S'il y a bien un élément culturel et historique d'intégration nationale qui a acquis la maturité d'être pris en charge sur le plan officiel, c'est la fête du Jour de l'an amazigh, Yennayer.
La cause ? Cette journée est célébrée par toutes les régions d’Algérie, du Nord au Sud, et de l’Est à l’Ouest. Si un certain nombre d’Algériens arabophones ne sont pas instruits de l’origine ou du sens de la Journée, ils ne manquent, cependant, jamais au devoir de la célébrer d’une manière fastueuse, voire parfois plus éclatante qu’en Kabylie. Cet héritage de trois millénaires est indubitablement un des éléments fondateurs de l’amazighité nord-africaine, et singulièrement de l’algérianité. Les revendications de son officialisation comme journée chômée et payée est des plus légitimes, d’autant plus qu’elle ne requiert aucune espèce de « maturité » technique qu’on oppose souvent à la langue amazighe elle-même. Le journal La Dépêche de Kabylie, conscient de la valeur de cette journée dans le processus de la formation de la nation algérienne et de la constitution de son être collectif, a tenu, depuis sa fondation en juin 2002, à marquer son absence des kiosques, afin de dire une autre présence, celle de Yennayer, la fête nationale des Algériens qui demande à être embrassée par les textes législatifs algériens pour ajouter une pierre essentielle dans l’édifice de l’unité nationale. Cette dernière ne doit pas demeurer une profession de foi, basée sur l’hypocrisie, l’exclusion et la démagogie. L’unité c’est un tissu de valeurs culturelles, sociales et historiques, dont Yennayer constitue une part importante. La réconciliation nationale, c’est aussi cela, c’est-à-dire la redécouverte de soi, de son histoire et de son inconscient collectif; éléments concourant nécessairement à la cohésion de la société et à la redéfinition consensuelle du destin national. Nous disions que cette fête, qui nous renvoie au neuvième siècle avant Jésus-Christ, lorsqu’un Berbère de l’époque, Chachnaq, alla ravir la couronne de l’Egypte pharaonique, est célébrée par tous les Algériens. En plus des témoignages recueillis sur pratiquement l’ensemble du territoire national, l’occasion me fut personnellement donnée d’assister à une des célébrations de Yennayer dans les monts de Tlemcen. J’en ai déjà rendu compte dans l’une des éditions de notre journal. Ce fut au début des années 1980. Dans ce massif des Beni Senous où l’on parle encore tamazight, cette fête s’appelle Irad. Là j’ai pris la pleine mesure de l’étendue géographique de cette fête. Au bord du lac du barrage de Beni Bahdel dans lequel jouaient les reflets des arbres alentours et se miraient les tenues carnavalesques des « gladiateurs », des foules bigarrées se livraient à des scènes ludiques marquées par de fortes symboliques, à des joutes oratoires mêlant le berbère et l’arabe et se livrant à des cérémonies propitiatoires convoquant une mythologie venant du fond des âges. Le faste des agapes par lesquelles se clôt la cérémonie reste dans les souvenirs pendant les douze mois de l’année. Il est vrai, qu’ici, on ne parle ni de Chachnaq ni du Pharaon qui a été dépossédé de sa couronne. Mais, la fête qui ouvre la nouvelle année est parfaitement intériorisée et socialisée. Elle n’a pas besoin de justification historique ou administrative. Cette sorte de carnaval auquel on a affaire dans un espace luxuriant, à la lisière d’une grande forêt de chênes, convoque, sur les rives de la Tafna, les jeunes et les adultes dans une rare communion. Fêté de différentes manières dans la campagne comme dans la ville, Yennayer crie aujourd’hui son besoin d’être intégré dans le calendrier des fêtes officielles algériennes, au même titre que le 1er janvier et le 1er Moharrem.
Amar Naït Messaoud

