Même si l’intitulé « politique de la jeunesse » continue à remplir les tablettes des conférenciers et les interventions du ministre du secteur, en réalité toutes les politiques publiques menées par les différents gouvernements sont immanquablement destinées à la jeunesse, tant cette dernière constitue la majorité écrasante des 40 millions d’Algériens. Et c’est tout naturellement que des dispositifs spécifiques –microcrédits- pour la création d’entreprises, formation professionnelle, activités de loisir et de détente,…- aillent encore en direction de cette frange de la population pour renforcer les efforts d’insertion et de socialisation de la jeunesse. Néanmoins, aussi bien la politique générale que les dispositifs spécifiques, une faible proportion de cet engagement des pouvoirs publics a vraiment réussi à jouer son rôle dans la prise en charge des problèmes de la jeunesse. Cela vient d’être reconnu dans la dernière conférence des cadres de la jeunesse tenue à la fin du mois de septembre passé. On y a estimé que, par-delà les problèmes quotidiens liés au chômage, au logement et aux questions purement matérielles, la jeunesse algérienne vit une situation de crise culturelle sanctionnée par une perte de repères identitaires. Le monde virtuel installé par les technologies modernes (Internet, téléphone portable, chaînes satellitaires,…) a joué un rôle essentiel dans ce « conflit » avec soi-même, sachant que, en dehors de ces « gadgets » charriés par la mondialisation, c’est le grand vide. Le conseiller pédagogique de l’Office des établissements pour jeunes, Mohamed El Eulmi, parle d’une « utilisation excessive des médias et de la défaillance des établissements éducatifs et de la famille dans la prévention des générations montantes contre certains fléaux ». D’où ce désir irrésistible de fuir, d’explorer d’autres horizons, pensant que le paradis ne peut être qu’ailleurs. Il est vrai que l’un des premiers motifs de cette tentation est la situation sociale des jeunes, et plus exactement les points focaux que sont le chômage et le logement. Cependant, les différentes « expéditions » d’émigration clandestine en mer, harga, inaugurées en 2006 à partir de la plage de Sidi Salem à Annaba, ont révélé des facettes à peine croyables des raisons qui poussent des Algériens à tenter l’aventure océane. Lorsqu’on rencontre dans des barques de fortunes des anciens commerçants bien installés et qui ont tout vendu pour aller vivre sous d’autres latitudes; lorsqu’on a affaire à des jeunes filles et même à des jeunes femmes enceintes; quand des familles entières, avec des petits enfants, embarquent à bord d’esquifs peu sûrs, y compris par des journée houleuses d’hiver, l’on est tenu de se poser les questions les plus pertinentes et les moins banales quant aux raisons qui ont poussé toutes ces personnes, et elles sont des milliers à tenter une aventure risquée pour fuir leur pays. On fuit son pays sans savoir exactement ce qui nous attend sur un cap qui n’est pas nécessairement de « bonne espérance ». Sans attaches familiales, sans établissement de relations ne serait-ce que virtuel, par Internet, avec des « âmes charitables » qui pourraient les accueillir. Le nombre de jeunes Algériens croupissant dans des prisons italiennes, grecques, espagnoles et autres, n’est pas connu. Le dernier événement en relation avec ce volet complexe de la jeunesse algérienne, est ce jeune algérien clandestin arrêté en Italie et embarqué de force à bord d’un vol Air Algérie la semaine passée. Dans l’avion, juste avant le décollage, il taillada son corps et se coupa les veines avec un couteau pour protester contre son embarquement forcé. Son sang gicla les sièges et le parquet de l’avion. L’alerte a été donnée pour évacuer le forcené sur l’hôpital de la ville; ce qui occasionna trois heures de retard à l’avion. On l’a dit à la conférence des cadres de la jeunesse: les jeunes veulent fuir la réalité. Lorsqu’ils n’ont pas accès à la harga, pourtant désirée par un grand nombre, les jeunes s’adonnent à d’autres moyens pour fuir temporairement la réalité: la drogue et l’alcool en sont les moyens les plus courants. La drogue a investi même les établissements scolaires et universitaires. Des jeunes en état d’ébriété se sont attaqués à des écoles et aux urgences des hôpitaux. La lecture de la presse quotidienne, dans ses articles de faits divers et de proximité donne parfois froid dans le dos. L’absence de perspectives sociales (emploi, logement), la dégradation générale du cadre de vie et l’effarant vide culturel se combinent en une « mixture » explosive qui débouche sur ce que l’on appelle, en terme générique, la violence sociale. En effet, la compréhension de la violence sociale et son traitement ne peuvent pas être assurés et réussis en dehors du contexte économique, social et culturel qui a donné naissance à ces déviations. Les conférences et les séminaires sur la jeunesse se suivent et… se ressemblent. Cela date de l’ère du parti unique, en 1983. En novembre 1993, en pleine crise politique ayant suivi l’arrêt des élections législatives de janvier 1992, des assises de la jeunesse se sont tenues, en réunissant l’administration, les associations, des bureaux d’études et des experts. Il y a été décidé le renforcement de la politique intersectorielle, sachant que le volet « jeunesse » est présent dans tous les secteurs d’activité et la création d’un Conseil supérieur de la jeunesse, censé être un organe de consultation et de concertation. En 2007, une conférence de la jeunesse a été organisée sous la présidence de Bouteflika où il a été question des dispositifs sociaux à la création d’emploi et du microcrédit. Après la conférence de septembre dernier, il est prévu, prochainement, des assises des jeunes… issus de l’immigration afin, dit-on, de « raffermir leur sentiment d’appartenance à la collectivité nationale ». C’est là une gageure ou un défi, c’est selon, entendu que les grands dossiers problématiques des jeunes nationaux résidents ne sont pas encore près à connaître un traitement de fond. Le Centre national des études en économie appliquée pour la population (Ceneap) a produit une étude en 2008 dans laquelle il fait état de l’inefficacité et du déficit de cohérence des politiques publiques dédiées à la jeunesse. Ces politiques « n’ont pas permis à la jeunesse de se mobiliser et de s’affirmer comme un véritable acteur social ».
Amar Naït Messaoud
