Les Aït Laâziz face à la conquête coloniale (1842-1847)

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Par Ahmed Kessouri

D’autres sont toujours ici en Algérie, mais inaccessibles. Ils sont détenus par de nombreuses familles presque toutes maraboutiques- les seules qui, dans le passé comptaient des gens lettrés- ces écrits sont conservés religieusement (fanatiquement ?) par ceux qui les possèdent (1)* et ne permettent – par ignorance sans doute- à quiconque de les approcher. On se demande à juste titre où est le rôle de l’Etat et de ses institutions dans toute cette histoire. Beaucoup de tenants de la tradition orale ont disparu de nos villages et ceux qui demeurent encore en vie, ne sont pas – sous le poids de l’âge- de beaucoup d’intérêt pour le témoignage historique.Dans le cas de Bouira et de sa région- et des Aït Laâziz donc- la seule source qui est plus ou moins- disponible pour le moment, ce sont les écrits des Français- des fonctionnaires pour la plupart qui avaient accompagné la conquête coloniale en Kabylie (Daumas, Robin, Rinn, Carette…etc.) Mais même ceux-là, il n’est pas toujours facile de les trouver. De plus il est très aventureux de les prendre pour unique source car ils sont- dans leur majorité- d’une partialité voire d’un parti-pris manifeste. Pour la Kabylie dans son ensemble hormis quelques essais sur Tizi Ouzou et Béjaïa et leurs régions les nationaux se sont peu intéressés à l’histoire locale des régions.

Une tribu indomptable

Après une attaque dirigée par les généraux Darbouville et Marey contre les Aït Laâziz le 12 novembre 1845, qui s’est soldée par un échec, le Colonel Robin débutait la narration de l’évènement dans ces termes. “C’était la troisième fois depuis 1842, que nous étions obligés de faire l’assaut de la montagne de Ouled El Aziz, cette tribu était-elle donc particulièrement indomptable ? Il y’avait bien quelque chose comme cela” (2)*Bien avant l’arrivée des Français déjà, l’édification du Bordj Hamza (3)* par les Turcs à la fin du 18e siècle avec sa Nouba composée de trois séfari (69 hommes)(4)*, n’allait pas sans offusquer la tribu, qui du haut de sa montagne pouvait surveiller tous les mouvements qui se déroulaient sur la plaine. A deux reprises (en 1734 et 1767) les Aït Laâziz participèrent avec d’autres tribus kabyles au blocage des routes, et à des attaques de convois turcs, et empêchèrent ainsi l’approvisionnement de la régence en blé.

La conquête française dans la région de Bouira

Le 30 décembre 1842, la colonne expéditionnaire de l’Est, sous le commandement du général Bugeaud, fut attaquée dans ses arrières par les Aït Laâziz et d’autres tribus kabyles, au niveau de Agbat El Fred, dans les Beni Djaâd. Beaucoup de soldats français avaient trouvé la mort dans cette attaque, et les Kabyles s’étaient même permis de récupérer des armes et des chevaux. Le Colonel Leblond chef d’état-major de la colonne fut tué dans cette attaque “c’était -écrivait le général Bugeaud dans son rapport au ministre de la Guerre – un des meilleurs chefs de notre armée, chéri et estimé de tout le monde, enterré au milieu du camp, son régiment a défilé en pleurant autour de sa tombe” (5)*.Pour les châtier (6)*, le général Bugeaud lance une attaque contre eux, le 11 octobre de la même année. Il arrive sur les hauteurs d’ighil Boumourène à 5 heures du matin, de là, il pouvait apercevoir tous les villages flanqués sur le versant sud du Djurdjura.Les Aït Laâziz, qui ne s’étaient pas crus menacés, après des consultations entre leurs chefs, décidèrent d’une soumission nominale qui leur permettrait de gagner du temps. Bugeaud, à qui ce sentiment ne pouvait échapper “accepta, en leur imposant une amende de 6000 Boudjous, et la remise de 600 fusils et il retint comme otages leurs trois principaux chefs” (7)*.Longtemps après, les Français reviennent à la charge. le 13 juin 1845, le général d’Arbouville dirige une attaque, il commence par établir son bivouac sur la rive gauche de l’oued Lemroudj à Draâ El Khemis, à 10 heures. Après une heure de marche, la colonne arrive sur le sommet de Bou-Isenanène. Les Aït-Laâziz, qui voyaient l’avancée des troupes françaises, mettaient eux-mêmes le feu à leurs maisons (8)*. Après un peu plus d’une heure de temps toute la population des villages se dirige vers le col de Tizi Oudhaaboub pour se mettre en sécurité. les Français eurent un dur combat à soutenir et leurs pertes ont été considérables. Un officier (le capitaine Piat) fut tué dès les premiers instants du combat, par un Kabyle embusqué dans une maison, aussi du côté des Kabyles un chef des plus influents des Aït-Laâziz, (M’hamed Ben Moussa) a été tué dans le combat. Les troupes françaises se replièrent le jour-même vers 13h30mn sur le camp de Draâ El Khemis. Une fois encore, le 12 novembre 1845, les généraux d’Arbouville et Marey, qui voyaient un grand rassemblement de Kabyles sur la montagne des Aït-Yaâla, des Ouled Driss et quelques tribus de l’Ouannougha et des Aribs, mettent leurs deux colonnes en jonction et s’engagent pour l’attaque (3000 soldats, une centaine d’officiers et 1200 chevaux). Ils arrivent à Drâa El-Khemis à 5 heures du matin, et suivent l’Oued Lemroudj, puis empruntent le col d’Ighil-Bou Isenanène qui mène à Tizi Oudjaâboub. A six heures, ils arrivent au col de Sidi Messaoud. Un combat acharné s’est engagé entre les deux parties vers sept heures du matin. Ben Salem et son adjoint Mouley Brahim, qui voyaient l’inégalité des forces, décident de se replier sur l’autre versant de la montagne chez les Aït-Smaïl et Frikat. Le général d’Arbouville voyant l’impossibilité de poursuivre les Kabyles derrière la montagne, ordonne la retraite. le colonel Robin parle de 22 tués et 113 blessés côté français dont beaucoup d’officiers : le capitaine Bucheron, le capitaine Courtois, le lieutenant Guichard, le sous-lieutenant Piriel et le sous-lieutement Bergé. Les pertes dans le camp kabyle sont de 40 tués et 86 blessés (9)*.

L’emir Abdelkader et Ahmed Ben Salem chez les Aït Laâziz

L’Emir Abdelkader en tournée pour se faire connaître, et jeter les bases de son administration en Kabylie, est arrivé à Hammam Ksenna dans la région de Bouira le 19 décembre 1837. Ahmed Ben Salem, qui n’était pas loin de la localité, se présente à lui et lui fait savoir qu’il partage ses idées et qu’il est prêt à le suivre dans la lutte anti-coloniale. L’Emir, qui était séduit par la sagesse et l’intelligence de l’homme, le désigne comme Khalifa sur toute la Kabylie (Le Sébaou et l’Oued Sahel). Depuis cette date, les deux hommes vont mener un combat commun, et ils sillonneront toute la Kabylie pour la maintenir en lutte. Bien plus tard, le 20 février 1846, l’Emir réapparaît à Boghni, mais ayant vent de l’avancée du général Bugeaud sur le village, il traverse la montagne avec ses cavaliers pour se réfugier chez les Aït Laâziz. avec l’aide de Ben Salem et des chefs de la tribu. L’Emir retournera à Boghni pour organiser un grand rassemblement le 28 février 1846 où étaient présents tous les Kabyles (deux ou trois individus des plus marquants par village). Toutes les tribus kabyles avaient promis de le suivre, alors il regagne les Aït-Laâziz et installe son camp sur le col de Sidi-Messaoud. Le Colonel Robin, dans ses notes sur la Kabylie souligne que l’Emir lors de son séjour qui dura deux semaines (du 20 février au 05 mars 1846), avait été ravitaillé, outre les Ouled-Laâziz par beaucoup de familles des Béni-Yaâla, Béni-Meddour et Merkala. C’est à l’occasion de ce séjour aussi qu’il aurait épousé la fille de Ben-Salem. Le 05 mars, l’Emir quitte les Aït Laâziz pour regagner l’Oranie et il laisse le soin de diriger la lutte en Kabylie à son Khalifa Ahmed Ben-Salem.

Le chérif s’en va

Vers la fin de 1846, beaucoup de problèmes surgissent, et la situation devient de plus en plus difficile pour la résistance. La partie étant trop inégale, plusieurs tribus demandent la paix. Mais Ahmed Ben-Salem, qui s’était réfugié chez les Aït Bouaddou, continue toujours à se battre. Il se rend dans plusieurs tribus pour les pousser au combat. Mais tout le monde souffre, et partout il reçoit le même conseil : il faut arrêter la guerre. Le 28 février 1847, Ben-Salem arrive à Aumale, où Bugeaud et l’état-major le reçoivent avec les honneurs. Il refuse de recevoir des titres et des biens contre sa soumission, mais il obtient de Bugeaud l’engagement de respecter le territoire des tribus, de ne pas intervenir dans leurs administrations intérieures, ni dans la nomination de leurs caids, cheikhs et cadis (10)*. Ahmed Ben-Salem qui veut aller à la Mecque, s’embarque à Alger le 24 septembre 1847. Il fait escale à Dellys pour prendre sa famille et ses compagnons. Le Khalifa séjourne ensuite en Syrie où il est mort et enterré en 1856. Quant aux Aït Laâziz, ils reprendront le combat, plus tard à l’arrivée de Bou Baghla en 1850, puis avec celle d’El Mokrani et Cheikh Ahaddadh en 1871.

Professeur d’histoire

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