L’évolution de la langue

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Finalement, les textes que nous arrivons à lire sont ceux qui comportent une traduction ! Le critère d’identification linguistique d’un changement de sens est la comparaison de différentes périodes de la langue : en comparant le vocabulaire à différentes époques, on peut déterminer, non seulement le degré de conservation des mots mais aussi l’évolution des significations.

Pour qu’une telle analyse soit possible, il faut disposer de témoignages de différentes périodes or, le berbère ne dispose pas de pareils témoignages (les écrits de l’antiquité sont, pour la plupart, non déchiffrées et les textes du moyen âge sont peu nombreux) et la langue, surtout, est fractionnée depuis longtemps en une multitude de dialectes qui ont suivi, chacun, une évolution propre.Même si on peut déterminer un fonds lexical berbère commun, on ne peut atteindre des états anciens des dialectes, encore moins un berbère primitif, ancêtre des dialectes actuels.Le seul moyen de mesurer l’évolution du vocabulaire berbère reste, en l’absence de documents écrits, la comparaison inter-dialectale.

On ne cherchera pas à dater les changements mais on peut espérer, en analysant des mots d’origine commune, donner une idée générale de l’évolution du berbère et expliquer au moins en partie les causes du changement.Tous les niveaux de la langue sont soumis à l’évolution : niveau phonétique, morphologique, syntaxique et lexical. Mais certains niveaux changent beaucoup plus lentement (morphologie, syntaxe) que d’autres (phonétique et lexical). Evidemment, c’est le changement lexical qui est le plus rapide, des mots tombant régulièrement en désuétude, et d’autres, emprunts ou néologismes, apparaissant pour répondre aux besoins d’expression des locuteurs.

L’évolution la plus sensible est, pour les locuteurs, la variation phonétique qui peut transformer la forme des mots jusqu’à les rendre méconnaissables mais il y a aussi des variations de sens qui touchent le vocabulaire commun.L’exemple suivant montrera qu’en dépit de l’utilisation pratiquement du même vocabulaire, la phrase touareg suivante est difficile à comprendre par un locuteur kabyle : Touareg : Ax wa n tlemin as yezz’edj, kudit i yedjidjin, é d-es eswin aw sâssen, ed ekfin tileqqewin a yeqqimen” (quand on a trait les chamelles, si le lait est abondant, on en boit tout ce que l’on peu boire et on donne le restant aux pauvres). Ax “lait” existe en kabylie mais sous la forme ighi et désigne le petit lait, telemin chamelles se dit tileghmatin, yezz’edj”trait” se dit zz’eg, eswin “boire” se dit ssew, ekfin “donner”, flk. etc…

Changements phonétiques

Ce sont les changements les plus importants car ils peuvent masquer l’identification des mots.Ainsi, il est difficile pour un locuteur non averti de retrouver dans le touareg ehe le kabyle izi “mouche” ou dans le rifain arim, le kabyle alim “paille”. La variation peut même se produire à l’intérieur d’un même dialecte : ainsi injider “vautour” dans les parlers de petite Kabylie, igider dans les parlers de la Grande, tawekkiwt « ver » dans les premiers, tawekka dans les seconds etc. En fait, il suffit de connaître les règles de correspondance pour établir les parallélismes. Ainsi, quand on sait qu’une partie des h touareg, du Hoggar, correspond à z dans les dialectes dit du nord on classe sans hésiter, ehe avec : izi.

Le k du berbère commun devient c en mozabite, I devient r dans certains dialectes du Rif etc…On peut établir ainsi toute une liste de correspondances, plus ou moins régulières entre les dialectes : ainsi w du berbère commun devient g en touareg, en mozabite, en kabyle etc, w devient b en kabyle, dans les parlers du Maroc Central, y devient g en mozabite, en kabylie etc, k devient c en mozabite, g devient y dans les parlers du Maroc Central etc… En plus de l’altération de ses radicales, la racine peut subir un amuïssement.

Certaines radicales dites faibles,comme w et y peuvent chuter régulièrement et ne réapparaître qu’occasionnellement dans un dérivé : ainsi, aru « écrire » tira « écriture », dans la plupart des dialectes mais tirawt « lettre » en toureg, ered, ired « blé » dans la plupart des dialectes, ayerd en ghadamsi,s iz’ay, azz’ay “être lourd” partout, iz’d’iy en chleuh… L’ordre des phonèmes d’un mot commun peut changer d’un dialecte à un autre. Ainsi, pour la racine signifiant “donner” on a toute une série de formes : Touareg : ekf, et inensif hakk, Ghadamsi : ekf et intensif ibekk, parlers du Maroc central : fek, kef, kabyle : efk, sans oublier les formes rétrécies de Nefousi, du Siwi, du Warglietc :uc, où f est tombé et où k est passé à c.

Ce phénomène, appelé « méthathèse » peut se produire à l’intérieur d’un même dialecte, comme c’est le cas,en kabyle, de agazu, azagu, « grappe de raisin », régime de dattes, mais ici, la transformation ne gêne pas beaucoup la reconnaissance des mots.

Les changements de sens

Ici, la forme des mots est généralement conservée mais c’est le sens qui change. En fait, la racine berbère, qui comporte un sens général qui peut varier à travers les mots issus de cette racine, autorise les fluctuations. Ainsi, la racine “,. GH” qui comporte l’idée générale de “sorti”, connaît à travers les mots qu’on en tire, une grande variation. C’est le cas du verbe : effegh, qui signifie, en plus de « sortir, quitter », “abandonner, expulser, p. ext., et par euphémisme : excrémenter, déféquer, p.ext, quitter l’indivision, fonder un foyer, être tiré (coup de feu), exploser, éclater, être divulgué (secret)” …etc.

Les mots changent de sens en même temps que les référents qu’ils désignent changent en partie ou en totalité. Mais tous les changements de sens ne s’expliquent pas par les transformations des référents. Une grande partie des changements résulte des changements de la langue. Celle-ci est en effet en continuelle évolution parce qu’elle doit répondre, de façon continue, aux besoins des locuteurs, soit en créant de nouvelles unités lexicales, soit en attribuant de nouvelles significations aux anciens mots.

-On distinguera donc deux types de changements : -Les changements externes dus aux transformations du contexte extra-linguistique.-Les changements internes, propres à l’évolution de la langue.Nous examinerons dans un prochain article ces deux types de changements ainsi que leur rôle dans l’évolution de la langue berbère.

-Les changements externes dus aux transformations du contexte extra-linguistique.-Les changements internes, propres à l’évolution de la langue.Nous examinerons dans un prochain article ces deux types de changements ainsi que leur rôle dans l’évolution de la langue berbère.

L’écriture : quel système pour écrire Tamazight ?

Contrairement à ce que croient certains, le choix d’un système de transcription pour tamazight n’a pas été tranché, ni par les autorités ni par ce que l’on appelle  »les usagers ». Et quand on parIe de système, il ne faut pas seulement entendre la nature des caractères (arabe, latin ou tifinagh ?) mais aussi le type de transcription : phonétique (qui note les réalisations effectives) ou phonologique (qui ne note que les distinctions fonctionnelles) ? Transcription à la manière des linguistes ou alphabet ? De plus, le problème de la segmentation des unités dans la chaîne reste entièrement posé.Nous ne discuterons pas ici du choix entre l’un des trois systèmes d’écriture usités en Algérie : nous dirons seulement que tous les arguments avancés pour défendre l’un ou l’autre se valent et qu’une langue peut être transcrite dans n’importe quel système d’écriture, pourvu que celui-ci soit adapté à ses particularités: le système latin n’est pas plus « pratique » que le système arabe et les tifinaghs ne sont « archaïques » que pour ceux qui le croient !

Un système pour tout tamazight ou un système par dialecte ou groupes de dialectes ?

Il est évident qu’un système qui se veut pan berbère (et même seulement pan kabyle) ne peut imposer une variété dialectale à l’exclusion des autres. Une transcription phonologique, quand elle ne marque pas trop l’identité des mots doit être, dans ce cas, préférée aux réalisations individuelles ou régionales.C’est l’opinion d’un chercheur comme S. Chaker qui pense que dans une notation linguistique c’est le principe phonologique qui doit prévaloir. À l’appui de sa position, il cite deux raisons :1- » En rétablissant la forme canonique, la solution phonologique permet un gain très important du niveau de la clarté syntaxique de l’énoncé (les composants sont identifiables) »2-« On se rapproche ainsi des formes effectivement attestées dans le reste du berbère car ces phénomènes d’assimilation sont pour la plupart, propres au kabyle ; en d’autres termes, awal n wergaz sera immédiatement décelable par tout berbérophone ce qui ne serait pas du tout le cas de awal bbW argazC’est pour « se rapprocher » du reste du berbère que S. Chaker et son équipe de l’Inalco de Paris vont proposer un système de transcription baptisé  » notation usuelle à base latine du berbère ». En fait, c’est le même système que le système proposé par Fichier de documentation berbère pour le kabyle (voir notre article précédent), mais avec des adaptations pour l’étendre aux autres dialectes.En fait de berbère, il s’agit des « dialectes du nord », expression qui exclut le Touareg, considéré donc comme un dialecte à part. Mais le Touareg n’est pas le seul dialecte à être considéré comme exceptionnel : d’autres dialectes, notamment ceux du Maroc, ont, souligne-t-on, des spécificités phonétiques fortes dont il faut tenir compte. Finalement les propositions ne s’appliquent de façon « ferme » et « définitive » qu’au kabyle. C’est à lui seul, en effet, qu’on demande de renoncer à ses spécificités pour se rapprocher des autres dialectes : effacement des consonnes spirantes, suppression des affriquées et des labio-vélarisées, rétablissement des phonèmes assimilés… On n’écrira plus yettawi mais yettawi, ameqq°ran mais ameqqran, ttaqcict mais d taqcict etc. Il est vrai que l’on se rapproche du chleuh ou du chaoui mais on s’éloigne considérablement du kabyle où les articulations en question sont plus courantes qu’on ne le pense. Quant à la réduction de l’assimilation qui rapproche des « formes canoniques de la langue », elle impose à chaque fois à l’auditeur un effort de recherche de ces formes, c’est-à-dire d’analyse linguistique. Avec le problème des assimilations, c’est le problème du choix de type de transcription qui se pose : transcription phonétique ou transcription phonologique ?

La nécessaire homogénéité

Quelque soit le système de transcription qu’on choisira, tifinagh, arabe ou latin, il se doit d’être homogène. On n’imagine pas de caractères latins en arabe ni de caractères arabes en latin. C’est pourtant ce qui se produit dans le système à base latin aujourd’hui employé pour transcrire le berbère : deux caractères grecs, le gamma, et l’epsilon sont employés au milieu des caractères latins ! Ni le turc ni le maltais qui ont adopté l’alphabet latin, après avoir utilisé l’arabe, n’ont conservé de caractères arabes. En revanche, ces deux langues ont procédé à des adaptations ou introduit des signes diacritiques. Ainsi, en turc, le c latin se prononce g (dj français), la cédille sous la même lettre transcrit l’affriquée c (tch français). En maltais, x latin est prononcé J (ch) et le point ajouté au-dessus de certaines lettres note des chuintantes : c = c et g =g (dj) ou distinguer z de l’affriquée t notée z. D’ailleurs, le Maltais n’emploie que trois signes diacritiques, les deux que nous avons cités et le trait coupant la barre verticale du h pour transcrire la pharyngale sourde que nous transcrivons, à la suite des arabisants et des sémitisants b. Il est vrai que lorsqu’on adopte un système d’écriture qui n’est pas adapté à la langue que l’on veut transcrire, on est obligé d’employer les signes diacritiques pour marquer les oppositions pertinentes, mais on doit limiter au maximum le nombre de ces signes pour ne pas alourdir le système. Ainsi, le Maltais n’hésite pas à recourir à deux caractères pour transcrire la vélaire sonore : gh que nous notons par la lettre grecque gamma.N’est-il pas temps, en s’inspirant de l’expérience de ces langues et d’autres langues dans le monde, de songer à simplifier le système de transcription du berbère, voire de songer à élaborer un véritable alphabet ? À l’inverse d’un système de transcription qui vise à reproduire fidèlement la prononciation des sons, en vue d’une étude phonétique ou phonologique, un alphabet est un système de signes conventionnel pour transmettre un message, communiquer une expérience. L’idéal est d’élaborer un système où, à chaque signe correspondrait un seul signe graphique ou graphème. Mais ce type d’écriture, dit alphabétique, est rare du fait de l’inadéquation entre le plan graphique et le plan phonique : ainsi, en espagnol où la graphie est pourtant très proche de la réalité phonique, le même phonème peut être noté par deux graphèmes différents – k, réalisé qu et c- et un seul graphème peut noter deux phonèmes – g notant g et x ; en italien, s note s et z, en français c, qu et k notent k etc.En berbère aussi, le système graphique -ici, le latin – doit se soumettre aux exigences de la langue mais plutôt que d’introduire des signes d’un autre système -le grec- ou de multiplier les signes diacritiques, on s’évertuera de former à partir du système utilisé les signes complexes dont on a besoin. Les anciens systèmes de transcription n’ont fait que recourir à ce procédé en proposant gh pour gamma, dj pour g, dz pour z et ts pour t. Mammeri, lui-même, notait les labiovélaires en mettant le w sur la ligne et non en exposant : bbw, kw, gw etc.

Transcription phonétique et transcription phonologique

Une transcription phonétique note la prononciation réelle d’un locuteur. Elle peut être exigeante au point qu’on note la courbe mélodique de la phrase : ascendante ou descendante, les accents, et même les défauts de prononciation du locuteur !Ce type de transcription est le fait de spécialistes qui s’intéressent au langage articulé, soit pour étudier la façon dont les sons sont émis, soit pour analyser leur structure physique et la manière dont l’oreille les reçoit. À l’inverse une transcription phonologique ne tiendra compte que des distinctions fonctionnelles, celles qui aident à établir le sens, et négligera les variations, qu’elles soient conditionnées par des facteurs extérieurs (variations selon les locuteurs) ou contextuelles (variation selon le contexte phonique). Un phonème aura des réalisations différentes -ainsi w devient, selon les parlers ou les locuteurs b occlusif, b spirant ou b labiovélaire, mais on n’écrira qu’un phonème – w.Ainsi, on n’écrira pas yebb°i « Il a emporté » mais yewwi, on n’écrira pas tabburt « la porte » mais tawwurt, et surtout, on rétablira toutes les assimilations qui se produisent à la frontière des mots: axxam ggemma « la maison de ma mère » sera écrit: axxam n yemma, tala ggilef « la fontaine au sanglier » tala n yilef, tt’aqcict « c’est une fille » d’ taqcict etc. Un tel choix implique qu’on efface les variations, mais qu’on fasse aussi de l’analyse linguistique : c’est demander à celui qui écrit ou lit le berbère -à commencer par les élèves des écoles !- de remonter à chaque fois à la forme originelle du mot, forme masquée par l’évolution et les contraintes subies dans la chaire parlée ! On comprend la difficulté des locuteurs, notamment des enfants, à écrire dans un tel système !Nous pensons qu’une transcription totalement phonologique n’est pas souhaitable dans la mesure où elle impose au locuteur un gros effort d’analyse linguistique. Par contre, il n’est pas exclu, si on veut favoriser l’émergence d’une langue écrite commune, de rétablir la forme originelle des mots les plus usuels, comme tawwurt « porte » et ayur  » lune » et surtout de supprimer les assimilations qui masquent l’identité des mots : par exemple, écrire tala n yilef et non tala ggilef, axxam n yemma et non axxam ggemma.En milieu scolaire, ces « ajustements » sont même indispensables pour établir des normes et réduire la dispersion dialectale, ce qui sera un premier pas vers l’unification de la langue. En revanche, on gardera les assimilations courantes, comme d+t (ttamettut), dont la suppression alourdit la lecture et surtout impose un effort d’analyse linguistique au locuteur.lI reste le problème de la segmentation des unités, qui se pose principalement dans le système à base latine: quels éléments faut-il séparer par des blancs typographiques dans la phrase ? Quels éléments faut-il amalgamer ? Et enfin quels éléments réunir par des traits d’union ? Faut-il, par exemple, écrire : yefka-yas, yefka yas ou ye.fkayas « il lui a donné » ? Ceux qui emploient les caractères arabes, eux, écrivent… comme en arabe : en amalgamant les unités, ce qui leur permet d’éviter les difficultés que connaissent les usagers du système latin.Toutes ces questions relatives à l’écriture doivent être traitées d’urgence -par des linguistes et, il faut insister, des linguistes berbérisants, au courant des structures de la langue et de ses spécificités – pour parvenir à instituer des normes et donc à réduire le foisonnement actuel, préjudiciable à la langue.

M.A. Haddadou

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