Le lexique économique que les médias algériens mettent en vedette est subitement passé des vocables « embellie » ou « aisance financière » (en arabe « bahbouha malia ») à l’ « austérité » et la « rigueur » (« takachouf », en arabe). Sur le plan du discours officiel, on tient à éviter de telles extrêmes linguistiques, afin de ne pas trop susciter des besoins dans le premier cas, et de ne pas alarmer l’opinion dans le second cas. Maintenant que le prix du baril de pétrole touche à des seuils alarmants pour le budget de l’État (entre 46 et 49 dollars), on préfère parler de rationalisation des dépenses publiques. Ce terme a de la peine à être répercuté pertinemment par la presse, d’autant qu’il comporte une gamme de mesures que le gouvernement n’a pas encore révélées. Si telle est la position des pouvoirs publics en matière de communication, jouant avec une sémantique aléatoire à laquelle on colle une chose et son contraire, la rue, dans son habituelle gouaille qui crée de la joie même dans des situations absurdes, ne cesse de dérouler son vocabulaire, plein d’images et de couleurs, pour parler de la crise des prix du pétrole et des répercussions possibles sur la vie des Algériens. Un fonctionnaire de modeste condition posa la question à un maquignon, qui fait aussi des affaires dans le secteur de l’automobile avec la fameuse « entreprise » d’Al Waâd Essadek, de savoir ce qu’il deviendrait si la crise du pétrole se montrait durable. Et l’autre, sans aucune animosité de lui répondre: « moi, je deviendrai comme vous, et vous, vous serez le néant ». Cette scène illustre non seulement l’esprit gouailleur qui anime la rue quelles que soient les circonstances, mais elle indique également la vérité sur toute crise économique, à savoir qu’elle ne touche pas les populations et les ménages de la même façon ou avec la même acuité. C’est sans doute à la lumière de ce constat qu’il convient d’interpréter la volonté du gouvernement de ne pas toucher aux subventions par lesquelles il soutient les prix des produits jugés stratégiques. Mais, sachant aussi que tout le monde en profite, de l’agent de sécurité jusqu’au député ou au général de l’armée, le gouvernement vient de faire initier, par le biais du ministère de la Solidarité nationale, un projet de recensement des ménages nécessiteux. Ce recensement, une fois réalisé est censé servir de base à la mobilisation des subventions en direction des franges les plus fragiles ou les moins favorisées de la société. Cependant, à voir le fond du problème et à examiner la situation de plus près, les mesures qu’imposera la situation du budget de l’État dans l’immédiat (y compris une éventuelle hausse des impôts, le report de certains projets d’infrastructures, le ralentissements ou le gel des recrutements dans certains secteurs de la fonction publique,…), ne seront que des solutions transitoires destinées à amortir le choc de la rétraction des recettes extérieures du pays. Les solutions radicales, sont celles ébauchées par le gouvernement dans d’autres circonstances et qui n’ont pas trouvé de terrain d’expression. Ce sont toutes ces réformes dont la « littérature » a rempli les rapports de la haute administration et donné matière aux journaux, mais qui n’ont pas pu quitter le stade de l’intention ou de l’initiation. Là on revient au vocabulaire en vogue un certain moment, qui faisait état d’embellie financière et de matelas de devises. L’occasion s’offre ici de revenir sur une question qu’un journaliste du quotidien espagnol El Pais avait adressée au président Bouteflika le 11 mars 2007. Le journaliste s’exprima en ces termes: « Grâce aux revenus des hydrocarbures, l’État algérien n’a jamais été aussi riche de son histoire. Vous avez mis en route des projets de développement, la création de grandes infrastructures, des logements sociaux, etc. Mais on a un peu l’impression que l’âge d’or que vous traversez vous incite à ajourner les réformes économiques. Est-ce vrai ? ». La réponse du président de la République a été la suivante: « Absolument pas. Le processus de réforme se poursuit. Il y va de l’intérêt du pays, car nous savons que la richesse pétrolière n’est pas éternelle. Il faut donc préparer l’après-pétrole ». Il ne s’agit nullement de douter des intentions des autorités politiques du pays. Cependant, les difficultés liées à l’héritage d’une économie rentière, qui a formé ses clientèles et ses lobbys, et la culture et mentalité auxquelles elle a donné naissance, corroborent le constat de l’ancien Premier ministre Ouyahia qui déclarait à la télévision, au lendemain des émeutes de « l’huile du sucre » de janvier 2011, que le pays était pris en otage par des lobbys de l’importation. D’ailleurs, le premier test d’évaluation des « capacités de nuisance » de ces derniers, ce sera l’élagage que prépare le ministère du Commerce dans la liste des produits d’importation. Logiquement, il est attendu la suppression des produits de fantaisie, qu’ils relèvent de l’alimentation, des cosmétiques ou d’autres créneaux. Est-on fondé à espérer que les réformes économiques- amélioration du climat des affaires, modernisation des banques, diversification économique tous azimuts- qui n’ont pas pu être menées à l’ombre d’une aisance financière factice, soient rendues possibles, comme le suggère le journaliste espagnol, par la crise des recettes extérieures que vit le pays depuis septembre 2014?
Amar Naït Messaoud
