La musique dite “arabo-andalouse” est un genre qui, à l’origine, vers le XIIIe siècle, était strictement réservé aux citadins.
Par S. Aït Hamouda
C’était le monopole de l’aristocratie urbaine qu’elle soit autochtone ou originaire d’Andalousie. Elle doit sa structuration, notamment, à Abou El Hassan Ali Ben Nafiq ou Ziriab, musicien brillant qui en créa les bases, en composant des milliers de chants et en instituant le cycle des noubat, composées de formes poétiques tels le muwashah ou le zadjal et à Abu Bakr Ibn Yahya Al Sayih, dit Ibn Bâjja ou (Avenpace), poète et musicien lui aussi, a mis au point l’accord du oud maghrébin, a perfectionné la nouba et a laissé un grand nombre de compositions. Au Maghreb, elle a connu une avancée remarquable et une bonne part de son authenticité originelle y a été sauvegardée contrairement à l’Orient (Syrie, Irak, Egypte). C’est une musique qui se joue et se jouait à l’occasion de fêtes religieuses, de circoncisions et de mariages dans les milieux aristocratiques d’Alger, Tlemcen, Cherchell, Mostaganem, Blida, Annaba et Constantine. Chaque école tirait sa méthodologie et ses modes de son ancrage andalou tel que Cordou, Grenade ou Séville. Cette musique est composée de « noubas ». La musique arabo-andalouse est constituée autour d’un cycle de 24 noubas originelles, dont seule la moitié subsistent et seraient inaltérées. Elles s’inspirent largement des modes byzantins, perses, et arabes. Bien des noms sont encore en résonance, avec leurs origines : Ispahan, Iraq, Hijaz, Mashriq, etc. Ces 24 noubas (une pour chaque heure de la journée) étaient jouées sur 24 modes correspondant chacun à une heure des 24 que compte un jour (système similaire au râga indien). Chaque nouba est composée d’une suite fixe alternante de mouvements musicaux instrumentaux et poétiques. Il n’existe pas de répertoire unique et commun au Maghreb ; des noubas de même nom diffèrent d’écoles en écoles, et à l’intérieur même d’une école, il peut y avoir des dizaines de versions d’une même nouba.
L’andalou dans l’école algérienne
Il y a 16 noubas (dont 4 inachevées): Al-dhîl – Mjenba – Al-hussayn – Raml Al-mâya – Ramal – Ghrîb – Zîdân – Rasd – Mazmûm – Sîkâ – Rasd Al-Dhîl – Mâya (Ghribet Hassine – Araq – Djarka – Mûal). Elles sont composées chacune de cinq mouvements de base (Msaddar – Btâyhî – Darj – Insirâf – Khlâs), mais des préludes et des interludes en portent le nombre jusqu’à sept ou neuf : Tûshiya ou Dâ’ira ou Bashraf (pièce vocale de rythme libre exécutée à l’unisson strict) – Mestekhber san’â (Alger) ou Mishalia (Tlemcen) (prélude instrumental de rythme libre, exécuté à l’unisson) – Tûshiya (pièce instrumentale servant d’ouverture, composée sur un rythme binaire ou quaternaire (2/4; 4/4). ) – Msaddar (pièce vocale et instrumentale la plus importante, jouée sur un rythme 4/4. ) – Btâyhi (deuxième pièce vocale et instrumentale, construite sur le même rythme que le Mçedder (4/4 moins lent). ) – Darj (mouvement vocal et instrumental construit sur un rythme binaire, plus accéléré que les deux précédentes pièces. ) – Tûshiya el Insirafate (pièce instrumentale annonçant une partie accélérée et vive, construite sur un rythme ternaire. ) – Insirâf (mouvement vocal et instrumental à rythme ternaire (5/8). ) – Khlâs (ultime pièce chantée exécutée sur un rythme alerte et dansant (6/8). ) ou Tûshiya el Kamal (pièce instrumentale construite sur un rythme binaire ou quaternaire. ) Les formes poétiques qui existent encore sont :Muwashshah – Zadjal – Msaddar- Shugl (poème chanté populaire)- Barwal (pratiqué à Constantine) – Melhoun- El Wahrani (variante oranaise du Melhoun). La musique savante arabo-andalouse est appelée Al moussiqa al andaloussia (« musique andalouse ») lorsqu’il n’est pas fait référence à l’une des trois importantes écoles présentes en Algérie qui pratiquent cette musique avec des nuances distinctes. Le premier acte de patrimonialisation attesté est celui des muphtis hanafites au XVIIe siècle. Mahieddine Bachtarzi, qui rapporte ce fait, raconte que devant les dangers de voir s’étioler et disparaître la transmission du répertoire musical arabo-andalou, les muphtis hanafites d’Alger avaient décidé d’écrire des mouloudiates qui seraient chantées dans les mosquées avec les différents modes des noubas. Cet acte procédait d’une vision moderne puisque la conservation est fondée sur une action pratique dans le champ social et non sur un simple maintien artificiel. Cette opération se met en place aussi parce que la communauté juive s’était peu à peu imposée dans l’appropriation du répertoire andalou. Cette action inaugure une pratique institutionnelle (les intervenants comme les structures qui accueilleront l’action de protection appartiennent à l’institution religieuse) qui se fonde sur une translation du profane vers le religieux.
De la Musique kabyle à l’andalouse
Les kabyles ont de tout temps émigré soit dans l’intérieur du pays soit vers l’extérieur, et cette façon d’aller chercher de quoi subsister dans d’autres contrées a été pour certains d’entre eux d’une fécondité culturelle et artistique notable. Notamment dans ce genre musical réputé hermétique aux profanes et à ceux d’extractions turques ou andalouses. Parmi eux, nous citerons Sadek Bedjaoui, Hassan El Anabi, Hamdi Binani, Omar Driss, Lhadj El Anka, le cardinal, qui à partir de ce genre a créé le chaâabi, et tant d’autres. Touchant à tous les genres savants tels que le Haouzi, le Malouf et le Ouroubi. Sadek Bédjoui maître incontesté du genre de son vrai nom Bouyahia Sadek est né à Béjaïa le 17 décembre 1907 dans le vieux quartier de Bâb El Louz. Sadek El Bedjaoui devint membre de la société El Mossilia. Durant son séjour de cinq ans à Alger, il fit la connaissance des grands musiciens de cette époque et particulièrement El Hadj El Mahfoud, à Blida, et Dahmane Ben Achour qui venaient de rejoindre l’Association el Widadiya nouvellement créée par le grand mandoliste Lekehal. . Lors d’un voyage à Tlemcen, en 1934, il rencontra Cheikh El Hadj Larbi Bensari avec lequel il noua une relation amicale et artistique très fructueuse. A son retour à Béjaïa, en 1937, il va polariser autour de lui toute une action artistique multiforme aussi bien dans le chaâbi, l’algérois, le hawzi tlemcenien, l’arobi que le kabyle. Il forma plusieurs générations d’artistes parmi les plus célèbres, dont Youcef Abdjaoui, Abdelwaheb Abdjaoui, El-Ghazi, Djamel Allam, Mohamed Rais, Mohamed Redouane, Ould Ali Djamel et bien d’autres certainement. Jouant de plusieurs instruments et du violon alto en particulier, Cheikh Sadek El Bedjaoui est connu dans le monde artistique comme un grand maître du rythme et des modulations de voix, demeurées uniques, et qui ont fait école. Hassan El Annabi, de son vrai nom Hassan Aouchal, est né le 20 septembre 1925 à El Kseur aux environs de la ville de Béjaïa que sa famille a quittée alors qu’il avait à peine 6 mois pour s’installer à Annaba. A l’âge de 14 ans, il quitte les bancs de l’école pour s’investir dans l’art et côtoyer de grands artistes comme Cheïkh Tidjani, Ahmed Ben Aïssa, cheïkh El Okbi. Très curieux et très ingénieux, le défunt embrassa tous les arts. Il a commencé par la Aïssaoua, puis il a rejoint le théâtre sous la direction de Omar Benmalek, président de l’association Badr. Par la suite, il est devenu comédien et pianiste jusqu’à se créer une renommée dans l’univers de l’art andalou et du malouf, rivalisant avec les plus grands artistes de l’époque, cheikh Samai, Mustapha Ben Khemmar, cheïkh Larbi, Mohamed Benani, Mohamed El Kourd, surnommé l’artiste aux doigts d’or. Ayant grandi dans le quartier populaire de Beni M’Haffeur d’Annaba, cheïkh El Hassan El Annabi a fréquenté de nombreux grands artistes du fait de sa maîtrise de tous les instruments musicaux. Il réussit à imposer son cachet particulier à la fois difficile et rehaussé devenant ainsi un modèle de style et une référence artistique à une époque qui connaissait des noms illustres dans ce domaine, tels cheikh Omar Chaklab, Hassouna à Constantine et Belsadek Bedjaoui à Béjaïa. Il a su exploiter également ses contacts avec les grands de la chanson malouf tels que Abdelkrim Dali, Saddek Bedjaoui, Fadila Dziria, et cheïkh Hassouna… pour consolider et affiner la maîtrise de son art et s’affirmer ainsi en maître dans l’art du malouf qui était le monopole de certains artistes, tels Mohamed El Kourd ou ceux de la ville de Constantine. Les dons du défunt ne sont pas limités au malouf, mais se sont étendus au théâtre où il a fait plusieurs tournées en compagnie de Mahieddine Bachtarzi et joué dans les pièces La Victoire de la vérité et Le Dernier adieu. L’école annabie du malouf qu’il a créée témoigne aujourd’hui de la grandeur de cet homme, qui fut un artiste élégant et sublime par sa forte présence sur scène avec son violon et par sa maîtrise musicale.
Hamdi Benani, l’ange blanc.
Hamdi Benani est né à Annaba le 1er janvier 1943. Ses grands parents sont originaires de Taourirt Mokrane (Larbaa Nath Irathen). Son oncle qui était musicien du grand maître M’hamed El Kourd l’encouragea quand remarqué sa capacité d’interprétation des chansons. Il remporte d’ailleurs un premier prix de la chanson à l’âge de 16 ans. Le public le découvre pour la première fois en 1963 quand il interprète d’une manière remarquable le titre fulgurant « Ya Bahi El Djamel », ce qui contribue à la concrétisation publique de sa carrière en tant que violoniste et chanteur. Hamdi Benani a réussi à apporter un nouveau souffle à la musique Malouf et une certaine vivacité avec ses titres « Mahbounati » ou encore « Adala Ya Adala» ce qui lui vaut un large succès auprès du public. Cette reconnaissance le hisse au niveau de ses maîtres aînés Hassen El Annabi, Mohamed Tahar Fergani et Abdelmoumène Bentobal. On lui compte bon nombre d’albums enregistrés comme « Ya Ahl Ellil Tahya Bikoum », « Bahi El Djamel », « Min Chit Frikitti » et « Achiq El Mahboub Dar El Hiba ». Hamdi Benani représente aujourd’hui une figure importante du paysage culturel et musical bônois.
L’Ecole de Tizi-Ouzou
Amar Driss élève des frères Fakhardji a rentabilisé son apprentissage en formant les élèves de l’association « El Amraouia » de musique andalouse qui arracha le premier prix de la 7e édition du Festival national dédié à ce genre à Alger. Avec cette distinction, l’école de Tizi-Ouzou vient exprimer la démocratisation de cet ART majeur.
S. A. H.

