En ce septième jour du Festival International du Théâtre de Béjaïa, le public a assisté à la montée en cadence dans la qualité des spectacles. Alors qu’une pièce de l’irakien Haïthem Saâdi était programmée en avant-première à la Maison de la culture, deux pièces algériennes «pur-sang» étaient jouées au TRB. La pièce irakienne n’était pas seulement une avant-première. Même son concept est nouveau. Deux pièces en une. Il s’agit de deux monodrames joués simultanément sur la même scène. A droite, un homme interprétait un rôle de One man Show, et à gauche, une femme en interprétait un autre. Dans ce sens, c’est une première mondiale. Son auteur a expliqué dans une conférence tenue ce Mercredi au TRB, qu’il l’avait déposé dans un organisme des droits d’auteurs aux Etats-Unis, en tant que concept de « Dualité des monodrames». C’est en Algérie qu’elle s’est jouée pour la première fois. Au TRB, dans la petite salle, à seize heures, un duo de la coopérative «Syndjeb», venu de Bordj Ménaïel, a interprété une pièce de leur propre production. «Wehch el Ghorba», la nostalgie de l’exil, raconte l’histoire d’un algérien, Ahcène, vivant en clandestin, en France, depuis une vingtaine d’années. Il habite dans un taudis et s’occupe de l’élevage d’animaux de compagnie, et profite notamment d’une française, dont il est amoureux et qu’il espère épouser. Il est rejoint par un autre algérien, Fawzi, débarqué en France par la grâce de la Herga. Il a été recommandé par la famille. Toute l’histoire tourne autour de leur statut en France et des moyens de régulariser leur situation. Soit en faisant faire de faux papiers, soit en réussissant de se marier avec une française. Dans un langage humoristique délirant, les deux protagonistes essaient de s’en sortir comme ils peuvent. Les tabous ayant sauté dans cette pièce, le spectateur s’est délecté des jeux de rôles impressionnants, puisque les deux acteurs réussissaient à camper plusieurs personnages, dont des femmes. Les décors étaient bien faits et les jeux de lumières ont contribué à mettre en valeur l’environnement de la scène, sur un fonds musical varié. Performance réussie, en vue de la satisfaction du public. Les mœurs occidentales ont été écorchées dans cette pièce, et celles des algériens tournées en dérision. La salle était archi-comble et le public a longuement applaudi les deux acteurs. A dix-neuf heures, une autre pièce fut programmée dans la grande salle. Il s’agissait d’une production du TRB intitulée «Dinosaure». Un dictateur habillé en Hitler occupe la scène. Accompagné de deux personnages, l’un représentant la richesse et l’or, l’autre représentant le Pétrole. Le dictateur est plein aux as, mais il refuse d’en faire bénéficier son peuple ; il rejette toutes ses demandes et méprise toutes ses revendications. L’auteur de la pièce traite des sujets d’une extrême gravité avec humour et dérision. Utilisant la langue kabyle Tasahlith, il a obligé son auditoire à se concentrer sur ces paroles. Tasahlith est cette langue utilisée par les habitants des Babors, à l’Est de Béjaïa, s’étalant sur Tichy, Aokas, Tizi N’Berber, Souk El Tenine, Melbou, et jusqu’à Kherrata. Les personnes qui n’ont pas l’habitude de l’entendre remarqueront tout de suite la musicalité qui lui est caractéristique. C’est d’ailleurs, nous confiera Bachir Lallali, l’auteur de la pièce, la raison pour laquelle il avait choisi son utilisation. Même si, par moments, différentes langues ont été utilisées, telles que l’arabe et l’algérien, le personnage principal est resté dans la langue Tasahlith. Profitant de l’ambiance humoristique, l’auteur de la pièce a cassé beaucoup de tabous, allant jusqu’à provoquer la réaction de quelques personnes qui le lui ont reproché à la fin de la représentation. La réponse de Bachir Lallali a été toute simple. Il n’a pas l’intention de modifier ce langage, parce que, selon lui, c’est celui utilisé par les dictateurs, et le grand public le reconnait bien. De bout en bout de la représentation, l’assistance n’a pas arrêté de rire. La pièce a été exécutée avec brio, et le talent des acteurs s’est manifesté avec grandeur. A la fin de la pièce, des enfants viendront allumer des bougies, pour symboliser la renaissance de l’espoir. Les dictateurs en donnent si rarement. En ce septième jour, le sixième Festival International du Théâtre de Béjaïa a atteint le niveau de grandeur qu’on attendait de lui. Tout ceci, grâce à des dramaturges, amateurs ou professionnels, qui ont pris au sérieux leur travail, et sont venus, avec une certaine humilité soumettre leurs œuvres à un public assoiffé de culture et exigeant en qualité.
N. Si Yani
