à genou, il n’y avait aucun esprit éclairé aucune âme jalouse de son école et de son pays. Il n’y aurait que, selon cette débile conception, que des exécuteurs des ordres de l’Occident chrétien et impérialiste! Une chose prend cependant valeur de certitude: les transformations auxquelles s’achemine l’Algérie, du fait des impératifs internes et de la grande géostratégie mondiale, ne peuvent s’accommoder d’une quelconque feuille de vigne qui cacherait nos impuissances, ou de fantasmes ou autres facéties aux relents tyranniques et moyenâgeux.  

A. N. M.

Partager