La problématique de l’analphabétisme en Algérie n’a pas encore bénéficié de tous les éclairages indispensables pour en situer la dimension et savoir quels moyens mobiliser pour l’éradiquer dans la société. Même si, de temps en temps, des chiffres sont « balancés » dans la presse, tels la « fin » annoncée pour 2016 de l’analphabétisme, le taux de 16 % d’analphabètes en 2013 et le nombre de personnes qui se rendent au cours d’alphabétisation, la maîtrise de ce dossier est d’autant plus complexe qu’elle ne relève pas uniquement de l’Office national d’alphabétisation et de l’enseignement des adultes, de l’association ’’Iqra’’ ou des ministères de l’Éducation et de la Formation professionnelle. C’est un problème de société où les efforts sont censés se compléter et converger vers une politique nationale cohérente et efficace en la matière. Les actions d’éclat et de prestige auxquelles nous assistons presque régulièrement, tels que le soutien sponsorisé d’un opérateur de la téléphonie mobile ou l’octroi du prix Unesco-Confucius à l’association Iqra en août dernier, sont-ils le garant d’une entreprise d’alphabétisation scientifiquement conçue et dont les résultats seraient d’une efficacité à toute épreuve? Le doute est permis lorsqu’on considère le niveau éducatif et culturel des élèves déscolarisés, y compris ceux de la terminale. Il y a parmi eux des cas caractérisés d’analphabètes dignes d’être intégrés dans le système national d’alphabétisation. En lançant, dès le début des années 1960, son programme d’éducation à grande échelle, l’ancien Président cubain, Fidel Castro, déclarait : « Il faut enlever aux citoyens le droit d’être des ânes », ce qui confère à la mission d’éducation en général, y compris le volet d’alphabétisation, un caractère stratégique relevant de la responsabilité de l’État. Pour cette politique d’éducation et le système de santé qu’il avait instaurés, Castro eut droit à la reconnaissance même de ses ennemis, et Dieu sait qu’il en avait dans un monde bipolaire caractérisé par la guerre froide. Une décennie auparavant, en 1951, l’Unesco, en planchant sur la question de l’analphabétisme qui préoccupait principalement les anciennes colonies qui commençaient à réclamer leurs indépendances, avait pris soin de définir cette notion pour des fins pratiques, c’est-à-dire, qui permettaient d’imaginer et de mobiliser les moyens nécessaires à son traitement. Est considérée comme personne alphabétisée, toute personne « capable de lire et d’écrire, en le comprenant, un exposé simple et bref des faits, en rapport avec sa vie quotidienne ». À contrario, la personne analphabète est celle dont le profil éducatif et culturel ne répond pas à cette exigence primaire de la vie en société. L’Algérie, ayant hérité de la colonisation un taux de 80 % d’analphabètes, avait, dès l’Indépendance, mis en œuvre une politique de scolarisation généralisée et volontariste, continuant le modèle de l’école coloniale avec de légères retouches sur les programmes à contenu « idéologique » (histoire, géographie, introduction de la langue arabe). En même temps, était créé l’office national d’alphabétisation qui avait pour objectif de cibler les adultes et qui assurait des cours en français. Avec la massification de l’accès à l’éducation et la démocratisation de l’école, les programmes scolaires commençaient à subir une certaine dévalorisation aggravée par une arabisation irréfléchie. Les programmes d’alphabétisation n’ont pas connu un sort extraordinaire. On a fini par ne plus entendre parler de leurs activités. Après des décennies de matraquage idéologique nourri par le parti unique et une certaine « élite » baathiste, l’école algérienne se retrouvera au plus bas de l’échelle; ce qui, en 1992, fera dire au Président Mohamed Boudiaf son historique verdict : « l’école algérienne est sinistrée ». Au moment où il disait ce verdit, des dizaines d’enseignants avaient déjà rejoint les maquis islamistes.
S’adapter aux réalités du pays
L’on se retrouvera, cinquante ans après l’indépendance, avec un nouveau type d’analphabétisme: celui issu d’un enseignement approximatif, basé sur le pavlovisme, et ne répondant à aucun critère de modernité et d’accès au monde du travail. C’est dans ces circonstances que, au cours des années 1990, le gouvernement s’attela à un programme d’alphabétisation devant toucher, en principe, les adultes non scolarisés. L’association Iqra se distinguera par l’ouverture d’écoles et d’annexes un peu partout dans le pays. Au temps du ministre Benbouzid, l’on fit le pari de mettre fin à l’analphabétisme en Algérie à l’échéance… 2016, soit dans un an et trois mois! Ce fut une fascinante ambition qui ne dit pas les moyens de sa réalisation et qui ne donne pas la vraie définition de la mission à accomplir. L’on se souvient d’un projet encore plus « rocambolesque » de l’ancien ministre de l’Éducation, Mohamed Cherif Kharroubi, qui, s’exprimant dans les années 1980, avait promis que l’école algérienne allait produire, avant l’année 2000, des Beethoven et des Mozart. Pas moins! Au vu de son importance stratégique dans l’accès des populations à la culture, au savoir et bienfaits de la vie moderne (qui a recours de plus en plus aux technologies avancées, y compris dans la vie domestique), le Programme des Nations Unies pour le Développement (Pnud) a introduit l’alphabétisation comme un des indices de développement humain (IDH) au milieu des années 1990. Avec l’action que mènent aujourd’hui sur le terrain le gouvernement et les associations en matière de programme contre l’analphabétisme, deux questions demeurent pendantes pour tous ceux qui tiennent en haute estime ce volet stratégique de la vie sociale et économique dans notre pays. D’abord, le niveau et la qualité des cours prodigués permettront-ils à leurs bénéficiaires une insertion rapide et efficace dans la société? Leur donneront-ils les moyens d’accéder facilement aux bienfaits de la culture et de la technologie modernes, aujourd’hui en usage dans notre pays? Au vu de certains archaïsmes pédagogiques qui persistent encore, le doute est bien permis. Ensuite, pourquoi limiter l’enseignement à la seule langue arabe? Alphabétiser des adultes, c’est leur donner les moyens de décrypter d’abord le monde dans leur langue maternelle. Ici, se pose avec acuité la question de l’alphabétisation en langue amazighe pour les populations berbérophones du pays. Et puis, point d’hypocrisie, pourquoi exclure la langue française dans les cours d’alphabétisation, sachant, que, dans la pratique, cette langue continue à être utilisée dans les espaces publics, les facturations, certains papiers administratifs et dans les médias?
Ce serait en tout cas un non-sens et une suprême absurdité de confiner le bilan de l’action d’alphabétisation dans le chiffre de personnes qui ont rejoint les salles de cours, sans se soucier de son impact sur la vie pratique des concernés.
Amar Naït Messaoud
