S'en sortir par un développement sur tous les fronts

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 Par Amar Naït Messaoud

Au moment où l’Algérie est appelée à mener des chantiers de réformes dans son économie trop dépendante du pétrole, dans son école ayant subi une chute verticale dans ses performances pédagogiques, dans les appareils de la justice et de l’administration rouillés par la bureaucratie et la corruption, dans la refonte de sa « classe » politique qui se complaît dans des pratiques stériles, en ce moment, disions-nous, l’Algérie continue à vivre mal sa religion, comme le disait déjà Mostefa Lacheraf au lendemain des législatives avortées de décembre 1991. La leçon des errements idéologiques, politiques et théologiques des années 1990, qui ont débouché sur le terrorisme, est en train d’être capitalisée par d’autres pays. Les résultats des élections législatives en Tunisie, par lesquelles l’islamisme politique (parti Ennahdha) vient d’être fortement relativisé ne sont pas obtenus à partir d’une quelconque prestidigitation ou de quelque coup tordu porté à l’isoloir. Ces résultats sont le travail d’une élite éclairée, aussi bien dans la classe politique que dans le monde associatif et universitaire, qui a su faire éviter au pays des dérapages mortels. N’est-ce pas symptomatique qu’un grand nombre de quotidiens algériens aient fait leur manchette de ce mardi sur l’exemplarité du cas tunisien?  Indéniablement, la « mixture » entre politique et religion est explosive. Elle trouve particulièrement son terrain d’expression dans les moments des grandes interrogations qui taraudent la société sur les plans économique, social et culturel. Après avoir bu le calice jusqu’à la lie et enterré les meilleurs enfants du pays atrocement assassinés par la horde terroriste, les Algériens ont adopté à la grande majorité la Charte pour la paix et la réconciliation nationale, censée mettre fin non seulement à la subversion terroriste, mais également aux mélanges de genres par la faute desquels la religion a été malmenée et mêlée à l’exercice de la politique. L’expérience algérienne en la matière a valu à notre pays d’abriter plusieurs séminaires et symposiums sur le terrorisme et ses conséquences. Le dernier est celui tenu cette semaine à Alger ayant porté sur les victimes d’actes terroristes, organisé par l’Union africaine dans le cadre des activités du Centre africain d’études et de recherche sur le terrorisme (CAERT). Malheureusement, la faiblesse des élites universitaires, le déficit de la formation scolaire et le sous-développement culturel dans lequel s’enlise la jeunesse algérienne continuent à rendre possible l’esprit d’intolérance et à baigner toute l’ambiance de la vie sociale des Algériens dans une sorte de bigoterie religieuse. 

En quête d’une pensée modérée 

Si, à un certain moment, le regard était braqué sur quelques cas de conversion vers le christianisme et sur des cas de non-jeûneurs pendant le mois de Ramadhan, l’actualité de la « carte religieuse » semble porter, depuis quelques mois, sur la tentation chiite qui aurait entraîné quelques jeunes Algériens sur la voie d’un autre Islam, celui de quelques 200 millions de personnes dispersées aux quatre coins de la sphère des pays musulmans. Quelques titres de presse qui raffolent de ces « trouvailles » ont redoublé de sens d’investigation à quelques jours de l’Achoura, fête célébrée de façon bruyante et ostentatoire par les chiites, en plus de certains rites d’auto-flagellation. Ce sont ces rites qui ont été pris en photo dans un lieu tenu secret à Oran et qui reviennent ces derniers jours de façon régulière dans un quotidien national, tendant par là à stigmatiser et à condamner cette forme de conversion. On appelle même les hautes autorités du pays pour arrêter la « dérive » chiite dans notre pays. On a aussi rapporté à la fin du mois de septembre dernier, le cas d’une jeune femme convertie à Skikda, qui a enlevé le micro à l’imam du quartier pendant la prière du vendredi afin de faire passer son message en faisant l’éloge de Ali Ibn Abi Taleb au détriment des trois autres califes. L’affaire est entre les mains des services de sécurité et de la justice.  Il semble que, s’il y a une dérive quelque part, c’est cette attention et cet intérêt exagérés accordés à de telles situations de conversion, au lieu de vivre sa religion comme l’entend chacun, sans porter atteinte à la tranquillité et à la quiétude publiques.  Comme l’a rappelé l’ancien ministre de l’Enseignement supérieur et de la recherche scientifique, Rachid Harraoubia, au cours du colloque tenu à Alger en avril 2012 sur le thème de l’extrémisme dans la pensée, la religion et la politique, le phénomène de l’extrémisme est « un trouble du savoir et du comportement à l’origine d’idées superficielles et extrémistes qui ne sauraient être vaincues que par une pensée modérée ». Cependant, la pensée modérée et éclairée ne saurait surgir du néant. Elle sera le résultat d’un effort sérieux du redressement économique, culturel et social du pays. Sans doute, le redressement culturel prendra plus de temps et exigera plus d’énergie, vu la perte de repères qui affecte les jeunes d’aujourd’hui. La chute de modèles idéologiques autrefois portés aux nues, le triomphe du grand capital à l’échelle du monde, la mondialisation effrénée des économies et le non-aboutissement de certaines aspirations longtemps couvées, le tout se passant dans une ambiance de médiocrité culturelle et de faible niveau de formation, nous mettent devant cette vision d’André Malraux: « Le 21e siècle sera religieux ou ne sera pas », signifiant par là les replis identitaires et les refuges de chapelle, auxquels recourent les communautés et les individus pendant les grands moments d’angoisse existentielle et face à un cosmopolitisme culturel et religieux imposé par les médias du « village planétaire » et par la mobilité plus que jamais intense des populations.  La voie de salut pour l’Algérie demeure dans un développement global équilibré sachant fertiliser les valeurs authentiques du pays par les apports de la modernité. Un développement à mener sur tous les fronts: économique, politique, social et culturel, dans un continuum solidaire s’abreuvant aux différentes synergies dont est porteur le peuple algérien. 

A.N.M.

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