Les trente ans de combat d’un cinéaste kabyle

L’adaptation à l’écran et en langue amazighe du roman de Mouloud Mammeri, «La Colline oubliée» raconté par le journal Le Monde

C’est toujeours la même histoire. Quand il va dîner à L’Homme bleu, un restaurant berbère du XIe arrondissement de Paris, le patron met un point d’honneur à ne pas lui donner l’addition. Abderrahmane Bouguermouh proteste, insiste, mais il n’y a rien à faire. Ce qu’il doit à L’Homme bleu n’est rien comparé à ce que la Kabylie toute entière doit à ce petit homme trapu au visage éprouvé le cœur en capilotade après un infarctus, le regard serein, pourtant, de celui qui est parvenu à ses fins. Plus de trente ans qu’il attendait, qu’il luttait contre le censure algérienne, contre des pouvoirs frileux qui l’empêchaient de réchauffer son rêve de gosse : adapter au cinéma La Colline oubliée (Folio n°2353), le superbe roman de l’écrivain Mouloud Mammeri, qui fut son ami jusqu’à sa disparition accidentelle en 1989, dans un accident de la route aux circonstances mal élucidées. Un film sur la Kabylie, tourné entièrement en tamazight, la langue des siens, c’était ça, l’obsession de Bouguermouh. « Je savais que je serais toujours un apatride dans mon propre pays tant que le berbère n’aurait pas droit de cité au cinéma ». Cette révélation, Bouguermouh la reçoit un jour de 1952, lorsque son frère aîné lui donne le roman de Mammeri. « Voilà un livre qui parle de nous ». Bouguermouh a quatorze ans. Il dévore la Colline oubliée, insensible à la violente critique de l’époque, qui reproche à l’écrivain de tomber dans le « régionalisme » et « l’antinationalisme » au moment ou l’Algérie entre en lutte pour son indépendance. « Pour moi, c’était un coup de foudre, un premier amour. Au lycée, on ne lisait que les classiques français. La Colline oubliée nous montrait comme nous étions », se souvient Bouguermouh. Dans un village des montagnes kabyles, au début des années 40, une petite société traditionnelle tente de vivre, des jeunes gens de s’aimer, d’imaginer l’avenir, le leur, celui de leur terre, celui de l’Algérie, malgré le typhus, malgré l’armée française, qui entraîne les hommes en âge de se battre dans un conflit qui les concerne si peu. Leur courage, leur mort souvent ne leur vaudra aucune reconnaissance. La Colline oubliée est la chronique douce-amère des cataclysmes du monde et de l’injustice coloniale sur les hauteurs du Djurdjura, loin de tout espoir. Pendant la guerre d’Algérie, Bouguermouh rencontre Mammeri à Paris. L’écrivain part se réfugier au Maroc. Bouguermouh est tenté par le cinéma. Ensemble ils évoquent l’idée d’une adaptation, plus tard, quand l’Algérie sera libre. En attendant, le jeune Kabyle suit les cours de cinéma de l’Idhec. Il vit « La grande bohème », travaille pour la radio-télévision française, réalise documentaires et téléfilms. Au lendemain des accords d’Evian, il retourne au pays. « Je croyais pouvoir tourner des films en berbère. C’était ne pas connaître le système qui se mettait en place en Algérie ». Son premier moyen-métrage consacré à la Kabylie est mis sous séquestre. Mais sa volonté est tenace : « Je ferai des films en Kabyle ou rien ». En 1968, il dépose le scénario de La Colline oubliée. La commission de censure le rejette. Bouguermouh devra attendre les émeutes d’octobre 1988 en Algérie pour que la commission soit dissoute et son projet accepté. Un comité de lecture, composé de personnalités indépendantes comme les écrivains Rachid Mimouni et Tahar Djaout, lui accorde une aide de 4 millions de dinars, soit le huitième du budget nécessaire à la réalisation du film. Pendant toutes ces années, Bouguermouh a travaillé dans l’ombre. Il a été assistant de Lakhdar Hamina sur Chronique des années de braise (Palme d’or au festival de Cannes en 1975). Mais ce succès par procuration ne lui sera même pas rémunéré. Sans le sou, il s’est installé en Kabylie dans la ferme de son père. Sa femme est une speakerine connue de la télévision algérienne. Ses enfants grandissent. Il tourne deux téléfilms en arabe pour payer leurs frais de scolarité en France. En 1988, l’une de ses œuvres, Cri de pierre, a reçu un prix dans un festival de télévision au maroc. L’interdiction qui pesait sur la Colline oubliée est Certes levée, mais l’argent manque. La radio-télévison algérienne, qui s’était engagée à coproduire le film, se désiste. Une longue quête s’engage, une de plus. Le cinéaste entreprend la tournée des wilayas (régions de sensibilité berbère). Un comité de soutien au film est créé en 1992. Toute la Kabylie se mobilise. Les familles 

Avant-première à Tizi-Ouzou en décembre 1994 : c’est à peine si on remarque les défauts techniques. Seule compte cette nouvelle langue

ouvrent leurs vieilles malles, explorent leurs greniers, ressortent des robes d’époque, des pantalons, des burnous oubliés. Chacun apporte son obole : une charrette, des habits de mariage, des stocks de tuiles romaines, pour que revive l’oeuvre de Mammeri « la population ne nous a rien refusé », se souvient Bouguermouh, le tournage commence pendant l’hiver 1994. Il dure seize semaines, interrompu, repris, émaillé d’incroyables difficultés. Pour commencer, le Centre algérien du cinéma a détourné les sommes collectées par l’Association de soutien à la Colline oubliée. Quant à la pellicule prévue pour Bouguermouh, « on l’a donnée à une autre production», murmure de cinéaste. A force de protestation, l’argent sera rendu, mais bien plus tard. Heureusement, il y a les fonds venus directement de Kabylie, ces petites sommes qui donnent à Bouguermouh la force et les moyens de Crier : « Moteur ! ». Les comédiens sont tous des amateurs, recrutés sur le terrain après plus de 1 700 auditions. Des jeunes hommes et des jeunes femmes confondants de vérité. Bouguermouh est libre, cette fois, libre de ses mouvements, seul avec l’œuvre de Mammeri. Liberté provisoire. Pour des raisons de sécurité il doit rester en Kabylie pendant que ses bobines partent à Alger. Le travail de laboratoire est confié à l’entrepris nationale de production audiovisuelle (ENPZA). Chaque soir, Bouguermouh discute une heure ou deux au téléphone avec les techniciens. Il demande un montage large, soucieux de pouvoir le retravailler lui-même, un jour, ailleurs…. Le résultat est catastrophique. Mixage, étalonnage tout est à refaire. Mais le film existe. Et Bouguermouh, malgré tout, consent à le projeter en avant-première à la Maison de la culture de Tizi-Ouzou, le 21 décembre 1994. La foule se presse. C’est a peine si elle remarque les défauts techniques. Seule compte cette nouvelle langue qui apparaît au cinéma, ce parler amazigh et les images tournées dans la petite et la Grande Kabylie. Réconforté par l’accueil des siens, Bouguermouh songe à la poste-production. Il faut refaire le montage et la bande-son, revoir le rythme, sous-titrer en français, ajouter la musique, le générique. Pendant l’année 1995, Bouguermouh porte son film comme un enfant malade dans un Paris indifférent, sauf quelques amis dont le comédien Daniel Prévost. Le cinéaste s’épuise. Son cœur manque de lâcher. Des prétendus donateurs font faux bond. Mais l’association des juristes berbères de France finit par convaincre un vrai mécène, Mohammed Sâadi, un expert-comptable passionné de culture amazighe. Bouguermouh peut s’atteler aux travaux de finition. Début 1996, le film prend sa forme définitive en version kabyle sous-titrée. Il est trop tard pour Canne, la sortie publique en Algérie est maintenant prévue pour la fin de l’été 1996. Bouguermouh lui, s’apprête à quitter Paris avec le sentiment d’être allé au bout de son rêve d’il y a trente ans, d’avoir tenu la promesse faite à l’ami disparu, à un peuple, à la kabylie. Il est confiant. La preuve ? Il parle déjà de tourner un deuxième film, d’après les mémoires de la mère du poète Jean Amrouche. Un film en tamazight évidemment. L’homme, soudain, semble pressé. On pense à la première phase du roman de Mammeri : « le printemps, chez nous, ne dure pas ».

 Eric Fottorino

In LE MONDE du Jeudi 30 Mai 1996