Entre paroles et actes

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L’actualité la plus prégnante et la plus brûlante de notre pays au cours de ces dernières semaines a trait aux affaires qui ont éclaté au sein de la plus grande entreprise nationale, Sonatrach.

Amar Naït Messaoud

Ce sont souvent de nouveaux dossiers- même s’ils ont des ébauches qui remontent au milieu des années 2000- ramenés à la surface par des enquêtes initiées à l’étranger, chez les partenaires de notre entreprise nationale.  Cela, outre les rebondissements et les prolongements des premières affaires qui ont valu l’incarcération du Pdg de Sonatrach, Mohamed Meziane. Si des parties et des personnalités insistent sur la probable signification de la synchronisation des actes de ‘‘malveillance’’ (révélations d’actes de corruption et attaque de la base gazière de Tiguentourine) qui affectent le secteur énergétique- une sorte de conjuration à grande échelle visant à affaiblir l’Algérie qui a pu échapper aux funestes soubresauts du Printemps arabe-, d’autres, en revanche, y voient une opération de grandes manœuvres à une année des élections présidentielles.  En s’arrêtant obsessionnellement sur ce genre de considération, le risque est certainement grand de devoir quitter la proie pour l’ombre; d’omettre de qualifier, au sens juridique, les crimes économiques commis contre l’économie nationale, dans un hypothétique espoir de lire dans le secret des intentions des uns et des autres, et, ainsi, de tirer des plans sur la comète.  Pour l’opinion nationale, tenue en haleine par des séries d’affaires, les unes plus scabreuses que les autres, il faut ‘’battre le fer tant qu’il est chaud’’; agir pour réprimer les actes commis, quelles que soient le niveau et la qualité des personnalités impliquées, dans le strict respect de la loi. L’armée à agi d’une façon magistrale à Tiguentourine; «son intervention a fait notre admiration et celle de l’opinion internationale«; écrit Bouteflika dans le message qu’il a adressé à l’UGTA à l’occasion de la double célébration de la journée du 24 février. Reste l’appareil judiciaire pour prendre en charge les scandales de corruption qui ont frappé le secteur des hydrocarbures dans sa relation avec les partenaires étrangers. Le président de la République dit «faire confiance à la justice de notre pays pour tirer au clair l’écheveau des ces informations, pour situer les responsabilités et appliquer avec rigueur et fermeté les sanctions prévues par notre législation«. Si les affaires révélées depuis le début de l’année 2013, principalement via l’instruction du dossier ENI-Saïpem par le parquet italien, constituent le pinacle des actes de concussion dont les Algériens ont eu à prendre connaissance, la scène économique nationale n’a pas manqué d’affaires de corruption ou de détournements de fonds au cours de la dernière décennie.  Au moment même où les remugles des affaires de Sonatrach atteignent des capitales occidentales, lesquelles nous livrent des informations par bribes sur la relation hyper-lucrative que leurs entreprises ont entretenue avec les intervenants algériens dans le domaine des hydrocarbures, éclate une nouvelle-ancienne affaire, celle de la douteuse opération de privatisation qui a touché l’usine de confiserie de Cherchell. Après un travail d’investigation qui aura duré six mois, la Cour des Comptes a ficelé un dossier, il y a quelques semaines, qui vient d’être transmis au Premier ministre, Abdelmalek Sellal. Ce rapport fait mention d’un détournement de 137 milliards de centimes lors de la mise en œuvre de l’opération de privatisation de ladite unité au profit d’un partenaire turc. La malversation a été rendue possible par la surestimation des dettes de l’entreprise, lesquelles ne dépasseraient pas, en réalité le montant de 10 milliards de centimes.

Les ‘’affairistes’’ n’iront pas à Canossa

Les Algériens se souviennent également de la fameuse affaire Khalifa qui peine, jusqu’à ce jour, à révéler tous ses tenants et aboutissants, d’autant plus que le principal accusé Moumène Khalifa, bénéficie énigmatiquement d’une douteuse «aménité» à Londres qui fait obstacle à son expulsion.  Avec une telle affaire, qualifiée en 2006, de la plus grande escroquerie du siècle, notre pays et ses ambitions de réformes économiques et politiques auront probablement perdu en crédibilité et en capital confiance plus que n’ont  les clients de la banque et le Trésor public qui a mis une partie de ses deniers (principalement les caisses sociales) dans ce fantomatique établissement. Les ondes de choc se sont étalées sur plusieurs années, sans que le sujet ait pu être épuisé ou le contentieux vidé. Les efforts déployés en direction de la réhabilitation et du renforcement des instruments de financement de l’économie, dont la colonne vertébrale est, bien entendu, la banque, ont été fortement émoussés par cette malheureuse expérience qui a mis à rude épreuve le secteur financier algérien, comme elle n’a pas manqué de ternir l’image que le pouvoir politique voulait donner des premières actions de libéralisation de l’économie nationale. Mais, qui a dit que l’Algérie- engluée dans la mélasse de l’économie de rente et de démagogie, d’une part, et dans l’autarcie et la raideur politique héritées du parti unique, d’autre part- avaient toutes les disponibilités morales, culturelles, managériales et politiques pour vivre une transition et une mutation en douceur?! Pouvait-on imaginer- le peut-on toujours aujourd’hui- que les rentiers et les agents de la mafia politico-financière, comme les nommaient feu Boudiaf feraient ‘’amende honorable’’, s’assagiraient et iraient à Canossa? Pouvaient-ils annoncer et faire valoir une «paix des braves’’ auprès des Algériens malmenés par la crise économique et sociale? Ce fut à la situation contraire que nous eûmes à assister: l’aisance financière du pays et les mégaprojets des plans d’investissements publics ont puissamment aiguisé les appétits et allègrement fait table rase de toute moralité. L’état de fonctionnement de la justice, la fragilisation de l’autorité de l’État et la faiblesse de la société civile constituaient la culture dominante qui ne pouvait ni empêcher les affaires de corruption  ni même en amortir le choc.  Des analystes et observateurs de la scène économique nationale s’interrogent sur la nouvelle «marge de manœuvre» que le nouvel amendement des marchés publics (janvier 2013) accorde aux entreprises publiques économiques, en les excluant justement de son champ d’application. Il y est dit expressément: «les entreprises publiques économiques ne sont pas soumises au dispositif de passation des marchés prévu par le présent décret«. Pour remédier à ce qui peut être vu comme étant un vide juridique, le texte de l’amendement signale que, toutefois, ces entreprises sont «tenues d’élaborer et de faire adopter, par leurs organes sociaux, des procédures de passation de marchés, selon leurs spécificités, fondées sur les principes de liberté d’accès à la commande, d’égalité de traitement des candidats et de transparence«. Les contrôles a posteriori (IGF, Cour des Comptes et commissaires aux comptes) sont toujours maintenus, mais le flou artistique et le manque d’uniformisation grevant les procédures de contractualisation sont des facteurs de suspicion et de possibles dérives.  La lutte contre la corruption est, en tout cas, une entreprise de longue haleine. Elle réclame les efforts de toute la nation, à commencer par l’appareil judiciaires jusqu’aux assemblées élues, en passant par les organisations de la société civile. L’APN, qui avait tenté au cours de la législature précédente, de faire valoir son droit au contrôle de l’argent public, n’a, jusqu’à présent obtenu que la discussion sur la loi de règlement budgétaire qui dissèque les lois de finances précédentes dans leur volet ‘’dépenses’’.  

«La fatalité triomphe dès qu’on croit en elle«; disait Simone de Beauvoir. Néanmoins, lorsque la volonté et le courage politiques s’invitent dans la gouvernance, ils ne manqueront pas d’engager le pays sur la voie de la salubrité et de  la lutte contre la corruption. Partant, c’est la santé et le salut de toute la société qui en seront revigorés. C’est presque un acte de ‘’retour à la civilisation», après avoir vécu dans la jungle des passe-droits, du clientélisme et de la rapine.                      

 A. N. M.

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