S’il est un thème qui a prédominé dans la chanson kabyle dans la première moitié du siècle dernier, c’est bien l’exil. Chanté, rechanté, ce thème se retrouvait dans toutes les “sauces poétiques” de l’époque. D’ailleurs, c’est peut-être en terre d’asile, en France surtout, que la chanson kabyle, dans son expression moderne a trouvé son vrai départ sinon son épanouissement et sa pleine expression. Dans la foulée de la première émigration kabyle vers la France, il y avait beaucoup d’artistes (musiciens, chanteurs…) qui voulaient tenter leur chance dans ce Paris mythique que les récits écoutés ici et là ne rendait que plus séduisant. Matoub Moh Smaïl fait partie de ces pionniers de la chanson kabyle à atterrir en France où il continuera à donner libre cours à sa vocation artistique, car, ne l’oublions pas, chanter en kabyle à cette époque-là, est très mal vu. On chante et on joue des instruments de musique dans des cercles restreints, loin des villages à l’abri des regards. En ces temps-là, par exemple, trimbaler sa mandoline dans le village est passible de lourdes amendes. Mal vu, le musicien ou le chanteur doit se cacher pour ne pas dire se comporter en paria, pour échapper aux foudres des gardiens de la morale. Matoub Moh Smaïl né à Taourirt Moussa (Grande Kabylie) le 1er janvier 1916 a connu toutes ces situations inconfortables que doit subir un artiste en kabylie. Comme tous les musiciens de son équipe, il apprenait à jouer en cachette, il chantait en cachette, mais en sachant que “chanter” contrairement à ce que pense sa société, n’est pas un sot métier. La misère qui sévissait en ce “triste vieux temps” a contraint beaucoup de Kabyles à un exode interne. Ils allaient chercher fortune dans les grandes villes du pays où l’on pense que l’emploi se trouve en abondance. C’est dans ce cadre que vers 1936, Matoub Moh Smaïl va se rendre à Oran. Là, il se gavera de spectacles et sera émerveillé par la diversité artistique qui anime la ville. Chants, danses, vaudevilles,… les arts en général foisonnent et font vivre même leurs auteurs, rien à voir avec la Kabylie. En 1937, sitôt appelé sous les drapeaux, il revient au village pour échapper à l’enrôlement. Mais là, le besoin d’un travail rémunérateur se fait encore plus sentir et il ne tardera pas à embarquer pour la France. C’est là qu’il va enfin donner à sa vocation sa pleine mesure. Car, si dans son douar il a animé de façon timide quelques fêtes de mariage, en France, que ce soit à Marseille ou dans la région parisienne, il chante à des compatriotes que le déracinement a rendus plus réceptifs. Avec son ami et complice Dahmane El Harrachi, il écume les cafés nord-africains et sème ses chansons à tous vents. “Anfi yi ad rugh”, “Ayazru Leghrib Harek”, “A Saint Bernard id yeran emmi d amghar”… autant de chansons qui ont bercé pendant longtemps la solitude des émigrés. De 1947 jusqu’au début de la guerre, il sera, avec son ami et complice Dahmane El Harrachi, l’un des principaux membres de l’orchestre de Cheikh El Hasnaoui. N’eut été la guerre d’indépendance qui faisait rage, il aurait enregistré et commercialisé ses chansons, en 1958, mais la révolution est en marche et “chanter” est encore une fois “combattu”. A l’Indépendance, Matoub Moh Smaïl rentre avec sa femme Madeleine au pays. Ils vivent modestement jusqu’à leur disparition survenue en 1994 pour Madeleine, et en 1996 pour Moh Smaïl Matoub. Ses héritiers feront œuvre utile s’ils rendent publiques ses productions de quelque nature qu’elles soient (chansons, musiques, poèmes, proses…).
Boualem B.
