Par Amar Naït Messaoud
Un quart de siècle après l’Indépendance du pays, une confrontation sanglante se produisit entre le peuple et ses gouvernants, débouchant sur un millier de morts et des milliers de blessés à travers plusieurs villes du pays. Pouvoir et société se sont, pendant tout ce temps, regardés en chiens de faïence, dans un système régi par le parti unique, l’autarcie et la répression. L’explosion d’octobre 1988 ne surprit que ceux qui voulaient bien l’être, tapis qu’ils étaient dans le douillet confort de la nomenklatura. Après le coup de force contre le gouvernement provisoire, la première Constitution du pays, adoptée le 31 juillet 1963 à huis clos par 300 délégués du parti unique dans le cinéma Magestic de Bab El Oued, allait sculpter le moule dans lequel sera confiné le destin des Algériens pendant presque trois décennies. Il y est dit textuellement, dans les articles 23 à 25, que « le FLN est le parti unique de l’avant-garde en Algérie. Il définit la politique de la nation et inspire l’action de l’État. Il contrôle l’action de l’Assemblée nationale et du Gouvernement. Le FLN éduque les masses et les encadre. Il les guide pour la réalisation de leurs aspirations ». Avec une telle vision, qui tranche radicalement avec les idéaux de la révolution de novembre 1954, la voie était ouverte à toutes les dérives et à l’arbitraire; un processus qui sera puissamment renforcé par la montée en flèche de la rente pétrolière. Le pouvoir personnel avait les moyens de sa politique: clientélisme, négation des libertés individuelles et collectives, tout cela, dans une mixture idéologique qui naviguait entre le pseudo-socialisme et l’arabo-islamisme. La Constitution et la Charte nationale de 1976, élaborées par le pouvoir de Boumediene n’y changèrent rien. Elles prolongèrent une voie bien tracée, celle qui, en définitive, exclut le peuple de toute vraie consultation et du processus de prise de décision, comme elle conforte le pouvoir personnel. La grande déchirure d’octobre 1988, par laquelle les jeunes de l’époque espéraient fonder une deuxième république, ne fut donc par un coup de tonnerre dans un ciel serein. Elle était l’accumulation de l’exaspération, des refoulements, des déconvenues et de la colère que le peuple algérien avait ravalée pendant des années. Cette explosion avait été précédée par des signes avant-coureurs représentés par le Printemps berbère d’avril 1980, par la répression de l’été 1985 qui s’abattit sur l’opposition politique clandestine (MDA, FFS, OST, GCR,…) et sur des organisations associatives (LADDH et Enfants de chouhada), et, enfin, par les remous universitaires de l’année 1986. « Les événements d’octobre 88 découlent d’une lutte de clans au sein du pouvoir. C’est à l’intérieur de ce dernier que se déroule à huis clos, secret, rude, le plus dur des combats, entre deux tendances divergentes, contradictoires, de l’appareil du FLN pour qui la vie politique est conçue avec un seul objectif: pérenniser le système politique en place depuis l’indépendance du pays, et la présidence de la République avec les partisans de l’ouverture contrôlée, du libéralisme », témoignait, en 2008, le militant des droits de l’homme, Mre Ali Yahia Abdenour. Sur le plan économique, le prix du pétrole connut une grave dégringolade à partir de 1986, ce qui signifie que les réseaux clientélistes du pouvoir politique étaient moins servis et que les moyens de contrôle de la société devenaient plus aléatoires. Donc, le cercle des vrais rentiers se rétrécissait, donnant le néologisme algérien de ‘’tchi-tchi’’ (jeunesse dorée, nantie et flemmarde) qui avait alors fleuri dans les cercles de la nomenklatura d’Alger. Les coupes dans le budget de l’État en vinrent à supprimer une ‘’prime’’ symbolique, l’allocation devise, par laquelle l’administration algérienne aidait sa jeunesse à sortir du territoire national. Sortie sans visa, il faut le souligner. La coupe était trop pleine pour des populations soumises et grugées pendant un demi-siècle. Pour des milliers de foyers miséreux, subissant l’économie de pénurie via le «système Souk El Fellah», dans une Algérie officiellement socialiste et membre de l’OPEP. Néanmoins, la coupe était également trop pleine pour les clans du pouvoir qui voyaient leurs influences s’amoindrir et leurs intérêts respectifs et s’entrechoquer.
Le discours enflammé
du 19 septembre
Le texte qui avait porté les luttes de clans dans la rue, à la portée de n’importe quel citoyen, était incontestablement le discours du 19 septembre 1988 du Président Chadli Bendjedid par lequel, exaspéré il invitait les Algériens à « prendre leurs enfants et sortir du pays ». Il tenait, par cette intervention transmise en direct à la télévision, à régler ses comptes avec ses ennemis politiques qui prenaient plus de puissance et d’influence au sein de l’appareil vermoulu du parti unique. « Ceux qui ne peuvent suivre doivent choisir: se démettre, ou bien ils seront écartés. Il appartient aux responsables de démasquer les incapables qui ont pour toute compétence d’appartenir au groupe de telle ou telle personne », fulminera Chadli. Le discours fut émaillé de colère, d’hésitations, d’insinuations, et même d’anecdotes. À travers un discours censé être adressé eu peuple, le Président voulait construire une riposte solide, avec le soutien du peuple, espérait-il. Depuis cette journée du 19 septembre, de folles rumeurs commencèrent à circuler sur des manifestations et des grèves qui allaient être organisées dans deux semaines, c’est-à-dire le 5 octobre. Au fait, la rue fut investie à Alger la journée du 4 octobre par des jeunes qui s’en prenaient aux sièges du parti du FLN, aux Souk-El-Fellah et à tous les symboles de l’État et du parti unique. Le lendemain, une grande partie de l’Algérie était touchée par l’insurrection des jeunes. Lorsque la police a été dépassée par les événements, le Président Chadli fit confier à l’armée les pouvoirs de la police. Tout le pays fut à feu et à sang. Près d’un millier de morts. Des milliers de blessés et des centaines de personnes torturées. Une grande partie des activistes politiques travaillant dans la clandestinité en Kabylie, dans le cadre de ce qui était appelé le Mouvement culturel berbère (MCB), conclurent à une manipulation au sein du système FLN par lequel des clans voulaient régler leurs comptes. Et c’est ainsi que ce mouvement appela la Kabylie au calme. Matoub Lounès était même chargé de distribuer des tracts appelant au calme et à la vigilance en Kabylie.
Il sera ‘’récompensé’’ par une rafale de 17 balles incrustées dans son corps à l’entrée de la ville de Aïn El Hammam. Signe des temps, un demi-siècle après les événements, intervalle de temps pendant lequel les Algériens ont connu un terrorisme islamiste sans précédent dans l’histoire de l’humanité et une descente aux enfers sur le plan économique, l’on exhibe Octobre 88 comme un ‘’trophée’’ par lequel on tient à déclarer que les Algériens ont eu leur ‘’Printemps arabe’’ avant les autres. Est-ce là une sincère analyse de l’histoire des peuples ou un simple style d’exorcisme par lequel on compte se protéger des vents contraires d’aujourd’hui?.
A. N. M.
