»Partir », le nouveau roman de Tahar Ben Jelloun

Le thème de la nostalgie revient pratiquement dans tous les romans du grand écrivain marocain, Tahar Ben Jelloun, mais c’est la première fois que cet auteur lui consacre entièrement un livre. Peut-on vraiment oublier son pays natal, une fois le succès réalisé à Paris et même quand la fortune tant recherchée par certains est accumulée? La réponse de Ben Jelloun est catégorique : « Non ». L’écrivain va plus loin en déconseillant à ceux qui ne sont pas encore partis de ne pas le faire sauf en cas d’extrême besoin. Car en vivant ailleurs, on porte tout le temps le pays natal dans le coeur et la souffrance de l’éloignement de son milieu naturel est impossible à évacuer. C’est de tout ça que traite le nouveau roman du plus grand écrivain maghrébin qui sortira le 19 janvier prochain à Paris. Ben Jelloun a quitté son éditeur Le Seuil auquel il est demeuré fidèle durant toute sa carrière. C’est chez Gallimard que sortira son roman. Parlant de son livre, Tahar Ben Jelloun dira: « Partir est un verbe plus fort qu’ » émigrer  » ou « s’exiler » : il exprime le mouvement, la détermination, laisse imaginer le non-retour. C’est une idée fixe dans la tête de beaucoup de Marocains : toute une jeune génération, qui a fait des études mais ne trouve pas de travail, se met à regarder de l’autre côté de la Méditerranée, espérant résoudre le problème de son destin en traversant le détroit de Gibraltar ». C’est avec une infinie nostalgie qu’il évoque la ville de Tanger qui l’a tant envoûté: « De jour, par beau temps, on voit les côtes espagnoles et la petite ville de Tarifa ; de nuit, on voit les lumières scintiller. L’inverse est vrai aussi : de Tarifa, on voit Tanger. Avec cette différence énorme que les Espagnols ne s’installent pas dans des cafés pour regarder les côtes marocaines ! ». Le nouveau livre de TBJ se déroule dans les années 1990. Il commence en 1994-1995, avec l’assainissement décidé par Hassan II et son ministre de l’Intérieur pour lutter contre le trafic de drogue, et se termine sur une lueur d’espoir, avec l’arrivée du jeune roi Mohammed VI en 1999: »J’ai voulu rappeler cette période terrible, dans la mesure où cet  » assainissement  » a été fait en dépit du bon sens : les grands mafieux n’ont pas été vraiment inquiétés, mais on s’est acharné sur des petits trafiquants, parfois sur des innocents. Ce grand coup médiatique a fait beaucoup de dégâts, notamment en matière de respect des droits de l’Homme », explique Tahar Ben Jelloun qui démontre qu’il n’est jamais coupé des réalités de son pays, infirmant les rumeurs que font circuler ses détracteurs qui, en dépit de son talent incontestable, l’accusent d’avoir construit son succès littéraire en critiquant son propre pays et sa société. Ses adversaires, bien entendu, font fi de son style d’écriture qui est unique en son genre, car alliant la simplicité du vocabulaire au lyrisme des expressions et à la profondeur des idées. Sur la trame proprement dite de son roman, TBJ explique: « Je me suis attaché à montrer des personnages qui vivent dans la clandestinité, sauf mes deux personnages principaux, Azel et sa sœur. Eux ont migré légalement mais, au fond, restent des clandestins, puisque leur immigration a été obtenue de manière quasi illégale – surtout pour Azel, qui n’aurait jamais pu obtenir son visa sans la main tendue de Miguel, ce dandy espagnol. Mais ce n’est pas une main désintéressée ou altruiste : Azel découvrira vite qu’il a préjugé de sa résistance, il ne pourra pas supporter la situation ». L’émigration est un enfer mais qu’est ce qui poussent les gens à partir. Les raisons sont multiples. Ben Jelloun en sait quelque chose puisque lui aussi est parti: « L’immigration a généré des richesses de part et d’autre, mais aussi des déchirements, des conflits… Sur le long terme, ce n’est pas toujours une belle aventure : l’arrachement est douloureux, ce qu’on quitte ne pourra pas être reconstruit. Je ne reprocherais jamais à quelqu’un de vouloir s’en sortir par l’immigration, mais si son pays avait les moyens de le retenir, ce serait bien mieux pour tout le monde. Dans ces départs, c’est le retour qui est important : on part pour revenir dans des conditions bien meilleures – quitte à frimer, à louer une voiture sublime pour quelques semaines… Car on ne revient jamais pour soi, toujours pour les autres ». Tahar Ben Jelloun a obtenu le Prix Goncourt en 1987 pour son roman : La nuit sacrée. Il a été primé à plusieurs reprises un peu partout dans le monde. Ses livres sont traduits dans 44 langues.

Aomar Mohellebi