Le maquisard de l’image

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Il est mort le 4 janvier 2015, en filmant. Il aura ainsi précédé Assia Djebar qui nous a quittés un mois plus tard, presque jour pour jour, le 6 février, et Roger Hanin qui leur a emboité le pas le 11 février.

Sacré début d’année, sommes-nous tentés de dire. Donc, le baroudeur caméra en main, le moudjahid impénitent, le père du cinéma des djebels, le formateur de bien des cinéastes algériens, méritait bien l’hommage posthume que lui a consacré la Maison de la culture Mouloud Mammeri de Tizi-Ouzou, jeudi dernier. Ce n’est que justice. Et cette reconnaissance a réuni dans la petite salle dudit établissement deux hommes qui l’ont connu pour avoir travaillé avec lui à ’’Cinépop’’, aussitôt l’indépendance arrachée. Ahmed Bejaoui, biographe, qui s’est intéressé à son parcours exceptionnel, et Ahcène Osmani qui lui a consacré un long-métrage de plus de deux heures, intitulé «René Vauthier, l’homme de paix», en 1999. Une partie de cette œuvre cinématographique a été présentée au public dans la matinée. Durant l’après-midi, une conférence-débat a été animée par les deux personnalités du cinéma algérien autour du moudjahid et du réalisateur. Nous apprendrons au fil des interventions, de l’un et de l’autre, qui était vraiment René. Ce «Chaoui de Bretagne», diront-ils, a commencé à filmer les maquis de la révolution à l’instigation de Abane Ramdane qui avait compris alors qu’une révolution sans images ne peut pas susciter l’adhésion ni la sympathie de l’opinion internationale. Cependant, avant son engagement, Vautier, le communiste, avait exigé d’être admis comme tel. Il n’était pas prêt à faire des concessions à propos de son appartenance. «Un modus vivendi», selon l’expression d’Ahmed Béjaoui, a été trouvé « Et Mahmoud Guennez, dirigeant la première école de cinéma créée par Abane, l’a introduit avec Cherif Zenati, en 1957 dans la zone V de la wilaya 1». Interrogé par Juliette Cerf à propos de sa rencontre avec Abane, René Vautier avait répondu : «Abane Ramdane a rejoint la Tunisie après la Bataille d’Alger (…) Il était alors responsable de l’information et a demandé qu’on forme des techniciens algériens (…) Je n’étais pas membre du FLN, j’avais mes opinions, j’étais communiste, je voulais être libre de montrer et de dire, surtout, que la paix ne pouvait revenir que par l’indépendance. Après avoir trouvé un accord avec Ramdane, c’est dans les Aurès-Nemenmchas que j’ai tourné ’’L’Algérie en Flammes’’». Aussi Vauthier a été le premier à filmer les bombardements, parce qu’il était sur place, de Sakiet Sidi Youcef, par l’aviation française. C’était le 8 février 1958. « Les seuls morts que j’ai filmés, ce sont les morts des bombardements de Sakiet Sidi Youcef, parce que j’étais là à côté. J’avais été blessé on me ramenait sur Tunis (…) Je suis arrivé à peu près 40 minutes après le bombardement et j’étais le seul journaliste, photographe et reporter. J’ai filmé en pleurant comme un veau derrière la caméra, parce qu’il y avait des gens qui venaient faire leur marché (…) Qu’est ce que j’allais faire de ces images ? Il fallait les montrer, ne serait-ce qu’à mes gosses pour leur montrer ce que c’est qu’une guerre ». On sait par ailleurs que Pierre Clément et Djamal Chanderli sont arrivés rapidement sur les lieux et ont tourné des images du film Sakiet Sidi Youcef, précise Ahmed Bejaoui, dans son livre «Cinéma et guerre de libération – l’Algérie des batailles d’images », paru aux éditions Chihab 2014. Interrogé par la Dépêche de Kabylie, sur l’anecdote de l’éclat de caméra qui est allé se loger dans la tête de René suite à une explosion, et qui y est resté jusqu’à la mort du réalisateur, Bedjaoui dira qu’il n’a jamais entendu parler de cet épisode : «C’est plutôt Clément qui a été visé par un tireur d’élite français». Mais Ahcène Osmani confirmera cette assertion : «J’ai vu les clichés de l’éclat de caméra dans la tête de Vauthier». Quoiqu’il en soit, Vautier restera dans la mémoire des Algérien comme celui, entre autres, qui a su répondre à la propagande du colonialisme français par des images d’un réalisme et d’une authenticité bouleversants.

Sadek A.H

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