Le Printemps arabe subit un "redressement'' historique en Égypte – Les leçons algériennes

Par Amar Naït Messaoud

Le doute et le pessimisme que des observateurs avertis avaient émis à propos de ce qui fut hâtivement appelé le Printemps arabe, ont trouvé le week-end dernier leur pleine expression en Égypte par l’intervention de l’armée destinée à mettre fin à l’expérience inaboutie de l’islamisme politique à la tête de l’État. Vingt et un ans après l’expérience algérienne, qui a vu le processus électoral mortel arrêté par l’armée, appuyée sur une forte assise de la société civile et des franges éclairées de la société l’armée égyptienne a agi dans le sens de l’histoire en répondant à l’appel du peuple sorti dans les rues pour arrêter l’islamisation des institutions menée par le président déchu, Mohamed Morsi. Ce dernier a gouverné exactement une année. Une année au cours de laquelle il a donné l’impression de travailler exclusivement pour  »formater » les institutions républicaine et la nouvelle constitution selon les canons de sa doctrine politique, celle développée par les Frères musulmans depuis leur fondation au début du 20e siècle par Hassan El Bana. Les Égyptiens, qui vivent une crise économique sans précédent, et qui ont éjecté de son siège Hosni Moubarek pour exercice du monopole politique et tentation d’établir une forme de dynastie à la tête du pays des Pharaons, attendaient des gestes concrets qui aillent dans le sens d’une meilleure participation populaire à la gestion du pays, d’une distribution équitable des richesses et d’une réhabilitation de l’Égypte dans la place qui lui revient dans le continent et dans le concert des nations. Il n’en fut rien. Pendant plusieurs mois, les esquisses de la Constitution ont été malmenées, triturées, dans le sens de la fermeture du jeu en faveur de l’islamisme politique. L’Assemblée constituante a subi également moult remue-ménage qui ont fini par la discréditer aux yeux du peuple et de l’opinion internationale. Et pour couronner le tout, l’ex-président Morsi usa d’un ton martial, disant se préparer à la guerre contre l’Éthiopie qui prévoit un barrage hydraulique sur le Nil supérieur. L’année de gestion de Mohamed Morsi a été un sursis que l’armée et le reste de la société ont accordé à un parti porté au pouvoir dans la fièvre du Printemps arabe. Même si, sur le plan formel, il y a eu une légitimation par les urnes, le contexte du déroulement du scrutin, comme en décembre 1991 en Algérie, fut discrédité par une espèce d’impréparation et de  »sentimentalisme » révolutionnaire. Le choix opéré était une réaction survoltée nourrie par des années de dictature. Les insurrections populaires, nées d’une longue mise sous le boisseau de la volonté populaire, ont été ainsi rapidement happées, en Tunisie, en Libye et en Égypte par des forces rétrogrades tapies dans l’ombre. Les nouveaux processus de représentation politique tardent à dégager leurs contours définitifs. Entre temps, on a assisté à de flagrantes dérives « légitimées » par les urnes. La naissance du terrorisme sur les montagnes tunisiennes, aux frontières avec l’Algérie, l’assassinat d’une grande figure de l’opposition de gauche, Chokri Belaïd, à Tunis, le dérapage d’une guerre tribale qui s’attaque même aux institutions de l’État en Libye, l’islamisation accélérée des instituions officielles en Égypte, constituent les grades interrogations et suscitent les plus grandes angoisses qui tiennent en otage toute la société ceci outre l’enlisement dans lequel sombre actuellement la Syrie. Même si, sur le plan du principe, la lutte contre la dictature d’Al Assad se trouve légitimée, la coalition de grandes forces intégristes, avec un « zeste » d’activistes laïcs ou moderniste, ne présage pas d’une Syrie libre et démocratique après la chute de l’actuel président. L’on a remarqué que, depuis trois jours, toutes les chaînes d’information en continu, et plusieurs analyses faites par la presse mondiale, ne cessent de revenir sur l’expérience algérienne de janvier 1992, lorsque l’armée a mis fin au processus électoral dès l’annonce des résultats du premier tour où l’ex-Fis sortit déjà largement vainqueur. Une expérience que d’aucuns citent pour approuver ce qui vient de se passer en Égypte et pour le situer dans sa vraie dimension tendue vers le sauvetage du pays et de ses institutions, et que d’autres voudraient citer comme « mauvais exemple » qui pourrait valoir au pays des Pharaons les affres d’une guerre civile à l’ « algérienne ». Cependant, il semble que, malgré la similitude des deux situations, le contexte régional et international n’est plus le même. L’échec de l’islamisme politique, dans sa prétention à gouverner et à asseoir sa mainmise sur la société a été consacré par son recours systématique à la violence. Depuis 1991, lorsque l’Algérie constituait un laboratoire grandeur nature, dans l’indifférence quasi-totale de la communauté internationale, et jusqu’à 2013, beaucoup d’aspects de l’intégrisme politique ont été révélés au monde, souvent de façon dramatique. C’est pourquoi, le destin des peuples s’inscrit inexorablement dans une autre perspective, celle du développement et de la liberté et ce, malgré les faux-semblants, les embûches et les retards qui pourraient grever momentanément un tel processus.

A. N. M.